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University of Ottawa
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L'AFFAIRE DU COLLIER
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Légendes et Archives de la Bastille, avec une préface de
M. VicroKiE> Sakdou. 4' édilion (,avec additions et corrodions
sur lédilioii précédenle). Librairie Hachelle, 1900. Un volume
in-K) broché 3 fr. 50
Ouvrage couroiiin- /<«)• l'Acadcmie française.
Traduit en allemand par Oscar Mahschall von Bieberstein, sous le
titre />ie Bastille in der Lei/ende und iiac/t liistorischen Documenten. Breslau
librairie Schottlsendcr. IS'JU, in-l(5.
Traduit en anglais par George Maidment, sous le titre Leijends of the
Bastille. Londres, librairie Downey, 1899, in-16.
Traduit en suédois parO.-A. Stridsberg, sous le titre Bastiljen, i S('ignen
och i verlif/helen. Stokholm, Beijers Bokforlagsaktiebolag, 19U0, 1 vol.
in-16.
Le Drame des Poisons, d'après les Arcliives de la Bastille.
4° édition (avec additions et corrections sur l'édition précé-
dente). Librairie Hachette, 1900. Un volume in-16, br. 3 fr. 50
Traduit en anglais par George Maidmext, sous le titre Princes and poi-
soners. l^ondres. librairie Duckwortli, KK}1, in-16.
Catalogue des Archives de la Bastille, publié par les soins du
.Miniature de llnstruclion publique. Librairie Pion, Nourrit
et C", Ls92-189o. Un volumj in-8.
Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques.
Le« origines de la guerre de Cent Ans. Philippe le Bel en
Flandre. Librairie Honoré Champion, 1897. Un volume in-8.
Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres. Grand prix Gobert, tsifî.
Pour pnrailre prochainement :
La Mort de la reine. Librairie Hachette. Un volume in-16,
broclii 3 fr. 50
Coulonimiers. — Imp. Paui. BRODARD. — 516-1901.
PORTRAIT DE MARIE-.-OJTOINETTE, PAR M'°' VIGEE-LEBRUN
Appartient à Madame la comtesse de Biron.
Le costume, appelé " chemise" ou " gaulle" , que la reine porte dans
ce tableau fut directement copié par ^l"" de la Motte habillant Nicole
d'Oliva pour la scène du Bosquet.
^RANTZ FUNCK-BRENTANO
L'AFFAIRE DU COLLIER
D'APRES DE NOUVEAUX DOCUMENTS
RECUEILLIS EN PARTIE PAR A. REGIS
Ouvrage contenant 12 planches hors texte.
DEUXIEME E D I T I 0 N
.>
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1901
Droits de traduction et de reproduclio
i
A MON CHER MAITRE
M. ALBERT SOREL
J'avais à peine quitté les bancs du collège que vous
guidiez déjà mes efforts avec votre autorité et une
bienveillance que Je n oublierai Jamais. Vous n'avez
cessé de me suivre dans ma modeste carrière, me sou-
tenant de vos encouragements. Et J'avais et J'ai devant
les yeux l'exemple que nous donne avec tant de sim-
plicité et d'ampleur votre vie consacrée à la science, à
la littérature, dans ce qu'elle a de meilleur et de plus
élevé, et à l'amour de la patrie.
Avec reconnaissance et respect, J'ai l'honneur d'être
votre élève dévoué,
Fbantz Funck-Brentano.
L'AFFAIRE DU COLLIER
LES SOURCES
De tous les procès dont Thistoire a gardé le sou-
venir, lallaire du Collier est celui qui a exercé l'ac-
tion la plus profonde sur les destinées de notre pays.
Les passions s'en emparèrent. Il fut dans les mains
des politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du Collier, dit Mirabeau, a
été le prélude de la Révolution *. »
Marie-Antoinette y perdit joie et repos. « A cette
époque, écrit Mme Campan, finirent les jours
fortunés de la reine. Adieu pour jamais aux pai-
sibles et modestes voyages de Trianon, aux fêtes
où brillaient tout à la fois la magnificence, Fesprit
et le bon goût de la cour de France; adieu surtout
à cette considération, à ce respect, dont les formes
accompagnent le trône, mais dont la réalité seule
est la base solide. »
Goethe se passionna pour cette intrigue. Il tint à
1. Opinion rapportée par le comte de la Marck, Correspondance entre
le comte de Miralji'au et le comte, de la Marck pendant les années 17S9,
1790 et 1701, publiée par M. de Bacourt. Paris, IS51, 3 vol. in-8.
1
2 L'AFFAIRE DU COLLIER.
se mettre en rapport direct avec Breteuil, qui y avait
joué un rôle important. Il étudia l'affaire dans les
sources mêmes, dans les pièces de procédure, et
en découvrit les conséquences, de son esprit clair-
voyant : « Ce procès, dit-il, fit une secousse qui ruina
les bases de l'État. Il détruisit la considération que
le peuple avait pour la reine, et, généralement,
pour les classes supérieures, car — hélas! — chacun
des acteurs ne faisait que dévoiler la corruption où
se débattaient la Cour et les personnes du plus haut
rang. » Goethe ajoute : « L'événement me remplit
d'épouvante comme l'aurait fait la tête de la Méduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité l'oyale. Aussi
l'histoire du Collier forme-t-elle la préface immé-
diate de la Révolution. Elle en est le fondement. La
reine, étroitement liée à cette fatale affaire, y perdit
sa dignité, sa considération ; elle y perdit dans la
pensée populaire cet appui moral qui faisait d'elle
une figure intangible ^ » Jugement confirmé par le
plus éminent des historiens de jNIarie- Antoinette,
M. Pierre de Nolhac : « A partir de l'affaire du
Collier, la France se hâle vers la Révolution. La
royauté a perdu son dernier prestige, Marie-Antoi-
nette est, par avance, découronnée ^. »
1. Goethe, la Campagne de France, éd. Arthur Chuquet, p. 159.
Goethe a essayé de reconstituer l'intrigue du Collier dans une comé-
die, der Gross-Kophia, où l'on voit l'opinion qu'il se faisait des ditïérents
personnages en action. Le caractère du cardinal de Rohan {der Domherr)
est tracé très heureusement. Cagliostro {der Graf), la comtesse de la
Motte {die iVai-quise), le comte de la Motte {der Marquis), Mlle d'Oliva
{die Nichté), sont figurés par leurs traits essentiels. Mais Goethe a réuni
en une seule personne Mlle d'Oliva et Mlle de la Tour, nièce de Mme do
la Motte. Un seul personnage a été inventé pour les besoins de la
pièce, le chevalier {der Hitler); encore ce rôle paraît-il inspiré par le
baron de Planta.
2. Pierre de Nolhac, la lii-ine Marie- Antoinette , p. 78.
LES SOURCES. 3
En raison de leur importance, les faits ont été
déformés par l'esprit de parti, chacun s'efforçant
d y trouver des arguments à sa cause ; ce qui ne lui
était d'ailleurs pas difficile dans l'amas de docu-
ments, mémoires et dissertations des avocats, bro-
chures, libelles, pamphlets, plaquettes au rouleau,
gazettes et articles de journaux, nouvelles à la main,
petits vers et brevets à la calotte, sarcelades et pas-
quinades, reportages, bavardages, commérages et
papotages, où l'affaire fut noyée dès les premiers
jours.
La quantité de textes parvenus jusqu'à nous,
qui permettent, non seulement de dénouer le nœud
de l'intrigue, mais de connaître la vie des divers
personnages, d'y pénétrer dans les coins et recoins,
d'en faire saillir les menus détails, est vraiment sur-
prenante. Indications qui coulent de source : ce
sont les pièces du procès, interrogatoires, récole-
ments, confrontations ' ; les plaidoyers, mieux en-
core, les dossiers des avocats; les lettres et corres-
pondances des acteurs en jeu : billets à l'encre
sympathique, furtivement envoyés par le cardinal
de Rohan, qui est sous les verrous de la Bastille, à
son défenseur, M'= Target, où se lisent ses pensées
de derrière la tête^; lettres écrites par Mme de la
Motte, réfugiée en Angleterre, à son mari et à sa
1. Conservées aux Archives nationales, X-, B/1417. M. Émilo Cam-
pardon, qui a publié l'ouvrage le plus solidement documenté dont ces
événements aient été Tobjet, n'a cru devoir insérer parmi ses pièces
iustificatives que les interrogatoires des principaux accusés, négligeant
les témoins secondaires, dont les dépositions, bien que de deuxième
plan, sont les plus pittoresques. M. Campardon a également laissé iné-
dits les procès-verbaux des confrontations où les caractères apparais-
sent avec le plus de couleur et de vivacité.
2. Dossier Target, conservé à lu Bihliothèque de la Ville de Paris,
documents manuscrits non encore catalogués.
4 L'AFFAIRE DU COLLIER.
sœur, OÙ s'éclaii'e d'un plein jour le fond de son
âme » ; ce sont les mémoires rédigés par les accu-
sés, soit au cours du procès, soit après, où chacun
raconte par le menu et à sa manière ce qu'il sait et
ce qu'il a vu ^; ce sont les notes et papiers admi-
nistratifs concernant la détention des prisonniers
à la Bastille'; puis des rapports de police; des
inventaires et des procès-verbaux d'huissiers qui
dessinent de leur trait net et sec, en lignes caracté-
ristiques, les meubles et les costumes : tels les
patrons d'un journal de modes ou les prospectus
d'un magasin d'ameublement; puis les nombreuses
relations des contemporains ; car l'événement ayant
frappé dès l'abord les imaginations, chacun tint à
noter ce qu'il en entendait, à raconter ce qu'il
savait des personnages, de leurs mœurs, de leur
passé, de leurs caractères : Beugnot, MmeCampan,
Mme d'Oberkirch, Mme de Sabran, l'abbé Georgel,
Besenval, le duc de Lévis, le marquis de Ferrières,
JManuel et Charpentier, les notes du libraire Hardy*,
le récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas
Buault^; les dépêches des ambassadeurs étrangers
près le roi de France à leurs gouvernements res-
pectifs ; et tous les journaux, ceux de Paris, ceux
de Londres, les gazettes de Hollande qui insèrent
1. Archives nationales, F', 4445 B. Papiers du Comité de sûreté géné-
rale.
•2. De ces Mémoires il a" été fait divers recueils. Le plus important,
bien qu'il ne soit lui-même pas complet, a été formé par Bette d'Élien-
villc sous le titre : Collection complète de tous les Mémoires qui ont paru
dans la fameuse affaire du Collier. Paris, 1786, 6 vol. in-18.
3. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, mss 12 457-59 et 12 517.
4. « Aies loisirs, ou journal d'événements tels qu'ils parviennent à ma
connaissance, » Bibl. nat., mss franc. 6 680-85. Les passages relatifs à
l'Affaire du Collier sont dans le vol. 6 685.
5. Collection Alfred Bégis.
LES SOURCES. 5
des correspondances de Paris; un nonihre infini do
pamphlets, les nouvelles à la main, le Bachaumont,
la Correspondance secrète \ et riconographie, les pin-
ceaux de Mme Vigée-Lebrun et ceux de Pujos, le
crayon de Cochin, Tébauchoir de Houdon, le burin
de Cathelin, de Janninet, de Desrais, d'Eisen, de
Legrand, de Macret, les estampes populaires. Les
lieux mêmes qui servirent de cadre à Faction se
retrouvent, les maisons sont conservées : à Ver-
sailles le château avec le cabinet intérieur du roi et
la galerie des Glaces, le parc avec le bosquet de
Vénus ; la place Dauphine, où se trouvaient le garni
Gobert et l'hôtel de la Belle Image, aujourd'hui
place Hoche; — à Paris, rue Vieille-du-Temple,
l'hôtel du cardinal de Rohan; rue Saint-Claude, la
maison de Cagliostro ; rue Saint-Gilles, celle de
Mme de la Motte; rue du Jour, l'ancien hôtel du
Petit Lambesc et rue de la Verrerie, l'hôtel de la
Ville de Reims; les jardins du Palais-Royal; — en
Champagne, à Bar-sur-Aube, à Fontette, à Clair-
vaux, à Chàteauvillain, non seulement les lieux,
mais les demeures, les murailles mêmes enlre
lesquelles se déroulèrent les événements du récit.
Aux beaux jours deraulomne dernier, nous allions
donc à bicyclette par le pays accidenté. Les routes
étaient blanches sous le soleil : aux flancs des
coteaux les pampres portaient les raisins miàrs.
Dans les champs, où les récoltes étaient faites, les
troupeaux de moutons confondaient leurs nuances
d'un blanc qui tire sur l'ocre et le jaune avec les
tons clairs des champs déblavés, jaunis par le
cliaume et les fanes sèches; mais, de place en place
— c'étaient des rires, — les fdles mettaient encore
6 L'AFFAIRE DU COLLIER.
les récollos en javelles : au passage du « Parisien «
elles s'arrêtaient, se redressaient et regardaient Tair
ahuri. Et nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux
Grollières, à Fonlelle, à Verpillières, à Clairvaux,
à Chàteauvillain. Les bonnes gens comprenaient
nos recherches. L'affaire du Collier, le nom de
Mme de la Motte sont demeurés légendaires dans le
pays. « Ah! monsieur, c'était une coquine! »
disaient-ils, et, avec empressement, après avoir vidé
de compagnie, sur la table de bois brut, les longs
verres de vin rose, ils nous aidaient dans notre tâche.
Comment remercier ceux qui, de toute part, nous
ont tendu la main? M. Alfred Bégis, secrétaire de la
société des Amis des livres, a été pour nous un véri-
table collaborateur. Que de sources nous eussions
ignorées sans ses indications sûres, précises! Depuis
des années il réunissait des documents sur l'Affaire
du Collier, documents recueillis aux Archives natio-
nales, aux archives paroissiales de Londres, aux
archives départementales de l'Aube, aux archives
municipales de Bar-sur-Aube et de Vincennes; et
bien des pièces se trouvent en original dans sa belle
collection. Notes et pièces originales, M. Bégis a
tout mis à notre disposition, ainsi que des séries
d'estampes contemporaines. De nombreux docu-
ments il nous a fourni la copie intégrale, faite de sa
main. Notre ami Paul Cottin, directeur de la \oii-
velle revue rétrospective^ nous a prêté une série de
brochures et de pamphlets, se rapportant au procès
du Collier, ainsi que notre maître M. Jacques Flach,
professeur au Collège de France, et notre obligeant
collègue, M. le comte de la Revelière, administra-
teur de la Société des Études historiques.
LES SOURCES. 7
jNI. Pierre de Nolhac, savant et charmant conser-
vateur du château de Versailles, historien autorisé
de Marie-Antoinette, a été, lui aussi, un collabora-
teur pour nous. Notes en main, il nous a montré,
une à une, les salles du palais où les scènes les plus
importantes se sont passées, et, dans le parc, il nous
a permis d'identifier d'une manière certaine le bos-
quet de Vénus, où la gentille baronne d'Oliva
apparut en reine de France au cardinal de Rohan
prosterné. M. Christian, administrateur de l'Impri-
merie nationale, ancien hôtel de Rohan, j\I. Le Vayer,
adminisl râleur de la BiblioLlièque de la Ville de
Paris, sont priés de vouloir bien accepter l'hommage
de notre gratitude. Mme la comtesse de Biron a
eu la bonté d'enrichir rillustralion de ce livre en
autorisant la reproduction de son célèbre portrait
de Marie-Antoinette en « gaulle » par Mme Vigée-
Lebrun, portrait dont le costume l'ut directement
copié par Mme de la Motte dans la scène du Bos-
quet. M. Storelli, qui a épousé la petite-fdle de
M" Thilorier, avocat de Cagliostro, nous a commu-
niqué ses souvenirs de famille et nous a permis
de reproduire le buste de Cagliostro par Houdon,
que l'illustre alchimiste donna jadis à son défenseur.
M. de Bluze, bijoutier, a reconstitué avec infiniment
d'art le collier de la reine d'après les dessins très
précis laissés par les joailliers qui l'avaient fait.
Xous avons ainsi dans ce volume une image rigou-
reusement exacte de la fameuse et fatale parure.
M. INIorlon FuUerton a prêté un exemplaire manus-
crit, avec des variantes, du Mémoire Jusiifîcalif de
Jeanne de Valois. Enfin M. le docteur Lebrun,
adjijiiit au maire de Bar-sur-Aube, a guidé nos
8 l'affaire du collier.
recherches dans les archives do la ville. Il a fait
retrouver : rue Nationale, la maison qui a appartenu
à Mme de la Motte; rue d'Aube, Thôtel Clausse de
Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.
Notre reconnaissance, nous la devons aussi — nous
la témoignons de grand cœur — aux devanciers : à
Edmond et Jules de Goncourt, écrivains et historiens
admirables ' ; à notre érudit confrère, M. Emile Cam-
pardon, qui a écrit l'ouvrage le plus solide et de
l'information la plus exacte sur le Collier- de la
reine -; à Chaix d'Est- Ange, qui mit au service de
cette cause émouvante son talent d'un souffle élevé
et ému'; à M" Fernand Labori, qui défendit la
mt-me cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue
tonitruante et ses impétueuses convictions *; à
M. Desdevises du Dczert, auteur d'un précis suc-
cinct et brillant du procès, dans un si joli tableau,
si bien peint et en traits si justes, de la France à la
veille de la Révolution^; à nos chers amis, Paul
BouUoche, substitut près le tribunal de la Seine,
rhistoriographe très averti et judicieux de l'avocat
Target®; et Gosselin-Lenôtre, qui a écrit sur
Cagliostro et sa vieille demeure des pages où bril-
1. Edmond et Jules de Goncourt. Histoire de Marie-Antoinette, uouv.
éd., Paris, 18^4, in-16.
2. Emile Campardon, Marie-Antoinette et le procès du Collier, d'après
la procédure instruite davant le Parlement de Paris. Paris, 1863, iu-8.
3. Marie- Antoinette et le procès du Collier, par G. Chaix d'Est- Ango,
publié par son lils. Paris,~18S9, in-8.
•1. Fernand Labori, le Procès du Collier, discours prononcé à la Confé-
rence des avocats, le 20 nov. 1888, publié dans la Gazette des Tribu-
naux, du 26 nov. 1888.
5. Desdeviscs du Dézert, l'Affaire du Collier, dans la Revue des cours
et conférences, 13 et 27 déc. 1900.
6. Paul BouUoche, Tarijet, avocat au Parlement de Paris, discours
prononcé à l'ouverture do la Conférence des avocats, le 26 nov. 1892.
Paris, 1892, in-8.
LES SOURCES. V
lent son habituelle érudition, sa pensée pittoresque,
son style coloré et vivant '; sans oublier le curieux
roman de M. Philippe Chaperon, la Mcif-que, qui fait
revivre Tâme de Jeanne de Valois dans celle d'une
fille de nos jours, œuvre d'imagination, mais brodée
sur une trame historique très ferme ^. A ceux qui
nous ont servi de modèles et de guides, à ceux qui
nous ont soutenu de leurs encouragements et qui
nous ont aidé, nous serrons la main. Puisse ce livre,
où nous nous sommes efforcé de mettre ce que nous
pouvions avoir en nous de rigueur et de conscience
scientifiques, gardant sous les yeux les rigides prin-
cipes de méthode et d'investigation enseignés par
les chers maîtres de l'École des Chartes, ne pas
paraître trop indigne, et des devanciers et de si nom-
breux et affectueux concours.
Grâce à tant (rinformalions directes et précises,
à tant d'indicalions minutieuses, circonstanciées,
on peut contourner les caractères des personnages.
Leurs physionomies en ressortent toutes vivantes.
Et finalement il apparaît, comme il advient toujours
quand on approfondit les événements humains, que
c'était dans le fond des caractères que se trouvait la
raison d'être, partant l'explication des faits qui sem-
blaient— car chacun apprécie d'instinct les hommes
et leurs actes d'après soi-même — extraordinaires
et mystérieux.
1. G. Lenôtrc, Paris révolutionnaire, vieilles maisons, vieux papiers
(Paris, 1900, in-16), p. 161-71 : la maison de Cagliostro.
2. Philippe Chaperon, la Marque, S" éd., Paris, 1900, in-16.
II
AU SEUIL DE LA CATHÉDRALE
DE STRASBOURG'
Le 19 avril 1770, rarchiduchesse Marie-Antoi-
nclte, fille de Fimpératrice-reine Marie-Thérèse,
épousait par procuration, en Téglise des Augustins
de Vienne, Louis, petit-fils de Louis XV, devenu
par la mort de son père héritier de la couronne
de France. Elle n'avait pas encore quinze ans. Le
21 avril, elle quitta TAutriche, accompagnée du
prince de Stahremberg. Passant à Strasbourg, le
8 mai, elle y fut haranguée par un jeune prélat,
l'évèque coadjuteur du diocèse, le prince Louis de
Rohan. Sous le haut portail de la cathédrale, Louis
de Rohan s'avança au-devant de la dauphine avec
un salut d'une grâce souple et légère. Derrière lui se
tenaient les dignitaires laïques et ecclésiastiques du
chapitre : le prince Ferdinand de Rohan, archevêque
de Bordeaux, grand prévôt; le prince de Lorraine,
grand doyen ; l'évèque de Tournai, les deux comtes
de Truchsess, les comtes de Salm et de Manderschcid,
les trois princes de Hohenlohe, les deux comtes de
Kijnigseck, le prince Guillaume de Salm ; puis le
1. Le Roy do Sainte-Croix, les Quatre cardinaux de Rohan. Strasbourg
et Paris, 18S1, in-4.
12 L'AFFAIRE DU COLLIER.
groupe des chanoines en rochet et en camail, sortis
(Je ces petites maisons qui entourent la cathédrale
comme les anges assis aux pieds de la Vierge dans
les tableaux des primitifs.
Louis de Rohan dessinait une silhouette svelte et
élancée. Dans son port et sa démarche, chaque
mouvement trahissait l'aristocratie de la race. Les
traits du visage étaient très fins, fins comme le
regard, d'un bleu limpide, où il y avait à la fois de la
réserve et des caresses. Il avait presque la beauté
d'une femme dans sa longue robe de moire violette,
tombant en plis à la Watteau, sous la mousse légère
du point d'Angleterre. La mitre d'or et de pierreries
brillait à son front, et à ses doigts l'anneau épiscopal.
Dans la clarté du ciel la haute flèche de la cathé-
drale portait la dentelle de ses pierres rouges. La
joaillerie des vitraux flamboyait du fond de la nef
par les grandes portes ouvertes, et l'harmonie bril-
lante des orgues, en vagues sonores, roulait sur le
parvis. C'étaient comme des bouffées bruyantes qui
s'engoutTraient dans les rues, se mêlant aux accla-
mations de la foule, car, jusqu'aux marches de
l'église, le peuple se pressait, accouru de tous les
points de la province en costumes du pays, costumes
de fête : masse animée, bariolée, où le vert des cor-
sages était d'un ton frais et franc comme le vert des
prairies; où les cheveux blonds des filles brillaient
d'un doux éclat sous les larges rubans noirs.
Les orgues se turent, et le prélat dit d'une voix
claire et pénétrante que la solennité de la circons-
tance faisait frissonner légèrement : « Vous allez être
parmi nous, madame, la vivante image de cette
impératrice chérie, depuis longtemps l'admiration
AU SEUIL DE LA CATHEDRALE DE STRASBOURG. 13
de l'Europe comme elle le sera de la postérité. C'est
Tâme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des
Bourbons'. » La petite princesse eut un moment
démotion. Deux larmes mouillèrent ses joues qui
étaient devenues plus roses, une lumière lui passa
sur le front. Elle avait encore l'angoisse des derniers
embrassements, les derniers embrassements de sa
mère laissée si loin. Elle l'avait quittée, pour tou-
jours peut-être, et elle était encore une enfant.
Marie-Antoinette adorait sa mère qui avait veillé
sur son éducation avec la force de son intelligence
et toute la tendresse de son cœur, et, subitement,
par l'évocation de ce prélat inconnu, d'une figure si
jolie, claire et comme transparente dans la gloire
de sa parure, parmi les chants sacrés et les fumées
blanches des encensoirs, cette image vénérée appa-
raissait devant elle. Marie-Antoinette, la tête pen-
chée sur sa poitrine qui se soulevait plus fort, entra
sous les hautes nefs, où le tonnerre des grandes
orgues avait repris son fracas.
La troupe formait la haie sur son passage. La
dauphine arriva au grand chœur au bas duquel se
tenaient les Cent-Suisses en uniformes chamarrés.
Au pied de l'autel de Saint-Laurent, qu'entouraient
les gardes du corps, un prie-Dieu l'attendait. Elle
s'y agenouilla tandis que les dames de sa cour se
rangeaient sur des tabourets. Et Rohan, avant de
se placer sous le dais pontifical, se tournant vers
l'enfant inclinée, la bénit d'un geste large et tran-
quille. Du haut du chœur les harpes faisaient pleu-
voir sur les dalles leurs notes argentines. La messe
commença.
1. La liaranguo a été publiée par Le Roy Je Sainte-Croix, p. 72-74.
LE PRIXCE Li.iLIb DL ROUAN
CARDINAL ET EVEQCE DE STRASBOURG
Gravure anonyme. — Appartient au cabinet des estampes
de la Bihliothèque nationale.
III
LE PRINCE LOUIS
A la cour de France, la jeune et gracieuse dau-
phine fut reçue avec magnificence; mais de Com-
piègne ou de Versailles elle s'informa plus d'une
fois du beau prélat d'Alsace qui, à son arrivée en
terre de France, avait éveillé en elle une si vive
émotion. Ce quelle en apprenait fut d'ailleurs pour
la surprendre. Dans son palais de Saverne, près de
Strasbourg, entouré de la noblesse et des plus jolies
femmes de la province, le prince Louis, comme on
l'appela jusqu'au jour où il devint cardinal, menait
la vie d'un seigneur féodal. A cheval, suivi des
meutes hurlantes, par les plaines, dans les bois, il
courait le renard et le sanglier. Dans les salles du
palais, les vins du Rhin et de Hongrie coulaient à
ilôts et des chevreuils entiers étaient servis sur les
tables.
Le duc d'Aiguillon, appuyé sur la toule-puissante
favorite du roi Louis XV, Jeanne-Bénéditte Vau-
bernier, comtesse du Barry, venait d'être nommé
premier ministre. Il était dévoué à l'illustre famille
des Rohan-Soubise très influente à la Cour, sur-
16 L'AFFAIRE DU COLLIER.
tout à cause de la situation de Mme de Marsan,
gouvernante des Enfants de France. Le 9 juin 1771,
Marie-Antoinette écrivait à sa mère, l'impératrice
Marie-Thérèse : « L'on dit que c'est le coadjuteur
de Strasbourg qui doit aller à Vienne comme ambas-
sadeur. Il est de très grande maison, mais la vie
qu'il a toujours tenue ressemble plutôt à celle d'un
soldat qu'à celle d'un coadjuteur. » Le comte de
Mercy-Argenteau était le représentant de la cou-
ronne d'Autriche auprès du roi de France, très fidèle
conseiller de Marie-Thérèse et qui allait devenir
celui de Marie-Antoinette. Il mandait de son côté :
« Cet ecclésiastique est entièrement livré à la cabale
de la comtesse du Barry et de d'Aiguillon, et je
crains que ce ne soit pas le seul inconvénient qui le
rende peu propre à la place qui lui est destinée. »
Les Rohan se disaient issus de l'ancienne
maison souveraine de Bretagne , étant venus en
France avec Anne, la petite « duchesse en sabots »
qui épousa Charles VIII. Ils tenaient à la branche
de Valois par Catherine de Rohan, femme du comte
d'Angoulême, aïeul de François P""; ils étaient alliés
aux Bourbons eux-mêmes par Henri IV, petit-fds
d'une Rohan qui avait épousé le duc d'Albrct, roi
de Navarre. Les Rohan faisaient corps avec les
princes de Lorraine, marchant de pair avec eux,
immédiatement après les princes du sang.
Le prince Louis de Rohan était né en 1734. En
1760 il avait été nommé coadjuteur de Tévêque
de Strasbourg et sacré la même année évêque de
Canope in partibiis. C'était une nature très douée,
fine fleur d'aristocratie, comme en produisent les
civilisations raffinées en leurs plus délicats épa-
LE PRINCE LOUIS. 11
nouissemonts. Il avait beaucoup de cœur et beau-
coup d'esprit et une élégance subtile dont la dignité
cclésiastique rehaussait le charme singulier, « une
galanterie et une politesse de grand seigneur, dit
la baronne d'Oberkirch, que j'ai rarement rencon-
trées chez personne ». Il avait été reçu membre de
l'Académie française à vingt-sept ans et, parmi tant
de noms illustres, figurait avec honneur. Personne
n'avait une conversation plus agréable. Les Immor-
tels se déclaraient charmés de sa compagnie. Un
cœur « sensible », comme disaient les contempo-
rains, et une grande fortune lui permettaient de
faire le bien largement. Il le faisait avec bonne
grâce et d'un esprit joyeux. Plus tard, après qu'une
catastrophe terrible l'eut terrassé, il trouva dans
l'adversité des personnes qui se souvinrent de ses
qualités charmantes et des écrivains pour les rap-
peler. Manuel, dans son Garde du corps, un pam-
phlet qui fit grand bruit et fut poursuivi à la
requête des Rohan, trace son portrait : « II a vrai-
ment bon cœur. Il est fier, pas trop. En le monsei-
gneurisant on a de lui tout ce qu'on veut. Généreux
au possible, il a par devant lui mille traits qu'on
devrait bien publier. Il en est temps ou jamais.
Mais on se taira. La reconnaissance est muette, la
calomnie a cent voix. Obliger est une belle chose :
mais qui? — toujours des ingrats. Et puis, faites le
bien : et voilà pourquoi si peu de gens se soucient
d'en faire! »
De ces traits « qu'on devrait bien publier » ,
citons le suivant.
Le prince Louis tenait à Saverne table ouverte.
Un pauvre chevalier de Saint-Louis venait s'y
2
4 8 L'ArF.SIUE DU COLLIER.
asseoir, mais n'avait pas, comme les autres, de
pièce d'argent à glisser sous la serviette pour le
valet servant. Et le valet de signaler au prince cet
hôte minable qui arrivait sans invitation. Rohan
ordonna de le faire asseoir la fois prochaine auprès
de lui : honneur qui surprit le chevalier ; mais celui-ci
ne tarda pas à deviner la malice à la figure du domes-
tique. Tout allait d'ailleurs au mieux quand, vers
la fin du repas, le prince, qui s'occupait de magie,
demanda brusquement à son hôte :
« Combien de diables connaissez-vous?
— Trois, monseigneur.
— Trois?
— Un pauvre diable qui trouve à manger chez
un bon diable, mais qu'un mauvais diable a voulu
mettre dans l'embarras. »
Rohan, charmé de la réponse, fît savoir que
le couvert du chevalier serait désormais mis chez
lui chaque jour.
De ces traits « qu'on devrait bien publier », citons
cet autre. A Saverne, Rohan logeait parfois jusqu'à
deux cents invités, la même nuit, sans compter les
serviteurs. Une dame fort jolie, accompagnée d'un
jeune officier, étant venue en visite, le prince les
retint à coucher, quand un domestique vint l'avertir
qu'il n'y avait plus de place.
« Est-ce que l'appartement des bains est plein?
— Non, monseigneur.
— N'y a-t-il pas deux lits?
— Oui, monseigneur, mais ils sont dans la même
chambre, et cet officier....
— Eh bien! ne sont-ils pas venus ensemble? Les
gens bornés comme vous voient toujours tout en
LE PRINCE LOUIS. 19
mal. Vous verrez qu'ils s'accommoderont très ]jien.
Il n'y a pas la plus petite réflexion à faire. »
Et, de fait, « ils s'accommodèrent » très bien et
ne firent « la plus petite réflexion » ni l'officier, ni
la dame.
On accusait Louis de Rohan d'être léger, défaut
de son rang et de son éducation; d'où résultait
d'ailleurs l'agrément de son esprit. « Il devrait se
chausser de bonnes semelles de plomb, poursuit
Manuel, et se couvrir la nuque d'une bonne calotte
de plomb : c'était la précaution du léger Philotas
pour ne pas tourner à tout vent. » « Il était affable
et poli, dit un autre pamphlétaire, mais il lui arri-
vait trop souvent, comme à un grand, de ne pas
se plier aux manières d'attention qu'on lui témoi-
gnait. D'un esprit actif et prompt, saisissant les
idées avant qu'on les eût exprimées, imaginant
déjà tout ce que la langue pesante d'un harangueur
avait à peine commencé de prononcer, et par con-
séquent fatigué de l'attention qu'on exigeait de lui,
déplaisant par le peu de poids qu'il donnait aux
choses auxquelles on en donnait le plus et qu'on
croyait mériter le plus de combinaisons, toujours
taxé par ses inférieurs de juger trop légèrement
parce qu'il jugeait vite et que les conclusions les
plus justes n'étaient pas favorables à tous, il voyait
ses qualités brillantes, auxquelles il ne s'était pas
occupé de donner la forme qu'il fallait pour séduire
par elles-mêmes, contribuer à le décrier et servir
d'armes contre lui *. »
1. Lettre à l'occasion de la détention de S. E. M. le Cardinal (1785, s. 1.),
p. 12-13.
IV
L'AMBASSADE DE VIENNE
Pour équiper son ambassade, Rohan avait dépense
des sommes immenses. Deux carrosses de parade
du prix de quarante mille francs, aux coussins de
velours mauve avec passements d'argent, les man-
telets, custodes et gouttières doublés de soie blanche :
on eût dit de grandes lanternes empanachées, cise-
lées par des orfèvres, suspendues sur des ressorts
d'acier. La caisse tout entière, et jusqu'à la coquille
où le cocher posait ses pieds, étaient peintes d'ar-
moiries et de fleurs encadrées de rocaille d'or sur
les laques brillants. Une écurie de cinquante che-
vaux, dont le premier écuyer était brigadier des
1. Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau avec l'empereur
Joseph II et le prince de Kaunitz, publ. par le chev. Alf. d'Arneth et
Jules Flammermont. Paris, 1889-91, 2 vol. in-8 et un fascicule d'intro-
duction. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de
Mercy-Argenteau, ave les lettres de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette,
publ. par le chev. Alf. d'Arneth et A. Geffroy. Paris, 1814, 3 vol. in-8. —
Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du XVIII' siècle.
par l'abbé Georgel. Paris, 1817, 3 vol. in-8. — L'ambassade du prince
Louis de Rohan à la cour de Vienrie, 1111-1774, Notes écrites par un gen-
tilhomme, officier supérieur [Antoine-Joseph Zorn de Bulach] attaché au
prince Louis de Itohan. Strasbourg, 1901, in-8.
22 L'AFFAIRE DU COLLIER.
armées du roi, un sous-écuyer et deux piqueurs; six
pages tirés de la noblesse de Bretagne et d'Alsace,
vêtus de soie et de velours en broderie avec un
gouverneur pour le métier des armes et un précep-
teur pour le latin; deux gentilshommes pour les
honneurs de la chambre : le premier était chevalier
de Malte et le second capitaine de cavalerie; six
valets de chambre, un maître d'hôtel, un chef d'of-
fice, tout de rouge habillés et galonnés sur les cou-
tures ; deux heiduques qui avaient des brandebourgs
et des plumets; quatre coureurs chamarrés de bro-
deries d'or et pailletés d'argent : chacun de ces cos-
tumes avait coûté quatre mille livres et faisait au
soleil un étincellement de féerie; douze valets de
pied; deux suisses, dont l'un, le plus maigre, pour
les appartements, et l'autre, très ventru, pour le
service de la porte. Pour accompagner les repas,
six musiciens habillés d'écarlate, les boutonnières
filigranées d'or fin; puis un intendant de maison,
un trésorier, quatre gentilshommes d'ambassade
nommés et brevetés par la Cour; pour secrétaire
d'ambassade un jésuite et, pour seconder le jésuite,
quatre secrétaires adjoints'.
Marie-Thérèse n'avait pas accueilli d'une manière
favorable le nom du nouvel ambassadeur. « J'ai tout
lieu d'être mécontente du choix que la France a fait
d'un aussi mauvais sujet que le coadjuteur de Stras-
bourg, écrivait-elle à Mercy-Argenteau. Je l'aurais
peut-être refusé si je n'avais été retenue par la
crainte des désagréments qui auraient pu en rejaillir
sur ma fdle. Vous no laisserez pas de faire com-
1. Voir les détails donnés par l'abbé Georgel, secrétaire de l'ambas-
sade du prince Louis à Vienne, Mémoires, II, -218-19.
l'ambassade de vienne. 23
prendre à la cour de France qu'on fera bien de
recommander à cet ambassadeur une conduite sage,
conforme à son état. Je vous avoue que je crauis nos
femmes d'ici. »
Rohan arriva à Vienne le 10 janvier 1772. Il pré-
senta ses lettres de créance le 19. Marie-Thérèse fut
surprise d'une première impression favorable. Elle
en écrit à son représentant à Versailles : « Rohan
est tout uni dans ses façons et tout simple dans son
extérieur, sans grimace ni faste, très poli avec tout
le monde. D'abord il déclara ne pas vouloir fré-
quenter les spectacles; mais bientôt il changea de
sentiments. »
Malheureusement , Marie - Thérèse , elle aussi ,
changea bientôt de sentiments à l'égard du repré-
sentant du roi de France, pour revenir aux préven-
tions que sa correspondance avec Mercy-Argenteau
lui avaient inspirées. L'impératrice était une nature
très simple et très droite, profondément allemande,
prenant les choses au sérieux. Les façons légères du
prélat, son élégance mondaine, ses propos aimables
où perçait une pointe de cette galanterie qui faisait
alors le dangereux éclat de la cour de France, Téton-
nèrent d'abord, puis l'effrayèrent, et bientôt lui
firent horreur. Un évêque, qui se rendait aux invi-
tations de la noblesse du pays en costume de chasse
— juste-au-corps vert à brandebourgs d'or, plumes
de faucon en aigrette sur la coiffe; — qui, dans son
château des bords du Danube, cadeau royal de la
reine de Hongrie à l'ambassadeur de France, rece-
vait en tumultueuses parties de chasse les plus
illustres familles de Vienne et, dans une seule jour-
née, tirait de ses propres mains jusqu'à 1 328 coups
24 L'AFFAIRE DU COLLIER.
de fusil; un prêtre qui assistait en parure brillante
aux bals masqués et y recevait de la princesse
d'Auersperg, costumée « en juive aisée », un porte-
feuille « tout brodé en or « ; un prélat qui, à l'ambas-
sade même , organisait des soupers par petites tables
pour les dames de la Cour, et, à ces dames, ne lais-
sait pas de tourner, le plus agréablement du monde,
les compliments les plus séducteurs, — semblait à
la pieuse souveraine un représentant du diable
plutôt que du Roi Très Chrétien.
« Le 7 septembre 1773, écrit un de ses officiers,
le prince de Rohan donna une chasse au cerf. Outre
différents messieurs, la princesse de Lichnowska, les
comtesses de Bergen et de Dietrichstein y assistè-
rent. On fut fort gai. Comme la chasse finit tard, on
fut pris par la nuit et par un orage. Les dames, qui
étaient arrivées ensemble, se partagèrent pour s'en
retourner dans les équipages, en sorte que la prin-
cesse de Lichnowska et la comtesse de Dietrichstein
vinrent avec le prince et moi. » On n'avait pas fait
cinquante pas de la maison du garde que le prélat et
son officier et les deux dames versaient pêle-mêle
dans un fossé.
Avait-on, au point de vue moral, un grief sérieux,
précis, à formuler contre le prince Louis? Marie-
Thérèse eût été embarrassée de le dire, et, quelle
qu'ail été jusqu'à ce jour l'opinion des historiens,
nous ne le croyons pas ; mais les apparences sem-
blaient à l'impératrice tellement abominables que,
avec son esprit de femme, elle ne pouvait douter
que le fond n'y fût aussi. « L'ambassadeur Rohan,
écrit-elle quinze jours après son arrivée, est un gros
volume farci de bien mauvais propos, peu conf jrnies
L AMBASSADE DE VIENNE. 2»
à son élat d'ecclésiastique et de ministre, et qu'il
débile avec impudence en toute rencontre; sans
connaissance des atïaires et sans talents suffisants,
avec un fond de légèreté et de présomption et d'in-
conséquence. La cohue de sa suite est de même un
mélange de gens sans mérite et sans mœurs. » Et
le temps ne fit qu'accentuer cette opinion défavo-
rable, au point que l'antipathie devint peu à peu
chez l'impératrice une sorte de haine violente et
passionnée.
Étant allé prendre les eaux à Baden, à six lieues
de Vienne, le prince Louis y donna une fête popu-
laire en plein air. « Beaucoup de dames et de
seigneurs de Vienne y sont venus. Elle consistait
en deux tavernes joliment arrangées de branches
d'arbres, au bout desquelles, et sur chacune, deux
tonneaux de vin. A côté de ces tonneaux se trou-
vaient des paniers de pain et de viande que l'on
jetait et répandait de tous côtés. Le vin coulait et
quiconque en voulait se présentait avec une cruche.
Au milieu de ces cahutes il y avait un grand sapin
très haut, avec un habillement complet pour qui-
conque irait le chercher. Ces sortes d'arbres sont
polisses et graissés pour en augmenler la difiicullé.
Après que plusieurs champions se furent vainement
épuisés pour chercher le butin, il y en eut un qui y
parvint. Au son des timbales et trompettes on
lapplaudit. Après cette récréation, la comédie alle-
mande commença à jouer sur un théâtre dressé à
cette occasion et orné très joliment. Les dames et
le monde de distinction étaient en face sous une
énorme tente. Au bout de cette tente une petite
maison où Ton servit en abondance les glaces et
26
LAFFAIRE DU COLLIER.
rafraîchissements. La populace vit la comédie tout
à son aise. Elle fut terminée par un fort joli feu
d'artifice tiré près de l'eau. On dansa un peu en pré-
sence de tout le monde; ensuite, dans les voitures
du prince, les dames se rendirent chez lui. Après le
souper on dansa de nouveau. »
L'incident des soupers faillit dégénérer en querelle
entre Timpératrice et l'ambassadeur.
C'était une innovation de Rohan qui avait eu le plus
grand succès. Le jeune prélat réunissait chez lui
des sociétés de cent à cent cinquante personnes
choisies parmi les meilleures familles de l'Autriche.
Des tables de six ou huit couverts au plus se multi-
pliaient dans les salons du palais Lichtenstein dont
les jardins étaient illuminés. Les convives s'y grou-
paient à leur guise, et quel joyeux babillage dans le
cliquetis de la porcelaine, de l'argenterie et des
cristaux! Notre ambassadeur évitait ainsi la mono-
tonie compassée et silencieuse des longues tables
officielles, où tout le monde jusqu'alors, en ces
agapes diplomatiques, s'était si solennellement et
diplomatiquement ennuyé. Aussi ne doit-on pr.s
s'étonner si, parfois, la gaieté devenait un peu
bruyante. Elle était toujours, assurait Rohan, du
meilleur aloi. Les soupers étaient suivis de jeux, de
danses, de concerts, « où la jeunesse, dit l'abbé
Georgel, jouissait sous les yeux des parents d'une
honnête liberté ». Rohan y présidait, avec quelle
grâce, on l'imagine. Les jeux et les ris, autour du
prélat charmé, nouaient les intrigues d'amour. Et
comme la compagnie s'amusait infiniment, elle ne
se séparait que fort avant dans la nuit. Les invita-
tions aux jolis soupers de l'évèque fiucnl de plus en
l'ambassade de VIE.NXE. 27
plus recherchées et Marie-Thérèse fut de plus en
plus convaincue que l'ambassadeur de France
« corrompait sa noblesse ». Elle chargea le prince
de Saxe-IIildburghausen, «aux conseils de qui Tage,
le rang, la considération étaient faits pour donner
du poids », de présenter des observations. Rohan
répondit avec infiniment de bonne grâce et de poli-
tesse que la plus grande décence ne cessait de pré-
sider à ces réunions, qu'elles étaient annoncées
pour toute Tannée et qu'on ne saurait les suspendre
sans donner prétexte aux plus mauvais bruits, aussi
bien sur les invités que sur lui-même. « Sa Majesté,
dit-il, est suppliée de peser ces raisons dans sa
sagesse et de ne rien exiger qui pût porter atteinte
à la réputation de l'ambassadeur comme à celle des
premières maisons de Vienne qui lui font l'honneur
de fréquenter ces assemblées. » Et les « assem-
blées » continuèrent comme auparavant.
Marie-Thérèse s'irritait d'autant plus de ces dis-
cussions, qui devenaient fréquentes, que Rohan y
apportait l'avantage de ses manières de grand sei-
gneur et les armes blessantes de son esprit. Au
cours d'une dispute, les gens de l'ambassadeur
avaient malmené un secrétaire de la Couronne
nommé Gapp. Marie-Thérèse exigea qu'ils fussent
mis aux arrêts. « Mais leurs confrères, écrit-elle,
devaient leur faire visite pour les amuser dans leur
prison. De plus, un des arrêtés étant tombé malade,
Rohan a demandé de le reprendre chez lui en le
faisant remplacer par deux autres qui devaient
rester aux arrêts en place du coupable. Tout cela
est accompagné de persiflage, d'ironie, d'imperti-
nences intolérables. Mais ou lui a fait répondre que
28 L'AFFAIRE DU COLLIER.
ce n'est pas la coutume d'ici de faire subir aux
innocents le châtiment du coupable et qu'au reste le
malade serait encore mieux soigné aux arrêts. »
Encore si, parmi les entours de l'impératrice, on
eût partagé ses antipathies ! Mais ce diable d'évêque
avec ses « turlupinades » charmaitles gens et gagnait
les cœurs. La correspondance de l'impératrice avec
Mercy-Argenteau en est pleine de dépit. « Nos
femmes, dit-elle, jeunes et vieilles, belles et laides,
en sont ensorcelées. Il est leur idole, il les fait
radoter, si bien qu'il se plaît fort bien ici et assure
y vouloir rester même après la mort de son oncle, »
l'évéque titulaire de Strasbourg. L'empereur Jo-
seph II lui-même, que sa mère a associé au trône,
paraît conquis : « L'empereur aime à la vérité à
s'entretenir avec lui, mais pour lui faire dire des
inepties, bavardises et turlupinades. » Jusqu'au
chancelier Kaunitz qui se déclare enchanté de cet
ambassadeur. L'impératrice voudrait s'en consoler
en pensant que c'est u parce que celui-ci ne l'inconi-
mode pas et lui montre toute sorte de soumission ».
Propos de femme irritée. Elle comprenait que Tac-
lion du jeune prélat était plus sérieuse. « Ce môme
Rohan, écrit-elle à Mercy le 6 novembre 1773, ayant
été à la Saint-Hubert avec l'empereur, celui-ci la
fait mettre à table à côté de lui et a jasé deux heures
de suite, je ne sais de quoi ; mais il en est résulté
une envie très marquée d'aller à Paris dès après
Pâques. La tournée, les visites, la vie à mener, tout
a été concerté; on a donné des avertissements pour
les gens. Vous voyez par cet échantillon ce qu'un
homme hardi et qui s'énonce bien peut sur l'esprit
de l'empereur. El voilà ce qui rend ma situation
i
l'ambassade de vienne. 29
désagréable. Un misérable peut renverser avec un
mot tout ce que des travaux continuels ont pro-
duit. »
Les rapports se tendirent enfin à Textrême quand
Rohan, dévoilant les manœuvres de Mercy à la cour
de France — où celui-ci s'était procuré, jusque dans
les plus hautes sphères, des intelligences par les-
quelles il se renseignait sur ce qui se passait dans
les Conseils, — recourut à Vienne à des moyens
semblables. Prenant résolument son parti, Marie-
Thérèse demanda à Mercy-Argenteau d'obtenir son
rappel. Jusqu'alors elle avait eu la raison et le bon
droit de son côté; elle commit de ce moment la
faute très grave de mêler sa fille, Marie-Antoinette,
à son ressentiment, en lui demandant de travailler,
elle aussi, au retour du coadjuteur et en s'efforçant
de lui faire partager son aversion pour lui.
MARIE-THERESE
On peut dire que Marie-Antoinette a été victime
de sa tendresse pour sa mère. Quel sentiment eût
été plus légitime s'adressant à une mère comme
Marie-Thérèse, de qui le génie était agrandi par le
cœur! A Marie-Antoinette, — venue en France à
quinze ans, auprès d'un mari lourd, gauche, ren-
fermé, qui ne pouvait alors la comprendre et qui ne
la comprit d'ailleurs que peu à peu, à mesure que
son esprit à lui-même se développa ; jetée à quinze
ans dans cette Cour où le vice trônait avec une har-
diesse impudente en la personne de la Du Barry;
abandonnée en toute inexpérience aux passions
ambitieuses qui s'arrachaient son influence, se dis-
putaient son appui, point de mire des intrigues les
plus basses, les plus méchantes souvent, — qui au
monde pouvait servir d'appui et de guide? Elle n'en
avait et ne pouvait en avoir d'autre que sa mère.
Son mari ne voit ni ne sent; Louis XV est corrompu
et indifférent ; ses tantes. Mesdames Adélaïde, Sophie
et Victoire, sont des vieilles fdlcs au cœur sec, à la
32
L'affaire du collier.
pensée étroite, aigries, désagréables, ennuyées.
C'est la Du Barry qui désigne à la dauphine sa dame
d'atours.
Marie-Thérèse en profita pour faire de sa fille un
instrument de sa politique. L'impératrice ne présa-
geait pas, évidemment, comliien cette complicité
deviendrait funeste à « la pauvre innocente reine »,
comme elle l'appelait parfois; et celle-ci, de son
côté, élevée dans la pensée que l'union indestruc-
tible de la France et de rAutriclie assurait le
bonheur du monde, ne pouvait imaginer, en la bonté,
simplicité et naïveté de son être, qu'en servant les
intérêts de sa mère, elle s'exposerait un jour aux
reproches d'avoir desservi ceux de sa nouvelle
patrie.
Pour agir sur sa fille, Marie-Thérèse avait non
seulement les lettres qu'elle lui écrivait d'une plume
si forte et autorisée, elle entretenait auprès d'elle un
agent d'un tact et d'une adresse incomparables, le
comte de Mercy-Argenteau. « Sur le point de Rohan,
écrit-elle à son représentant, je touche un mot à
ma fille, en lui commettant de n'en parler qu'à vous.
Sans porter des plaintes formelles, je souhaiterais
et compte que le roi voudra me complaire en me
délivrant de cet indigne représentant. » Et Mercy
répond : « J'ai demandé à madame la dauphine,
trois ou quatre jours de temps pour bien combiner
la démarche que ^on Altesse Royale aura à faire
vis-à-vis du prince de Rohan. Je lui exposerai quels
moyens elle pourra employer. »
• Pressée des deux parts, ]\Iarie-Antoinette se
découvrit. Elle parla directement à Mme de Marsan,
tante du prince Louis, et lui conseilla de faire
MARIE-THÉRÈSE. 33
demander par sa famille même le rappel du jeune
ambassadeur. A ce moment Marie-Thérèse semble
avoir entrevu le danger qu'elle faisait courir à sa
fille : « Comme les parents de Rohan sont nombreux
et assez puissants, il y en a qui craignent qu'ils ne
vengent sur ma fille les torts qu'ils prétendent leur
avoir été faits par mes démarches. Ils le craignent
d'autant plus qu'ils supposent que ma fille ne garde
pas toute la réserve sur les lettres que je lui écris et
qui concernent la personne de Rohan. Vous saurez
au mieux juger de la valeur de ces suppositions. Je
vous répète seulement que Rohan est toujours plus
inconséquent et insolent. Je serais fâchée si l'on
voulait retarder ou éluder tout à fait son rappel,
pour m'obliger à une démarche plus forte^ pour
être à la fin délivrée d'un homme aussi insuppor-
table. »
Une circonstance avait fait partager à Marie-
Antoinette les plus vifs ressentiments de sa mère.
Rohan, qui se savait vivement attaqué par l'impé-
ratrice, trouvait dans son esprit mordant les répli-
ques nécessaires. C'étaient des traits cruels. Dans
une lettre au ministre des affaires étrangères, d'Ai-
guillon, il écrivait, non sans justesse d'ailleurs :
« J'ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur
les malheurs de la Pologne opprimée; mais cette
princesse, exercée dans l'art de ne se point laisser
pénétrer, me paraît avoir les larmes à son comman-
dement : d'une main elle a le mouchoir pour essuyer
ses pleurs, et, de l'autre, elle saisit le glaive pour
être la troisième partageante ». Par étourderie ou
par méchanceté peut-être, car d'Aiguillon détestait
Maric-Anloinette, le ministre porta la lellre à la Du
3
34
L AFFAIRE DU COLLIER.
Barry, qui trouva plaisant d'en donner lecture à
l'un de ses soupers. Et tous les courtisans d'ap-
plaudir, et l'un d'eux de redire, sans tarder, l'épi-
gramme à Marie-Antoinette. On imagine l'irritation
de la dauphine. Elle ne doute plus que Rohan ne
soit directement en correspondance avec la maî-
tresse du roi, avec la favorite aux mœurs honteuses,
pour livrer à ses moqueries les vertus et l'honneur
de sa mère '.
Ce ne fut que deux mois après la mort de Louis XV,
Louis XVI étant monté sur le trône et l'influence
de Marie-Antoinette étant devenue prépondérante,
que l'impératrice d'Autriche fut débarrassée de cette
« vilaine honteuse ambassade », pour reprendre ses
expressions. La rancune de Marie-Thérèse était si
forte que, lorsqu'il s'agit d'un retour momentané,
— Rohan désirant revenir à Vienne pour y prendre
congé de la Cour et de ses amis, — elle en écrivit
à Mercy : « Je serais très fâchée de l'exécution de
ce projet comme d'une insulte faite à ma personne. »
Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil. « Bre-
teuil pourrait trouver à son premier début ici
quelque embarras, observe Marie-Thérèse, tant on
est prévenu en faveur de son prédécesseur. Ses
partisans, cavaliers et dames, sans distinction d'âge,
sont fort nombreux, sans même excepter Kaunilz
et l'empereur lui-même ». A tous ses amis, Rohan
envoya son portrait ciselé sur une mince plaquette
d'ivoire, et tel était leur enthousiasme qu'ils firent
L L'anecdote de la lettre au mouchoir est contestée par MM. d'Ar-
neth et Geffroy [Corresp. entre Marie-Thérèse et Merctj-Argenteau, t. I,
p. xxxiv); mais sans aucun argument. Le fait parait établi, d'une part,
par le témoignage de Mme Campan, qui le tient de Marie-Antoinette;
de l'autre, par celui de l'abbé Georgel, qui le tient du cardinal.
MARIE-THERESE. 35
monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de
brillants. Le chancelier Kaunitz, lui aussi, portait
cette bague à son troisième doigt. « J'aurais eu de
la peine à le croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en
avais été convaincue par mes propres yeux. »
Louis de Rohan vit dans son rappel un outrage.
Il ne pardonna pas à Breteuil de lui avoir succédé
et le soupçonna d'avoir contribué à sa disgrâce. Il
le poursuivit à son tour de son esprit railleur. Bre-
teuil, homme de tout autre trempe, ne lui répondit
que par le silence et par une haine vigoureuse que,
plus tard, en de terribles circonstances, il devait
brutalement faire agir.
Dans son ressentiment, Rohan ne parvint cepen-
dant pas à comprendre la jolie petite souveraine
qu'il avait naguère, à son entrée en France, accueillie
en un jour de fête et d'espoir, sous le portail tendu
de velours grenat de la haute cathédrale en pierres
rouges.
YI
MARIE-ANTOINETTE *
Dès son entrée à Strasbourg, la petite dauphine
avait eu un mot que la ville entière avait répété.
Comme le chef du Magistrat, c'est-à-dire du conseil
de ville, dans la pensée de lui être agréable, enta-
mait une harangue en allemand : « Ne parlez pas
allemand, monsieur, à dater d'aujourd'hui je n'en-
tends plus que le français ».
Nous devons à la plume d'Edmond et de Jules de
Concourt le meilleur portrait de Marie-Antoinette
qui ait été tracé :
« Un cœur qui s'élance, se livre, se prodigue, une
jeune fille allant, les bras ouverts, à la vie, avide
d'aimer et d'être aimée : c'est la dauphine. Elle
\ aimait toutes les choses qui bercent et conseillent
la rêverie, toutes les joies qui parlent aux jeunes
1. Edmond et Jules de Goncourt, JBTis^. de Marie- Antoinette, éd. de 1884.
— Pierre à.ol>\o\\ia.c, Marie- Antoinette dauphine, éd. de 1808. — Du mime,
la Heine Marie-Antoinelte, éd. de 1899. — Maxime de la Rocheterio
et marquis de Beaucourt, Lettres de Marie-Antoinette, Paris, 1895. —
Mémoires de Mme Campan, de Bcsenval, de ]\Imc d'Oberkirch, do
Mme Vigée-Lebrun. — Maurice Touriicux, Marie-Antoinette devant l'His-
toire, Paris, 180Ô.
38 L'AFFAIRE DU COLLIER.
femmes et distraient les jeunes souveraines : I2S
retraites familières où l'amitié s'épanche, les cause-
ries intimes où l'esprit s'abandonne, et la nature,
cette amie, et les bois, ces confidents, et la cam-
pagne et l'horizon, où le regard et la pensée se
perdent, et les fleurs et leur fête éternelle. Par un
contraste singulier, la gaieté couvre le fond ému,
presque mélancolique de la dauphine. C'est une
gaieté folle, légère, pétulante, qui va et vient, rem-
plit tout Versailles de mouvement et de vie. La
mobilité, la naïveté, l'étourderie, l'expansion, l'es-
pièglerie : la dauphine promène et répand tout
autour d'elle, en courant, le tapage de ses mille
grâces. La jeunesse et l'enfance, tout se mêle en
elle pour séduire, tout s'allie contre l'étiquette, tout
plaît en la princesse, la plus adorable, la plus femme,
si l'on peut dire, de toutes les femmes de la Cour.
Et toujours sautante et voltigeante, passant comme
une chanson, comme un éclair, sans souci de sa
queue ni de ses dames d'honneur. »
En tête de ces dames d'honneur vient Mme de
Noailles, duègne grave et solennelle, pénétrée de
l'importance de son emploi. La dauphine, rieuse,
l'a baptisée : Mme l'Étiquette. Quand la dauphine
fut devenue reine et mère, et que, tenant son enfant
dans ses bras, elle voulait le poser dans le berceau,
Mme de Noailles intervenait : ce n'était pas con-
forme à l'étiquette. Il arriva qu'un jour que Mario-
Antoinette était montée à dos d'âne, la bèLe, d'un
coup d'arrière-train, la jeta sur le gazon. La voilii
assise dans l'herbe haute, les jupes retroussées et
battant des mains : « Vite ! allez chercher Mme de
Noailles, qu'elle nous dise ce que veut l'étiquette
MARIE-AXTOIXETTE. 39
quand une reine de France est tombée d'un ane! »
Ce trait caractérise Tesprit de Marie-Antoinette, son
ironie faite de gaieté et de bon sens; ironie char-
mante par laquelle elle fut bien de son temps, mais
qui lui suscita des inimitiés irréconciliables. Dans
sa bouche de souveraine, les mots avaient un poids
plus grand. Les traits qu'elle lançait pénétraient
plus avant, et les blessures faites étaient d'autant
plus douloureuses que, le plus souvent, la malice
portait juste.
Quand elle était venue à la cour de France,
Marie-Antoinette était encore une enfant. Louis XV
en fait la remarque. Ses plus grands plaisirs à elle,
épouse de l'héritier du trône, sont des parties de
jeux avec les enfants de sa première femme de
chambre, déchirant ses robes, détériorant le mobi-
lier, mettant le salon sens dessus dessous. On s'at-
tend à voir entrer par la porte la maman grondeuse.
Et, de fait, le courrier de Vienne apporte les
gronderies : « On prétend, lui écrit sa mère, que
vous commencez à donner du ridicule au monde,
d'éclater de rire au visage des gens. Cela vous ferait
un tort infini, et à juste titre, et ferait môme douter
de la bonté de votre cœur. Ce défaut, ma chère
fille, dans une princesse n'est pas léger. » Louis XV
fait appeler Mme de Noailles. Il désire causer de la
dauphine. Assurément ses qualités et son charme
méritent tous les éloges, mais elle a trop de viva-
cité dans son maintien public et trop de familiarité,
à la chasse par exemple, quand elle distribue des
provisions aux jeunes gens réunis autour de sa voi-
ture. Futilités, dira-t-on. Louis XV, esprit clair-
voyant, lisait pcut-élre dans l'avenir.
40 L'AFFAIRE DU COLLIER.
L'abbé de Vermond, qui avait été envoyé à Vienne
pour veiller à Téducalion de la future dauphine,
n'avait pas cru devoir combattre les tendances de
son caractère. Il les avait au contraire accentuées.
Vermond était, lui aussi, un homme de son temps :
un abbé xviii'' siècle, qui aimait l'esprit, les reparties
vives, le bon sens et la bonne humeur. Au loin
l'ennui, l'étiquette, le cérémonial encombrant, dont
une tradition séculaire a embarrassé la reine de
France ! « L'abbé de Vermond, disent les Goncourt,
voulait par l'éducation mettre Marie- Antoinette plus
près de son sexe que de son rang. » C'est la doc-
trine de Jean-Jacques. L'auteur tïÉmile n'eût pas
éduqué son élève diiTéremment.
S'il était permis de supposer que Rousseau eût
admis dans l'État qu'il rêvait une souveraine, on
dirait que Marie-Antoinette eût réalisé son idéal.
Qu'est-ce qui la caractérise? L'amour de la nature,
l'horreur des conventions et la sensibilité du cœur.
Y a-t-il autre chose dans les doctrines morales de
Jean-Jacques?
Elle concevait la vie comme une petite demoi-
selle sentimentale l'imagine à son printemps : aller
le matin, du haut de la colline, voir se lever le soleil,
courir dans les gazons verts, parmi les fleurs des
champs, se promener dans les bois ou le soir au
clair de lune. Sa résidence favorite est un séjour
qu'elle a rapproché de la campagne autant qu'elle a
pu, Trianon. Trianon n'a pas été le village d'opéra-
comique que les Goncourt encore se sont figuré,
mais un petit village réel, avec une exploitation
rurale sérieuse, une vraie laitière et de véritables
fermiers. « Ce séjour de campagne, écrit M. de
MAUIE-ANTOIXETTE. 41
Nolhac, augmente la familiarité et l'abandon. La
reine de France y tient moins de place que Mme de
Monlesson ou la maréchale de Luxembourg dans
leur cercle à Paris. C'est une maîtresse de maison
sans prétention, qui laisse volontiers ses invités se
grouper autour d'une femme, Mme de Polignac, par
exemple, et qui se réserve les soins de l'hospitalité.
Son unique plaisir est de plaire à des hôtes qui sont
tous ses amis, à des amis choisis par son cœur et
dont elle se croit aimée. » Quand elle entre, les
femmes ne quittent pas l'épinette ou leurs métiers
de tapisserie; ni les hommes le billard ou le tric-
trac.
On connaît les traits de sa sensibilité. C'était la
reine qui, assise sur un fauteuil, au haut d'une
estrade où Mme Vigée-Lebrun la peignait, se pré-
cipitait pour ramasser le pinceau de l'artiste, dans
la crainte que celle-ci, en état de grossesse avancée,
ne se fît mal. Les souvenirs de Mme Vigée-Lebrun
ont laissé de jolis détails sur les « séances » de son
modèle. Quand on était fatigué de peindre et de
causer, la reine et l'artiste chantaient au clavecin les
duos de Grétry ^ C'était la reine qui,, soucieuse des
jeunes filles de sa domesticité, lisait le matin les
pièces du soir — elle qui s'astreignait si difficilement
à la lecture — pour savoir si le spectacle leur en
pouvait être permis. Le postillon du carrosse, où se
trouve Marie-Antoinette, tombe et se blesse. Elle
refuse de continuer son chemin et ne veut repartir
(ju'une heure après que tous les bandages ont été
1. Les mémoires de Mme Vigée-Lebrun n'ont pas été rédigés par
olli-, mais de son vivant et presque sous sa dictée, sur ses notes et
SCS souvenirs.
42
L'AFFAIRE DU COLLIER.
posés. Elle a organisé les secours, dans son émotion
appelant tout le monde : « Mon ami, » — pages,
palefreniers, postillons. Elle leur disait, les tutoyant:
« Mon ami, va chercher les chirurgiens; mon ami,
cours vite pour un brancard ; vois s'il parle, s'il est
présent! »
Nous touchons au trait saillant de son caractère,
à celui qui lui fera le plus de tort : l'irrésistible
besoin de témoigner son affection à ceux qu'elle
aime et de recevoir les témoignages d'affection de
ceux dont elle se croit aimée. D'abord sa mère.
Celle-ci connaît sa fille. Elle sait la puissance de la
tendresse qu'elle lui a inspirée, et qu'en Marie-
Antoinette la tête n'est pas capable de lutter contre
le cœur. Elle en use et abuse. Après avoir obtenu
d'elle ce qui lui semblait le plus dur, ce qui révoltait
tout son être, qu'elle fît bon visage à la Du Barry,
— à l'époque où celle-ci, maîtresse de Louis XV,
dominait la cour, — Marie-Thérèse et Joseph II
pèsent sur Marie-Antoinette et parviennent à faire
d'elle leur auxiliaire dans l'affaire du partage de
Pologne, dans celle de la succession de Bavière,
dans celle de l'ouverture de l'Escaut. La seule idée
politique que la reine ait reçue étant enfant et qui,
avec le temps, a pris en elle plus de force, est que
l'union étroite de la famille de sa mère avec celle
de son mari, cimentant l'alliance des couronnes de
France et d'Autriche, est la base nécessaire de toute
politique salutaire aux deux pays. Elle écrit à sa
mère en termes touchants : « Mercy m'a montré sa
lettre qui m'a donné foi't à penser. Je ferai de mon
mieux pour contribuer à la conservation de l'alliance
et bonne union. Où en serais-je s'il arrivait une
MARIE- ANTOINETTE. 43
rupture entre nos deux familles? J'espère que
le Bon Dieu me préservera de ce malheur et m'ins-
pirera ce que je dois faire. Je l'en ai prié de bon
cœur ». Elle ne croit pas trahir les intérêts de la
France. — Au reste, les trahit-elle? — Mais son
attitude parviendra, grossie, dénaturée, dans la
pensée populaire. Son règne finira aux cris de « A
bas l'Autrichienne ! » qui l'accompagneront jusqu'à
l'échafaud; tandis que sa mère et son frère, irrités
de trouver en elle des résistances de Française,
l'accusent de leur côté d'ingratitude, nonobstant
ses complaisances, et de ne pas être vis-à-vis d'eux
la fille et la sœur dévouée qu'ils avaient espérée.
Poussée par son besoin d'affection, Marie- Antoi-
nette crut que, étant souveraine, il lui était possible,
il lui était permis d'avoir des amis. Nous savons ses
alTections cordiales, primesaulières, charmantes de
forme et d'expression. Deux noms en sont devenus
célèbres : ceux de la délicieuse princesse de Lam-
balle et de la jolie comtesse Jules de Polignac. « Lai
comtesse de Polignac, dit le duc de Lévis, avait la
plus céleste figure qu'on pût voir. Son regard, son,
sourire, tous ses traits étaient angéliques. Elle avait
une de ces têtes où Raphaël sait joindre une expres-
sion spirituelle à une douceur infinie. » Le timbrci
de sa voix était pur et captivant. Elle chantait d'une
manière simple et suave et avec le plus gracieux
abandon. Ses mouvements souples et presque
négligés avaient le charme de la nature. Sa parure
était toujours des plus simples, une rose dans les
cheveux, une robe de linon, de mousseline légère,
])lanche, flottante, bien en harmonie avec ce carac-
tère naturel, tendre, affectueux. Ses paroles sem-
44 L AFFAIRE DU COLLIER.
Liaient des caresses, son sourire avait la tendresse
d'un baiser. Dès les premiers jours, Marie-Antoi-
nette fut conquise. Et ce fut une de ces jolies ami-
tiés de jeunesse faites de familiarités et d'étourderie,
de confidences et de badinage : « Des jeux où les
deux amies n'étaient plus que deux femmes, et, se
lutinant et se battant, se décoiffant presque, avec
mille grâces animées, se disputaient entre elles à
qui serait la plus forte ».
L'affection de Mme de Polignac pour la reine était
sincère et désintéressée. Son détachement des hon-
neurs et de la fortune avait été un de ses principaux
attraits aux yeux de Marie-Antoinette et un stimu-
lant à la combler de faveurs. Avec quelle joie elle
avait appris un jour que son amie était chargée de
famille et sans fortune, logeant à Versailles dans un
médiocre hôtel de la rue des Bons-Enfants ! Et voici
des places, des pensions, des titres. Peu ambitieuse
pour elle-même, Mme de Polignac, semblable à son
amie, était remplie d'afl'ection et de dévouement
pour les siens. Ce fut un vrai parti qui se groupa
autour d'elle, d'abord ses parents, puis ses amis,
puis des courtisans. Autour de cette amitié fraîche
et gracieuse, enlacement de deux roses sous la
clarté du ciel, les intrigues se nouent et les cabales
se forment, des manœuvres et des menées. ]\Iarie-
Antoinette devient prisonnière de son amitié. Les
lianes et les ronces -étouffent les fleurs dans leur
fragile éclat. A son amie la reine ne peut rien
refuser, et Ton voit peu à peu par elle s'élever
aux honneurs et à la fortune une famille avec son
cortège d'amis, de créatures et de clients, — la fac-
tion des Polignac. Cependant la misère publique se
MARIE-ANTOINETTE. 45
fait cruellement sentir. Les banqueroutes sont
retentissantes, les impôts semblent plus lourds, et,
dans la gêne générale, la prospérité rapide, injus-
tifiée, des Polignac parait un défi provocant. A la
cour la noblesse s'en irrite, le mécontentement
gagne Paris, la France entière. Il grandit, devient
plus âpi'e par Téloignement. « Depuis quatre ans,
écrit Mercy, on compte que toute la famille de
Polignac, sans aucun mérite envers l'État et par
pure faveur, s'est procuré, tant en grandes charges
qu'en autres bienfaits, pour près de cinq cent mille
livres de revenus annuels. Toutes les familles les
plus méritantes se récrient contre le tort qu'elles
éprouvent par une telle dispensation de grâces et,
si l'on en voit encore ajouter une qui serait sans
exemple, — il s'agissait de la donation de la terre
de Bitche en Lorraine, — les clameurs et le dégoût
seront portés au dernier point. »
Encore si, dans ce commerce d'amitié, qui lui
semblait l'essence de la vie, Marie- Antoinette eût
trouvé des natures sincères et dévouées comme
elle-même. De sa chère Polignac elle ne douta pas;
mais elle vit un jour que l'amie préférée n'avait
été dans ses mains, depuis des années, qu'un ins-
trument à procurer des faveurs. Et, d'autre part,
que de désillusions! La reine voulait être aimée
pour elle, et elle ne tarda pas à comprendre qu'on
n'aimait en elle que la reine. Le douloureux mou-
vement de recul! Mouvement qui, peu à peu, la
rejette vers les étrangers, ceux qu'elle rencontre
chez Mme d'Ossun, ou dans les salons des ambas-
sades, les Staël-Holstein, les Strathoven, les Fcrsen,
les Esterhazy, le prince de Ligne. Si bien qu'à la
46 l'affaire du collier.
Cour, autour d'elle, le mécontentement grandit
encore. Comme on lui montre les inconvénients de
cette préférence nouvelle pour les étrangers, elle
répond, avec un sourire triste, d'un mot poignant :
« Vous avez raison, mais c'est que ceux-là ne me
demandent rien ».
Et alors, parmi ceux qui demandent sans trêve ni
merci, que de colères! Elles se traduisent par des
plaintes, des récriminations, bientôt des épigrammes,
des satires. Jusqu'au sein de la Cour, on chante
d'un ton moqueur :
Petite reine de vingt ans,
Qui traitez mal ici les gens,
Vous repasserez la barrière,
Lan laire!
Par étourderie, sans la moindre malveillance, le
plus souvent en voulant obliger ses amis, la reine
s'est aliéné, lune après l'autre, les plus puissantes
familles de la cour : les Rohan-Marsan-Soubise, qui
avaient acquis une situation prépondérante, les Cler-
mont-Tonnerre, les Civrac, les La Rochefoucauld,
les Noailles, les Grillon, les Montmorency. Rivarol a
une remarque très profonde. Louis XVI aimait sa
femme d'un amour que les derniers Bourbons
n'avaient accordé qu'à leurs maîtresses. Marie-
Antoinette hérita des haines que soulevait autour
d'elle la maîtresse du roi. Elle avait en outre contre
elle les médisances des femmes arrivées à la Cour
par la Du Barry. Sa vertu même, sa pureté, leur
étaient une insulte, et c'est cette pureté qu'elles s'ef-
forcent de ternir. La reine ne veut plus autour d'elle
de demi-monde. Les femmes qui ne sont pas veuves
ne paraîtront qu'avec leurs maris; ce qui raye des
MARIE- ANTOINETTE. 47
listes une foule de noms. Affronts qui ne se par-
donnent pas.
Au clan des courtisanes ne tarde pas à se joindre
coJui'^des dévots. La piété de la" reine est franche,
simple, droite', prime-sautière. Cérémonies et prati-
ques lui semblent devoir plaire à Dieu beaucoup
moins que les élans de l'âme et la bonté du cœur.
Et cela encore, les dévots ne le pardonnent pas.
D'autant que ces dévots, La Vauguyon et sa suite, la
comtesse de Marsan et sa coterie, avaient été les
plus cyniques flagorneurs de la Du Barry et des
vices du vieux roi. Infiniment bonne, Marie-Antoi-
nette n'eût pas pris sur elle de faire un tort réel à
la personne qu'elle eût estimée le moins; mais cet
entrain qu'elle apportait dans ses affections, elle le
mettait aussi dans ses antipathies. Les deux traits
sont inséparables dans un caractère. Son cœur était
également franc et vif, qu'il s'agît d'amitiés ou
d'aversions. Celles-ci se traduisaient en brusque-
ries, boutades, en mots cinglants comme des coups
dé fouet qu'elle faisait claquer d'une main légère.
Et c'est ainsi qu'autour d'elle, encore enfant alors
qu'elle était déjà mère, s'élèvent et s'entassent
haines, rancunes et rancœurs. A ses propos railleurs,
mille bouches invisibles, dans des coins obscurs,
mais où elles sont d'autant plus à redouter, répon-
dent par des traits qui portent du venin. « C'est
dans les méchancetés et les mensonges répandus, de
1785 à 178S, par la Cour contre la reine, écrivait le
comte de la Marck, qu'il faut aller chercher les
prétextes des accusations du tribunal révolution-
naire en 1793 contre Marie-Antoinette. »
La reine, il est vrai, était d'humeur joyeuse, légère,
48 L'AFFAIRE DU COLLIER.
si Ton veut. « Elle aimait la vie, disent les Goncourt,
ramusement, la distraction, ainsi que l'aiment, ainsi
que l'ont toujours aimée la jeunesse et la beauté. »
La comtesse de la Marck, dans sa description de la
cour de France, en parle à Gustave II : « La reine
va sans cesse à l'Opéra, à la Comédie, fait des dettes,
sollicite des procès, s'affuble de plumes et de pom-
pons et se moque de tout. » La note n'est pas encore
trop méchante, elle va s'envenimer. Au bal chez
M. de Vitry, Marie-Antoinette entre incognito, en
masque, avec la duchesse de la Vauguyon. Le mar-
quis de Caraccioli, ambassadeur de Naples, ne la
reconnaît pas et lie conversation avec elle, sur un
ton de badinage. L'intrigue amuse la reine qui y
répond. Mais voici que le marquis rougit de confu-
sion : avec un éclat de rire, la reine s'est démasquée.
Le lendemain, la chronique s'est emparée de l'anec-
dote et déjà l'on sent combien peu de chose suffirait
pour la retourner contre la réputation de la jeune'
femme. La familiarité de Marie-Antoinette a d'ail-
leurs été exagérée. « Son tact, dit le prince de Ligne,
en imposait autant que sa majesté. Il était aussi
impossible de l'oublier que de s'oublier soi-même. »
Elle s'est rendue à l'Opéra avec la princesse d'Hénin.
L'essieu de sa voiture se brise. Elle monte en fiacre
et arrive ainsi. Nul ne saurait l'aventure si, franche
et insouciante, elle ne la disait la première, dès son
entrée : « Moi, eu fiacre à l'Opéra, n'est-ce pas plai-
sant? » Le lendemain se murmuraient à l'oreille de
sales propos sur on ne sait quelle aventure loucl:e
où la reine aurait été mêlée. La jolie expédition par
une matinée d'avril, sur les coteaux de Marly, d'où
l'on verra le soleil mouler à l'horizon, se développe
MARIE- ANTOINETTE. 49
en tout un pamphlet, une ordure, le Lever de l'Au-
rore, que les courtisans se passent sous le manteau.
Par les chaudes soirées d'été, sur les terrasses de
Versailles, Marie-Antoinette aime se promener. Des
orchestres dans le feuillage font entendre des accords
que la douceur de la nuit rend plus harmonieux.
Marie-Antoinette, qui aime le peuple et n'a pas de
plus chère émotion que de sentir chacun autour
d'elle partager son plaisir, veut que la foule entre
librement. Au bras du comte d'Artois ou de la com-
tesse de Polignac, elle y heurte le premier venu. Les
gazettes de Londres se remplissent de détails infâmes
sur les « nocturnales » de Versailles. Les Anglais
sont friands des détails scabreux qui transforment
ces promenades familières en immondes orgies. Les
feuilles passent la Manche, sont traduites, se répan-
dent dans Paris.
Les nouvellistes imaginent des folies à propos des
constructions de Trianon. Mazières y a fait une
décoration peinte sur toile avec enchâssements de
verroterie. On parle de murailles de diamants.
Ceux-ci ont bientôt un tel scintillement dans l'ima-
gination populaire que, lorsque les députés aux
États généraux, en 1789, visitent Trianon, ils deman-
dent obstinément à voir la salle aux diamants. Et
comme il est impossible de leur en montrer aucune,
ils partent avec la conviction que ce témoignage des
folies royales leur a été caché.
Les dépenses et les dettes de la reine furent la
plus redoutable des armes dont on l'accabla. Son
étourderie l'y avait exposée. Louis XVI dut un jour
acquitter pour trois cent mille livres de dettes que
la reine avait faites personnellement. Les nouvel-
50 l'affaire du collier.
listes en parlèrent : « En lui remettant ces trois cent
mille francs, disent les Mémoires seci^ets de Bachau-
mont, le roi lui a fait sentir que ceux qui l'entou-
raient, de crainte de lui déplaire, lui déguisaient la
vérité. Il la priait de réfléchir que cet argent prove-
nait de la substance la plus pure des peuples et ne
devait pas être consacré à des dépenses frivoles ».
Le trait, qui se répandit, eut des conséquences.
En 1777, une dame Cahouet de Villiers fut arrêtée
pour avoir escroqué d'énormes sommes d'argent en
se servant du nom de la reine. Au fermier général
Déranger, qui désirait des honneurs à la Cour, elle
avait fait croire que la reine voulait contracter un
emprunt sans en faire part au roi, parce que celui-
ci la grondait de ses trop grandes dépenses. Elle
montrait de faux reçus. L'argent fut donné. « La
reine, écrit le comte Beugnot, avait alors une répu-
tation de légèreté que, sans doute, elle n'a jamais
méritée. On la supposait aux prises avec des besoins
d'argent que provoquait son goût pour la dépense.
On citait d'elle des traits, des paroles, qui la fai-
saient descendre du rôle de reine à celui de femme
aimable. On se familiarisait avec elle à ce dernier
titre par la pensée. »
Quelques mois après l'affaire Cahouet de Villiers,
le 19 décembre 1778, Marie-Antoinette mettait au
monde le premier de ses enfants. Il était attendu
depuis huit ans. « Ma santé est entièrement remise,
écrit-elle peu après à sa mère. Je vais reprendre ma
vie ordinaire et, par conséquent, j'espère pouvoir
bientôt annoncer à ma chère maman de nouvelles
espérances de grossesse^ Elle peut être rassurée sur
ma conduite et je sens trop la nécessité d'avoir des
MARIE-ANTOINETTE. 51
enfants pour rien nég-liger sur cela. Si j'ai eu ancien-
nement des torts, c'était enfance et légèreté; mais à
cette heure ma tête est bien plus posée et elle peut
compter que je sens bien tous mes devoirs sur cela.
D'ailleurs je le dois au roi. »
Ces paroles sont sincères et furent mises en pra-
tique. Une profonde et durable réforme se fait dans
toute la vie de la souveraine. Mais est-il encore temps
d'arrêter la médisance? Marie-Antoinette veut
donner par elle-même l'exemple de l'économie. Au
Salon de 1783 est exposé son portrait par Mme Vigée-
Lebrun en robe longue, blanche, tout unie'. Elle
s'habille comme une femme de chambre, disent les
uns; elle veut, affirment les autres, ruiner le com-
merce de Lyon et enrichir les Belges de Courtrai,
sujets de son frère. Et l'on doit enlever le portrait.
A ce seul trait on voit la profondeur de l'action qui
a été exercée. « Les accusations contre la reine, dit
M. de Nolhac, on les lit dans les brochures obscènes
qui courent les cercles et passent de mains en mains,
du boudoir à l'antichambre; on les retrouve dans
ces recueils manuscrits où l'on rougit de reconnaître
de nobles armoiries et des ex-libris de femmes. Les
immondices que remuera la Révolution, les allu-
sions à Messaline et à Frédégonde, s'étalent en cou-
plets piquants, aux rimes élégantes et poudrées, et
les grandes dames les chantent sur les airs à la
mode, dans l'intimité des fins soupers. Mais les
fenêtres sont ouvertes; les passants de la rue écou-
tent, répètent, et, du salon, la chanson descend au
cabaret. Ce peuple, à qui l'on enseigne le mépris
1. C'est ce portrait, appartenant aujourd'hui à Mme la comtesse do
Biron, qui est reproduit dans ce volume.
ÎJ2 L'AFFAIRE DU COLLIER.
des reines, des femmes et des mères, n'oulditM-a
aucune des leçons qu'il a reçues, et ce sont les
refrains des gens de Cour qui les accompagneront à
la guillotine. »
Et cependant, si une femme eût dû être sympa-
thique aux hommes de la Révolution, c'était bien
Marie-Antoinette. Elle se rapprochait du peuple
par son affection pour lui, par la manière dont elle
en était émue, par la manière dont elle s'efforçait
de le comprendre. Elle se rapprochait des hommes
de la Révolution par les idées qui leur étaient com-
munes. N'est-ce pas elle qui obtint l'autorisation du
Mariage de Figaro ; elle qui fît ses efforts pour que
Voltaire fût reçu à la Cour? Marie-Antoinette fit
rentrer Necker au ministère. Elle soutint la double
représentation pour le Tiers. En 1788, elle suppri-
mait pour 1200000 livres de charges dans sa
maison.
Le 8 juin 1773 avait eu lieu l'entrée solennelle de
Louis XVI, encore dauphin, dans la ville de Paris,
avec la dauphine. L'enthousiasme de la foule allait
au délire. Les maisons étaient en fleurs, les cha-
peaux volaient dans les airs. Des acclamations inin-
terrompues : « Vive monseigneur le dauphin ! vive
madame la dauphine! » se répétaient en mille échos.
« Madame, disait le duc de Brissac, vous avez là
deux cent mille amoureux. » Marie-Antoinette voulut
descendre dans les.jardins, se mêler directement à
la foule, remercier de plus près, serrer les mains
qui se tendaient à elle. Et elle écrit à sa mère une
lettre où bat son cœur :
« Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux
qu'on peut imaginer; mais tout cela, quoique fort
MARIE-ANTOINETTE. oJ
bien, n'est pas ce qui m"a touchée le plus; mais c'est
la tendresse et Tempre^sementcle ce pauvre peuple,
qui, malgré les impôts dont il est accablé, était
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons
été nous promener aux Tuileries, il y avait une si
grande foule que nous avons été trois quarts d'heure
sans pouvoir avancer ni reculer. Nous avons recom-
mandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper per-
sonne. Au retour, nous sommes montés sur une
terrasse découverte. Je ne puis vous dire, ma chère
maman, les transports de joie, d'affection, qu'on
nous a témoignés dans ce moment. Qu'on est heu-
reux dans notre état de gagner l'amitié du peuple à
si bon marché! Il n'y a pourtant rien de si précieux.
Je l'ai senti et je ne l'oublierai jamais. »
Marie-xVntoinette et les Français de la Révolution
étaient faits pour s'entendre ; mais entre la reine et
le pays s'était glissé Basile : il est l'homme du jour,
Beaumarchais, qui a laissé de son temps une pitto-
resque peinture, l'a merveilleusement défini : « La
calomnie!... il n'y a pas de plate méchanceté, pas
d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse
adopter en s'y prenant bien... D'abord un bruit
léger rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage,
pianissimo murmure et file et sème en courant le
trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et
piano, piano, vous le glisse adroitement. Le mal est
fait, il germe, il rampe, il chemine, rinforzando, de
bouche en bouche il va le diable; puis, tout à coup,
ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser,
siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil. Elle s'élance,
étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache,
entraîne, éclate et tonne; et devient, grâce au ciel,
î)4
L'AFFAIRE DU COLLIER.
un cri général, un crescendo public, un chorus
universel de haine et de proscription '. »
Les Goncourt ont écrit ces lignes d'une vérité
profonde :
« La vie particulière, ses agréments, ses atta-
chements, sont défendus aux souverains. Prison-
niers d'État dans leur palais, ils ne peuvent en
sortir sans diminuer la religion des peuples et le
respect de l'opinion. Leur plaisir doit être grand et
royal, leur amitié haute et sans confidence, leur
sourire public répandu sur tous. Leur cœur môme
ne leur appartient pas et il ne leur est pas loisible
de le suivre et de s'y abandonner. Les reines sont
soumises comme les rois à cette peine et à cette
expiation de la royauté. Descendues à des goûts
privés, leur sexe, leur âge, la simplicité de leur
âme, la naïveté de leurs inclinations, la pureté et le
dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent
ni l'indulgence des courtisans, ni le silence des
méchants, ni la charité de l'histoire. »
1. Il importe ici d'observer qu'en 1774 Beaumarchais avait été envoyé
à Londres par Louis XVI et Sartine pour y acheter l'édition entière
d'un affreux pamphlet contre Marie-Antoinette. C'était l'Ai'/s important
à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France, à défaut
d'héritiers, et qui peut être très utile à toute la famille de Bourbon, surtout
au roi Louis XVI, signé : G. A. (Guillaume Angelucci), à Paris, 1774.
Cet Angelucci était juif. Beaumarchais se met en rapport avec
lui, achète l'édition. Il fait détruire les exemplaires et proLodo de
même pour une seconde édition à Amsterdam. Il allait revenir triom-
pliant, quand il apprend qu'Angelucci s'est sauvé avec un exemplaire
soustrait à la destruction. — ^oir Corresp. entre Marie-Thérèse et Mercy-
Argenteau, éd. d'Arneth et Geffroy, II, 2-24; — A. d' Xrneth, Beaumarchais
u. Sonnenfels (Vienne, 1868); — Paul Huot, Beaumarchais en Allemagne
(Paris, 1869). — Peu après il fallut racheter un autre pamphlet, les
Amours de Chariot et de Toinette, s. 1., 1779. Chariot représentait le
comte d'Artois. Il était orné d'estampes immondes. La destruction en
coûta 17 400 Ib. à la cassette particulière de Louis XVI, comme en
témoigne la quittance du libraire Uoissière publiée par Manuel, Police
dévoilée, I,- 23738.
MARIE- ANTOINETTE. 55
Toute de son temps, dont elle fut l'expression vive
et pittoresque, imbue de la -philosophie sentimentale
et naturiste qui, du bourgeois au gentilhomme,
avait pénéti'é tous les esprits, Marie-Antoinette crut
qu'étant reine elle pouvait être femme. Erreur que
la Cour où elle vivait ne lui pardonna pas; que ne
lui pardonna pas la Révolution et qu'aujourd'hui
encore nous avons beaucoup de peine à lui par-
donner.
Voici dans quelles conditions Marie-Antoinette
accouchait.
Le garde des sceaux, les ministres et secrétaires
d'État attendaient dans le grand cabinet avec la
Maison du roi, la Maison de la reine et les grandes
entrées. Le reste de la Cour emplissait le salon de
jeu et la galerie. Tout à coup une voix domine :
« La reine va accoucher! » La Cour se précipite
pêle-mêle avec la foule. L'usage veut que tous
entrent en ce moment, que nul ne soit refusé : le
spectacle est public. On envahit la pièce si tumul-
tueusement que les paravents de la tapisserie entou-
rant le lit de la reine en sont presque renversés. La
place publique est dans la chambre. Des Savoyards
montent sur les meubles pour mieux voir. Une
masse compacte emplit la pièce, la reine étouffe.
« De l'air! » crie l'accoucheur. Le roi se jette sur les
fenêtres calfeutrées et les ouvre avec la force d'un
furieux. Les huissiers, les valets de chambre sont
obligés de repousser les badauds qui se bousculent.
L'eau chaude que l'accoucheur a demandée n'arri-
vant pas, le premier chirurgien pique à sec le pied
de la reine. Le sang jaillit. Deux Savoyards, debout
sur une commode, se sont pris de querelle et se
56
L'AFFAIRE DU COLLIER.
disent des injures. C'est un vacarme. Enfin la reine
ouvre les yeux, elle est sauvée K
Tel était le cérémonial de la cour de France quand
la reine donnait un héritier à la couronne. La femme
qui devait accomplir de pareille façon les actes
suprêmes de sa vie, aurait dû comprendre que son
cœur navait pas le droit d'aimer et que sa bouche
n'avait pas le droit de rire.
Elle ne le comprit pas, et fut guillotinée.
L Edrn. et J. de Goaconrt, .Uarie-Antoinelte, p. 131-32.
VII
JEANNE DE VALOIS
On était en mars et il faisait encore froid.
Elle se collait vite contre les murailles au brusque
passage des voitures ou se blottissait dans Fébrase-
ment des portes, la pauvre petite, grelottant dans ses
haillons, pieds nus, les traits tirés, les lèvres bleuies
de froid et de faim. Elle tendait une main fine, frêle
et murmurait d'une voix tremblotante, que secouaient
par moments comme des frissons de colère : « Pitié
pour une pauvre orpheline du sang des Valois! » Les
passants, la plupart, ne l'écoutaient pas; d'autres
jetaient, distraits ou hautains, quelque monnaie;
ceux qu'arrêtaient ses paroles «... une orpheline
du sang des Valois, » répondaient des injures :
« Oh! la petite friponne! » et la repoussaient dure-
ment. Alors elle s'asseyait quelques instants sur les
bords de la route, lasse, les coudes sur ses genoux,
le menton au creux des mains. Le vent soulevait ses
cheveux châtains dont il caressait son visage. Ses
lèvres frémissaient et ses yeux prenaient un éclat
effrayant. Elle regardait les carrosses, passant comme
y» L AFFAIRE DU COLLIER.
un vent de tempête sur le pavé du roi, de Paris à
Versailles, les chevaux au poil luisant, les cochers
galonnés dor, la livrée brillante des laquais, les
chapeaux à plumes des gentilshommes, les dames
dans leurs cerceaux garnis de satin et les fins cor-
sages où les dentelles faisaient comme une écume
légère que les diamants étoilaient de leurs scintille-
ments. Et les yeux de la petite mendiante avaient
un éclat dur, ils brillaient de haine et d'envie.
Le soir, elle regagnait un affreux taudis, grim-
pant, épuisée, un escalier de bois, ouvert à la pluie,
que le lierre, la vigne vierge, le chèvrefeuille avaient
envahi. Tremblante elle poussait la porte. Dans la
pièce, c'était la misère sordide. Un homme l'accueil-
lait par des jurons; une femme, qui était sa mère,
ne Tembrassait pas. Tous les jours l'enfant devait
rapporter une somme fixée; et, quand elle ne l'avait
pas atteinte, sa mère lui arrachait ses haillons pour
la frapper jusqu'au sang avec des poignées d'orties.
La petite était dans sa huitième année. Parfois
elle emmenait sa sœur plus petite encore, qu'elle
portait sur son dos, après avoir fait de son tablier
une écharpe pour la maintenir, et ses genoux,
quand elle avait marché quelque temps, pliaient
sous le poids.
Par une fraîche matinée d'avril, où la brume,
baignée de lumière, faisait une atmosphère joyeuse,
l'enfant s'était arrêtée hors d'haleine à mi-côte du
village de Passy. Au loin, sur la route, un carrosse
venait lentement. Elle l'attendit, et, quand elle fut
auprès, approchant et tendant la main :
« Faites l'aumône, pour Dieu, à deux pauvres
orphelines du sang des Valois.
JEANNE DE VALOIS. b9
— Que dis-tu là, petite? » fit une dame, richement
parée, assise dans le fond du carrosse auprès d'un
gros homme couvert de broderies qui, déjà, com-
mençait à gronder. Il était absurde d'arrêter sa voi-
ture pour écouter les mensonges d'une gueuse. Mais
la dame voulait entendre, car déjà Tenfant avait
entamé son histoire. « A merveille, répondit la mar-
quise, et je vous promets, ma bonne petite fille, que,
si votre récit se trouve véritable, je vous servirai de
mère. Mais prenez bien garde à vous, ajouta-t-elle,
vous vous repentiriez de m'en avoir imposé '. »
C'était la marquise de Boulainvilliers, qui se ren-
dait à sa terre de Passy en compagnie de son mari,
le prévôt de Paris^. La marquise, ainsi qu'elle l'avait
dit, prit des informations auprès des voisins du
logis qui servait d'abri aux petites mendiantes, et,
plus particulièrement, auprès de l'abbé Énoque,
curé de Boulogne, sur la paroisse duquel elles
demeuraient. Le prêtre, homme de bien, d'une
charité féconde, avait pris ces malheureux en com-
passion. 11 s'était entouré au sujet de la mère et des
1. Les sources pour reconstituer cette partie du récit sont très nom-
breuses et permettent non seulement une certitude, mais d'entrer dans
de minutieux détails. Ce sont les Souvenirs de la comtesse de la Motte
et son interrogatoire du 20 janvier 1786 par les commissaires du Par-
lement; les Mémoires du comte de la Motte; les Mémoires du comte
Beugnot; un récit très curieux intitulé Histoire véritable de Jeanne de
Saird-Rémi, publié en 1780, écrit par quelqu'un qui était particulière-
ment renseigné sur cette partie de la vie de notre héro'ine ; les Mémoires
secrets de Bachauniont; des correspondances : entre autres une lettre
de Jacques de St-Rémy de Valois, en date du 16 mai 1776, au comte
de Vergennes, où il parle de ses années d'enfance (Archives des Affaires
étrangères, vol. 1383, f. 86); enfin les renseignements que M" Target,
avocat du cardinal de Rohan, lit recueillir sur place et qui sont con-
servés dans son dossier, Bibi. v. de Paris, ms. de la réserve.
'■t. Marie-Madeleine de Hallencourt de Dromesnil, née en 1730, qui
avait épousé en 1718, Annc-Gabricl-IIcnry Bernard de Saiut-Salrc,
marquis de Boulainvilliers, petit-tils du célèbre financier Samuel Bernard.
60 l'affaire dl' collier.
enfants de renseignements précis, quil avait fait
venir de leur pays, le Bar-sur-Aubois, et il s'em-
pressa de les mettre à la disposition de la marquise.
L'enfant s'appelait Jeanne; elle était la fille aîné '
de Jacques de Saint-Rémy, baron de Luz et de
Valois, lequel était né dans son château de Fontette,
à cinq lieues de Bar-sur-Aube, le 22 décembre 1717,
et venait de mourir en l'Hôtel-Dieu de Paris, le
16 février 1762. Quand elle disait quelle était du
sang des Valois, l'enfant disait vrai. Elle descendait
réellement en ligne directe , par les mâles , de
Henri II, de la branche des Valois, aînée de celle
de Bourbon alors sur le trône. La généalogie fut
certifiée exacte par le juge d'armes de la noblesse
française, d'Hozier de Sérigny, et par le savant
Chérin, généalogiste des ordres du roi. Henri II
avait eu, de Nicole de Savigny, Henri de Saint-
Rémy, qu'il reconnut et légitima, reconnaissance et
légitimation étant alors deux actes identiques et qui
se confondaient en un seul '. Henri de Saint-Rémy,
avait eu de Chrétienne de Luz. René de Saint-Rémy,
qui avait eu de Jacquetle Bréreau, Pierre de Saint-
Rémy de Valois, qui avait eu, de INIarie de Mulot,
Nicolas-René de Saint-Rémy de Valois, qui avait
eu, de jMarie-Élisabelh de Vienne, Jacques de Saint-
Rémy, baron de Luz et de Valois, le père de la
fillette en haillons que la marquise de Boulainvil-
liers avait accueillie sur le marchepied de sa voiture.
Les armes étaient d'argent à une fasce d'azur,
1. Née au château de Fontette, département de l'Aube, le 27 juillet 1756.
2. Sur Nicole de Savipny, dame et baronne de Saint-Rémy, voir les
Bâtards delà Maison de France, par le marquis de Belleval (Paris, 19Û1),
p. 23 et suiv.
JEANNE DE VALOIS. 61
chargée de trois fleurs de lis d'or. Et elle connais-
sait ses armes, la petite; c'était même la seule chose
qu'elle parût savoir dans son afTreuse indigence. La
fasce d'azur, les fleurs de lis d'or : sa petite tête en
était comme tapissée. Et quand elle en parlait, avec
une précision singulière, ainsi que de l'aïeul, le
royal bâtard de Nicole de Savigny, tout son corps,
que la misère avait incliné, se redressait dans un
mouvement de révolte et d'orgueil.
Depuis plusieurs générations, les Saint-Rémy de
Valois menaient, dans leurs domaines de Fontette,
ce que le comte Beugnot appelle la vie héroïque :
agriculteurs et chasseurs, ou plutôt braconniers; la
vraie existence, dirait-on, qui convenait à des fils de
rois du moment qu'ils n'étaient pas sur le trône, si,
parfois, on ne les voyait aussi faux monnayeurs. Le
château, immense, dressait sa construction plate et
carrée, sans style, datant de la fin du xvi'' siècle, à
mi-côte, dominant une plaine ondulée où les champs
de luzerne et d'avoine alternaient avec les vignobles
champenois. Des noyers séculaires l'entouraient, au
feuillage luisant, aux troncs noueux. En bas, un
second château d'aspect féodal, de grosses tours
rondes plongeant dans les fossés où croupissait une
eau fangeuse, servait de grenier à foin, d'abri aux
récoltes de fruits, et de logement au gardien. Il
était délabré, la toiture défoncée; les étages du haut
étaient ouverts à la pluie. « Mon père, écrit Beu-
gnot, avait vu le chef de cette triste famille — il
s'agissait de Jacques de Saint-Rémy, le père de la
petite Jeanne — ; il le peignait comme un homme
de formes athlétiques, qui vivait de la chasse, de la
dévastation des forêts, de fruits et même de vol de
62 l'affaire du collier.
IVuils cultivés. Les Saint-Rémy menaient depuis
deux ou trois générations cette vie héroïque qu'en-
duraient les habitants et les autorités, les uns par
crainte, les autres par quelque retentissement d'un
nom longtemps fameux. » La société du baron
n'était composée que de paysans avec lesquels il
s'enivrait et se battait quand il avait bu. Il vendait
lopin par lopin ce qui restait du patrimoine fami-
lial, pour subvenir à ses débauches. Enfin, il séduisit
une nommée Marie Josset, fille du gardien de son
château, et, après que celle-ci lui eut donné un
enfant, l'épousa. Elle était très belle. « Une taille
haute et élégante, de beaux yeux bleus, de longues
paupières, des sourcils parfaitement arqués, un
regard d'une expression indéfinissable, une belle
chevelure d'un brun foncé. » Le mariage eut lieu
le 14 août 1755 à Langres. L'époux avait trente-huit
ans, la femme trente. Celle-ci déclara ne pas savoir
signer.
Marie Josset acheva de le ruiner. Elle était
adonnée aux vices les plus dégradants, et Jacques
de Saint-Rémy, avec sa force d'Hercule, avait un
caractère faible, une nature indolente. Dans les
mains de sa femme il n'était qvi'une loque. « Mon
père, écrit le comte Reugnot, se souvient que, il y a
quinze ou vingt ans, il se transportait chaque année
dans le canton d'Essoyes pour la répartition des
tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse de Fon-
tette, le curé ne manquait pas de lui couper la
bourse pour les pauvres enfants de Saint-Rémy.
Ces enfants étaient au nombre de trois, abandonnés
dans une chétive masure, percée sur la rue d'une
petite trappe par où les habitants, chacun à son
JEANNE DE VALOIS. 63
lour, leur apporlaienl de la soupe ou quelques ali-
ments grossiers. « J'en ai été témoin, disait mon
« père, et le curé n'osait pas ouvrir la porte dans la
« crainte de m'aflliger par le tableau de ces enfants
« nus et nourris comme des espèces de sauvages; il
« me disait que mon aumône contribuerait à les
(( habiller. »
Jeanne, l'aînée, sortait avec les troupeaux du vil-
lage. Elle allait pieds nus, maigrelette, ses cheveux
embroussaillés de fétus de paille et de foin, pres-
sant les vaches lentes de son brin de houx noir. Sa
robe rapiécée, d'un bleu éteint, s'harmonisait à la
verdure grise des avoines. Mais elle était paresseuse
à se lever et il arrivait que, le matin, sa mère la
poursuivît à coups de fourche, jusque sous son
grabat, pour la faire sortir*.
Quand le baron de Saint-Rémy et sa femme
eurent épuisé les ressources provenant du dernier
carré de terre cédé à d'anciens fermiers, qu'ils eurent
vendu leur château morceau par morceau à plu-
sieurs familles du pays * et lassé la patience de
créanciers qui se préparaient à faire exercer contre
eux la contrainte par corps, ils résolurent d'aller
chercher fortune à Paris. On se mettrait en route,
le père, la mère et trois des quatre enfants : Jacques
et Jeanne, les deux aînés, et la quatrième, Margue-
rite-Anne, qui venait de naître et qu'il était facile de
1. Doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
2. Les descendants de ces familles occupent aujourd'hui encore les
différentes parties du château, où chaque famille est séparée de ses
voisins par de simples cloisons. Ces familles sont au nombre de huit.
Une partie du château a malheureusement été anéantie par un incendie,
il y a quelques années. Quant à l'ancien château, aux tours rondes, il
est entièrement détruit ; mais on retrouve le bas des tours à Tintérieur
des maisons qui ont été construites sur l'emplacement.
04 l'affaire du collier.
porlcr. Plus cnibairassante était Marie-Anne, âgée
(lune année et demi. On se décida à partir de nuit
et à raccrocher, la pauvrette, enveloppée de langes,
qui formaient maillot, à l'auvent d'un brave homme
de paysan, nommé Durand, ancien fermier du
baron de Saint-Rémy, qui avait gardé avec lui de
bons rapports. Disons immédiatement que cet
excellent homme eutgrand'pitié de l'enfant délaissée
et, se chargeant d'elle, l'éleva en lui donnant tous
ses soins et en y mettant tout son cœur.
On était au printemps de 1760. « Il n'arriva rien
de remarquable sur la route, dit un contempor-ain
fort bien renseigné '. Ils allèrent à petites journées.
Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à
Paris. Ne trouvant pas d'occupation dans cette
ville, ils échouèrent à Boulogne dont ils connais-
saient le curé. Celui-lui les visitait de temps à autre
et fournissait charitablement à une partie de leur
dépense. » L'autre partie était défrayée par la petite
mendiante. La baronne mettait aussi à profit sa
beauté de paysanne robuste et avenante. Elle finit
par jeter son mari à la porte — le baron était presque
toujours malade à présent — pour le remplacer par
un soldat aux gardes, un nommé Jean-liaptiste
Raimond, natif de l'île de Sardaigne. Jacques de
Saint-Rémy mourut à l'Hôtel-Dieu, comme il a été
dit, de misère et de chagrin. La vie de la petite
Jeanne devint atroce. Elle était le souffre-douleur
de ce couple dépravé et méchant, enfant martyr sur
laquelle la débauche et le remords faisaient retomber
leurs violences. « Insensible à mes pleurs, écrit
1. 1,'autcur anonyme de VHi:>ioire véritable de Jeanne de Saint-Rémi.
JEANNE DE VALOIS. 65
Jeanne, mon impitoyable mère fermait la porte et,
après m'avoir forcée à me dépouiller de mes misé-
rables haillons, qui me servaient à peine à me
couvrir, elle tombait sur moi avec furie et m'en-
levait la peau à grands coups de verge. Ce n'était
j)as tout. Raimond me liait au pied du lit et si, pen-
dant cette opération cruelle, j'osais jeter des cris,
elle recommençait de me frapper à coups redoublés.
Souvent sa verge se brisait entre ses mains, tant
sa brutale fureur s'appesantissait sur moi. »
C'est alors, en 1763, que Jeanne se trouva sur le
chemin de la marquise de Boulainvilliers. Celle-ci
la recueillit et la mit, avec sa petite sœur Margue-
rite-Anne qu'elle avait vue attachée sur son dos,
chez une dame Leclerc, qui tenait une maison
d'éducation pour jeunes filles, à Passy. Marguerite-
Anne mourut peu de temps après de la petite vérole.
Cependant la baronne de Saint-Rémy, qui avait
abandonné son mari, ne tarda pas à être abandonnée
de son amant. Elle retourna avec son fils Jacques,
demeuré près d'elle, dans le Bar-sur-Aubois. Des
adorateurs rustiques l'aidèrent à y subsister tant
que ses charmes conservèrent des attraits. Peu à
peu avec l'âge ceux-ci se perdirent et la misérable
femme mourut dans le dernier dénuement. A peine
sorti de l'enfance, son fils Jacques était parti avec
un peu d'argent en poche. Il a cheminé jusqu'à
Toulon, où il s'était engagé comme mousse sur le
premier navire qui avait consenti à le recevoir.
C'était une nature d'énergie et de vnleur. Il fit dans
la marine une carrière honoral)le'.
1. Jacques de St-Réniy de Valois était né le 2.") févr. 1755, avant le
mariage de sou père avec Marie Josset. Enseigne de vaisseau à Brest,
66 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Jeanne demeura chez la dame Leclerc jusqu'aux
années qui suivirent sa première communion. Quand
elle eut quatorze ans, la marquise de Boulaiu-
villiers la plaça à Paris, chez une coulurière,
Mlle La Marche, d'où elle passa chez Mme Bous-
sol, couturière dans le faubourg Saint-Germain,
d'où elle entra en condition. Son caractère inquiet,
aiifité, ne lui permettait pas de demeurer en place.
C'était comme une fièvre qui la dévorait. Elle sup-
portait impatiemment l'obligation de servir. De
temps à autre, Mme de Boulainvilliers la prenait
chez elle pour lui égayer l'humeur, remettre sa
santé. Elle fut, de la sorte, tantôt en apprentissage,
tantôt en service, s'irritant de plus en plus. « Je
devins, dit-elle, blanchisseuse, porteuse d'eau, cui-
sinière, repasseuse, lingère ; tout enfin, excepté
heureuse et considérée. » Une petite-fille des rois
de France était-elle faite pour demeurer en domes-
ticité? Elle ne laissait pas d'en glisser un mot par-
fois, avec grâce et câlinerie, à sa protectrice, si
bien que Mme de Boulainvilliers s'occupa de faire
vérifier officiellement la descendance de Henri 11.
Sentant la jeune fille malheureuse, elle la prit enfin
chez elle où elle la garda deux ans.
Jeanne était devenue belle fille, dans la fleur de
ses dix-huit ans, quand Mme de Boulainvilliers fit
venir de Fontette Marie-Anne qui , jadis , avait
été accrochée en" maillot à l'auvent du fermier
le 1" oct. n'ô; lieutenant de vaisseau le 4 avril 1780; capitaine do
fusiliers au corps de la marine le 1" nov. l'iBi; il commandait la fré-
gate la Surveillante et était chevalier de Saint-Louis quand il mouru
au Port-Louis (lie de France) le 9 mai nSô. à l'âge de trente ans. Voir
sur lui les Bâtards de la Maison de France, par le marijuis de Belleval,
p. 42 et suiv.
JEANNE DE VALOIS. 67
Durand, pour les placer toutes deux au pensionnat
de labbaye dTerres, près de sa terre de Montgeron,
où Ton terminait Féducation des demoiselles. Elle
subvenait aussi aux premiers besoins de Jacques
(le Saint-Rémy, qui s'était engagé comme mousse
et lui procurait la protection du duc de Pen-
Ihièvre. Le 6 mai 1776, elle pouvait enfin faire
authentiquer officiellement par d'Hozierla fameuse
généalogie, le seul bien des enfants, et, en faveur
de celle origine royale, obtenait à chacun d'eux,
par brevet du 9 décembre 1776 \ une pension de
huit cents livres sur la caisse du roi. En mars 1778,
elle retira les deux sœurs de l'abbaye dYerres,
pour les placer en celle de Longchamp où n'étaient
admises que des filles de qualité.
Jeanne a vingt et un ans. Par son habileté à
manier la sympathie de sa protectrice, elle a trans-
formé son existence. En fut-elle dans la suite plus
heureuse? Elle était la proie d'un orgueil sans
mesure. C'était en elle, disait-elle, le sang des
^'alois. Ce sang des Valois, chacune de ses pensées,
chacun de ses écrits en est comme imprégné. Quelle
que soit la situation de fortune où, par moments,
elle parviendra, il lui semblera qu'elle est toujours
la pauvre délaissée, qui répète sur le bord du che-
min, en haillons, les yeux allumés de haine et d'en-
vie : « Prenez pitié d'une petite mendiante du sang
des Valois ! » — « Tyrannisée par un orgueil indomp-
table, écrit-elle elle-même, que j'ai reçu delà nature
et que les bontés de Mme de Boulainvilliers, en me
faisant entrevoir un avenir plus brillant, avaient
1. Arch. nat., O'/190,
68 l'affaire du collier.
rendu plus irascible, je n'arrêtais qu'en frémissant
mes réflexions sur mon état. Hélas I me disais-je,
pourquoi suis-je issue du sang des Valois? 0 nom
fatal, c'est toi qui as ouvert mon âme à cette fierté
qui n'eût jamais dû y trouver place ; c'est pour toi
que je répands des larmes; c'est à toi que je d( is
mes malheurs ! »
VIII
LE COMTE DE LA MOTTE
Pour aristocratique que fût la vie que menaient
à l'abbaye de Longchamp nos jeunes demoiselles,
qui grandissaient en âge et en beauté — sinon en
sagesse — , elles en vinrent à la trouver monotone
et bientôt même fort ennuyeuse. La marquise de
Boulainvilliers les faisait « sortir » de temps à autre.
En son domaine de Passy, les jolies pensionnaires
se trouvaient en contact avec la vie mondaine, elles
s'y laissaient caresser par les propos parfumés des
jeunes gens élégants et sémillants, et trouvaient,
rentrées au couvent, d'un ton inélégant et fruste, la
robe grise et noire de religieuses. Les noces magni-
fiques de Mlle de Passy, fille de la marquise de
Boulainvilliers, qui épousait le jeune vicomte de
Clermont-Tonnerre ', où Mlles de Saint-Rémy de
Valois avaient été priées, déroulèrent sous leurs
yeux un spectacle enchanteur. Aussi, quand Jeanne
eut regagné son couvent et que l'abbesse, chargée
1. Le mariage fut célébré le 29 janv. m9. Mme de Clermont-Tonnerre
mourut deux années après (févr. 1781) en laissant deux petites filles.
70 L'AFFAIRE DU COLLIER.
de sonder ses inlenlions, lui demanda si elle se
sentait de la vocation pour la vie religieuse, la dame
abbesse fut-elle bien reçue!
Un jour de l'automne de 1779', écrit le comle
Beugnol, on annonce chez 'Slme de Surmont —
femme du prévôt, juge civil et criminel de la châ-
tellenie et président des greniers à sel de Bar-sur-
Aube — que deux princesses fugitives sont tom-
bées à Fauberge de la Tête Bouge, c'est-à-dire à la
plus misérable auberge de la ville, où il n'y en a pas
une de passable. Et nous tous de rire de princesses
ainsi logées. On apprend que ces dames sont échap-
pées du couvent de Longchamp et qu'elles se sont
dirigées sur Bar-sur- Aube comme sur un point cen-
tral où elles vont réunir tous leurs efforts pour
rentrer dans les biens considérables qui forment
l'antique patrimoine de leur Maison. Ces biens sont
les terres de Fontette, d'Essoyes et de Verpillières.
L'une porte le nom de Mlle de Valois — c'est notre
petite Jeanne, — l'autre de Mlle de Saint-Rémy —
c'est Marie-Anne, sa plus jeune sœur.
Elles avaient franchi les haies de clôture, un léger
paquet sous le bras et douze écus dans leur poche.
Le coche d'eau les avait conduites jusqu'à Nogent,
d'où le carrosse de voiture les avait menées à Bar-
sur-Aube. De leurs trente-six livres tournois, elles
en avaient dépensé vingt-quatre.
Toute une jeunesse gaie et vive papillonnait à
Bar-sur-Aube autour de l'énorme et majestueuse
L Le comte Beugnot parle de l'automne de 1782. L'acte de mariage
de Nicolas de la Motte et de Mlle de Saint-Rémj' de Valois, en date du
6 juin 1780, dans les registres de l'état civil de Bar-sur-Aube, prouve
qu'il faut lire 177D-
LE COMTE DE LA MOTTE. 71
Présidente de Surmont*, en sa belle demeure de la
rue de TAube, entourée de jardins fleuris ^ C'étaient
des parties de campagne en chars à bancs, avec des
provisions dans des paniers que Ton allait étaler sur
la mousse et les nappes de fougères, dans le fond
des bois; c'étaient des comédies, où jeunes gens et
jeunes fdles se donnaient la réplique sur une estrade
garnie de tapis, construite dans Tune des hautes
salles en boiseries blanches de riiotel, et où les
spectateurs applaudissaient un dialogue d'autant
plus animé et naturel que Fronlin et Lisette avaient
plus longuement répété leur rôle, bras dessus bras
dessous, en toute solitude — il fallait bien ménager
la surprise ! — sous les voûtes épaisses et discrètes
des profondes allées du parc.
« Mme de Surmont avait quelque temps résisté,
écrit le jeune Albert Beugnot, avocat en herbe;
mais nous étions parvenus à lui persuader que sa
position dans la ville lui imposait l'obligation de
protéger des demoiselles de qualité fugitives, per-
sécutées peut-être, et que la noblesse délaissait d'une
manière honteuse. Nous avions fait vibrer la corde
sensible. » La bonne dame prit donc les jeunes filles
sous son toit, nonobstant la mauvaise humeur de
1. « J'ai peint de quelques traits la société un peu libre qui se réunis-
sait dans la maison de Mme de Surmont, » écrit le comte Beugnot
(I, 6). Il est regrettable que cette partie de ses Mémoires n'ait pas été
publiée.
2. La maison de Surmont est conservée à Bar-sur-Aube, 16 et 18,
rue d'Aube. Les salles, style Louis XVI, sont, pour la plupart, du
temps. Par une coïncidence intéressante, la maison est aujourd'hui
habitée par une descendante directe de Henri II et de Nicole de Savigny,
Mlle Olivia de Valois, appartenant à la branche aînée de la famille
dont la branche cadette s'est éteinte en Fhéro'iue de ce récit, en ses
deux sœurs et en son frère. — Voir Em. Socard, Table généal. de la
Maison, de Valois Saint- Jtémy. Troycs, 1858, in-8.
72 L'AFFAIRE DU COLLIER.
son mari qui n'avait pas laissé de bougonner et de
protester contre cet envahissement dérangeant ses
habitudes. Comme ces demoiselles étaient dans le
plus grand dénuement, Mme de Surmont leur prêta,
le jour de leur arrivée, deux robes blanches, mais
sans trop d'espoir qu'elles pussent leur servir, car
les robes étaient à sa taille et cette taille était des
plus volumineuses. Aussi, quelle ne fut pas sa sur-
prise, quand elle vit, le lendemain, que les corsages
allaient parfaitement. On avait passé la nuit à les
découper et recoudre, si bien qu'elles convenaient
à ravir. « Elles procédaient pour tout avec la même
liberté et Mme de Surmont commençait à trouver
le sans-façon des princesses poussé trop loin. »
L'aînée, Jeanne de Valois, avait un esprit actif,
impétueux, mettant tout sens dessus dessous, dans
la vieille demeure où, du jour au lendemain, elle
s'était trouvée chez elle. Elle n'avait pas tardé à
faire quitter au président du grenier à sel sa mau-
vaise humeur, le charmant de sa vivacité gracieuse,
de ses espiègleries enjouées, de mille et une flatte-
ries et câlineries, dont le bonhomme se trouvait
tout farci. « Les demoiselles de Saint-Rémy, dit
Beugnot, qui ne devaient passer tout au plus que
la semaine chez Mme de Surmont, y demeurèrent
un an. Le temps s'écoula comme il s'écoule dans
une petite ville de province : en querelles, en rac-
commodements, en -propos, en justifications, en
épouvantables intrigues et qui ne franchissaient
jamais les murs de la cité. Toutefois le génie de
Mlle de Saint-Rémy, l'aînée, trouvait à se déve-
lopper dans un cercle aussi étroit. Elle préludait en
attendant partie. Elle s'était emparée de l'esprit de
LE COMTE DE LA MOTTE. iS
M. de Surmont, et recouvrait de rattachement
aveugle que lui portait cet homme de bien, les noir-
ceurs qu'elle distribuait à tout venant, à Mme de
! Surmont elle-même. Cette dernière m'a souvent
: répété que Tannée la plus malheureuse de sa vie
; était celle qu'elle avait passée dans la société de ce
•démon. »
Parmi les personnes que nos deux sœurs voyaient
à Bar-sUr-Aube, figurait une dame de la Motte,
veuve d'un officier de gendarmerie, compagnie des
Bourguignons S en garnison à Lunéville. Elle avait
un fils engagé dans la compagnie même où avait
servi son mari. Marc- Antoine-Nicolas de la Motte
venait souvent dans la maison de Surmont. C'était
un jeune homme au visage allongé, figure mince,
teint pâle et sourcils noirs, et qui avait bon air, en
somme, dans son habit de gendarme écarlate, brodé
de galons d'argent, portant à son chapeau bordé
d'argent la cocarde blanche, son grand manteau de
drap écarlate doublé de serge rouge et parementé
de couleur chamois. l\Iais il était lourdaud, et ses
camarades, déformant son nom « La Motte »,
l'appelaient « Momotte » sans qu'il s'en formalisât.
La flotte avait du talent pour la comédie. Il tenait
des rôles avec Mlle Jeanne et lui donnait, dit-elle,
des leçons de déclamation. « Ces moments, observe
Jeanne, n'étaient pas perdus pour l'amour. » On
déclama tant et si bien qu'il fallut se marier en
grande hâte^ L'union de Nicolas de la Motte,
1. A la veille de la Révolution la gendarmerie comprenait dix
compagnies, dont les quatre premières — Écossais, Anglais, Bourgui-
gnons et Flamands — avaient le roi pour capitaine.
2. L'Histoire véritable de Jeanne de Saxnt-liémi donne sur les premières
74 L'AFFAIRE DU COLLIER.
écuyer, gendarme du roi de la compagnie des Bour-
guignons, et de Jeanne de Saint-Rémy de Valois
de Luze, fut bénie le G juin 1780, en la paroisse de
Sainte-Marie-Madeleine de Bar-sur-Aube. Les fian-
(jailles avaient été célébrées la veille, « sous l'auto-
risation de messire Joseph-Henri Arminot, écuyer,
seigneur de Fin-et-bon-chemin, élu tuteur ad hoc
par assemblée de parents en date du 20 mai 1780,
à cause de la longue absence de la dame Jossel,
mère de la demoiselle. » — « A la célébration dudit
mariage ont assisté : Nicolas-Clausse de Surmont,
conseiller du roi, président, prévôt, juge civil et
criminel de la prévôté et châtellenie de Bar-sur-
Aube, lieutenant général de police et président du
grenier à sel, oncle maternel du mari; messire
Joseph-Henri Arminot, écuyer, seigneur de Fin-et-
bon-chemin, parent et tuteur de la mariée, demeu-
rant audit Bon-chemin, et Jean Durand, receveur
des aides, demeurant à Fontette. « Ce Jean Durand
était sans doute l'ancien fermier de Saint-Rémy rjui
avait recueilli et élevé la petite Marie-Anne. Un
mois après, jour pour jour, à la même paroisse,
i étaient baptisés Jean-Baptiste et Nicolas-^Iarc, fils
jumeaux de Nicolas de la Motte, gendarme du roi,
et de Jeanne de Valois. Les parrains étaient les
\ domestiques de Mme de Sùrmont. Les deux enfants
moururent quelques jours après ^ Nicolas de la
Motte avait alors vingt-six ans et Jeanne de Valois
en avait vingt-quatre. Les deux époux usurpèrent
le titre de comte avec assez d'adresse pour que les
amours de Nicolas de la :Motte et de Jeanne de Valois des détails d'un
réalisme tel qu'il est impossible de les reproduire.
1. Ces faits, d'après les registres de l'état civil de Bar-sur-Aube.
LE COMTE DE LA MOTTE. 7u
contemporains, et depuis lors tous les historiens
qui se sont occupés de leur histoire, y aient été
trompés. Dans les actes d'état civil qui les concer-
nent et qui nous ont passé sous les yeux, La Motte
est simplement qualifié d'écuyer. Son oncle, frère
de son père, était marchand. La confusion fut d'ail-
leurs d'autant plus facile qu'il existait dans le Bar-
sur-Aubois deux familles de la flotte : l'une, à
laquelle appartenait le mari de notre héroïne, était
de petite gentilhommerie ; l'autre , de noblesse
ancienne et plus considérable, était établie à Braux-
le-Comte.
« M. de la Motte, dit Beugnot, était un homme
laid, mais bien fait; habile à tous les exercices du
corps, et, en dépit de sa laideur, l'expression de sa
figure était aimable et douce. Il ne manquait pas
entièrement d'esprit; mais ce qu'il en avait était
tourné vers les aventures subalternes. Il était gen-
tilhomme et le troisième de son nom qui servait
dans la gendarmerie. Son père, chevalier de Sainl-
Louis et maréchal des logis dans ce corps, avait été
tué dans la bataille de jNIinden. Dénué de toute
espèce de fortune, il avait cependant eu le talent de
se noyer de dettes. « « Gendarme assez dispos
pour bien porter sa botte de foin du magasin de
fourrage au quartier, disait de lui son beau-frère
M. de la Tour, mais ne lui en demandez pas davan-
tage. » « Il n'est pas beau de figure, écrit Manuel
dans son pamphlet, mais du reste il promettait.
Mlle de Valois fit cas du reste. »
Quand Mme de Surmont apprit à quel point
Jeanne de Valois et son neveu l'avaient trompée,
irritée de l'insulte faite à sa maison, elle pria la
76 L'AFFAIRE DU COLLIER.
demoiselle de sortir et congédia le galant. Ils allè-
rent se réfugier chez Mme de la Tour, sœur de
M. de la Motte ; mais celle-ci, fort gênée elle-même,
ne put les héberger longtemps. Jeanne aliéna pour
mille francs deux années de la pension de huit cents
livres qu'elle avait obtenue ; La Motte vendit pour
six cents livres un cabriolet et un cheval qu'il avait
achetés à crédit à Lunéville : ce furent les res-
sources pour se mettre en ménage.
Les gendarmes résidaient au château de Lunéville
qu'ils entretenaient et meublaient à leurs frais.
La Motte se montra fier de présenter aux camarades
sa jeune femme, très jolie et très coquette, et Jeanne
fut fêtée par le corps tout entier. Le mari eut-il
motif d'en prendre ombrage? quoi qu'il en soit, il
mit sa femme au couvent de Saint-Nicolas en Lor-
raine et reprit sa vie de garçon, se noyant de dettes,
u faisant des escroqueries avec des juifs » et s'amu-
sant de son mieux. Bientôt cependant il retira Jeanne
du couvent pour la reprendre auprès de lui '.
Jeanne ne tarda pas à faire partager à son mari
les rêves d'ambition qui la hantaient. Certes, avec
le nom qu'elle portait, son intelligence, son activité,
on parviendrait à reconquérir une situation digne
d'une fille des Valois. La Motte était une nature
banale et bornée sur laquelle sa femme n'avait pas
tardé à prendre un empire absolu. Ses créanciers la
harcelaient. Songeant à chercher fortune ailleurs,
il sollicita un certificat de service ; mais celui-ci lui
fut refusé. C'était l'usage du corps. La gendarmerie
formait une arme d'élite où les gentilshommes
1. Doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
LE COMTE DE LA MOTTE. 77
servant sans grade étaient nombreux. Les autres
appartenaient à la classe bourgeoise et, en grande
majorité, à des familles de robe. On perdait tout
droit à l'avancement ou à la croix si Ton se retirait
sans certificat de service, et Ton n'obtenait de cer-
tificat qu'en payant ses dettes.
I
IX
AU CHATEAU DE SAVERNE
Vrrs celte époque, septembre 1781, Mme de la
Molle apprit que sa bienlaitrice, la marquise de
Boulainvilliers, était de passage à Strasbourg. Elle
décida son mari à s'y rendre. A Strasbourg les
jeunes époux entendent que la marquise est Thôle
du prince cardinal de Rohan en son château de
Saverne : ils vont à Saverne. Mme de Boulainvilliers,
qui s"était d'abord fâchée, quand elle avait entendu
la folle équipée de ses petites protégées franchis-
sant les murs de l'abbaye de Longchamp, ne leur
on a pas tenu longtemps rigueur. Elle accueille les
jeunes époux avec sa bonté coutumière. Ils lui
content leur détresse, elle en est touchée et consent
à les présenter au cardinal.
Le prince Louis de Rohan est demeuré tel que
nous l'avons connu à Vienne, si ce n'est que les
années, avec leur expérience, et les dignités de plus
en [)lus grandes dont il a été revêtu, lui ont donné
un air phis grave — pas beaucoup. Il est à présent
80 L'AFFAIRE DU COLLIER.
cardinal, lilulaire de révôché de Strasbourg, le plus
riche de France, prince-État d'Empire, landgrave
d'Alsace, abbé de la grande abbaye de Saint-Vaast et
de celle de la Chaise-Dieu, proviseur de Sorbonne,
grand aumônier de France, ce qui est la première
charge de la cour, supérieur général de l'Hôpital
royal des Quinze-Vingts, et commandeur de Tordre
du Saint-Esprit. Nous avons son portrait à cette
époque : un homme d'une belle figure, mais tou-
jours une figure d'enfant, rondelette, gracieuse et
poupine, haute en couleurs, les cheveux d'un gris
blanc et le devant de la tête dégarni ; d'une grande
taille, se tenant fort droit et bien fait. Il porte ses cin-
quante ans. Bien qu'avec l'âge il se soit chargé d'un
peu d'embonpoint, la démarche est toujours noble et
aisée, trahissant dans son allure à la fois l'homme
d'Église et l'homme de Cour. Il est toujours affable,
aimable, d'une grâce avenante, ouvert et accueillant,
méritant encore le nom qu'on lui donnait : la Belle
Éminence ^
Rohan a fait reconstruire, avec faste et dans un
beau style, par l'architecte Salins de Montfort, le
palais de Saverne, résidence des évêques de Stras-
bourg, qu'un incendie, où il a failli périr lui-même,
a anéanti le 8 septembre 1779 : perte de plusieurs
millions. L'œuvre réalisée est admirable. Il y installe
des collections de physique, d'histoire naturelle;
une nombreuse bibliothèque aux belles reliures
portant sur les plats, frappées en or, les armoiries
1. Bette d'Étienville, Défense à une accusation d'escroquerie, éd. ori-
ginale, p. 12. On a un portrait de Rohan par Rossin (1768), gravé par
Cathelin (1773), un autre portrait gravé par Campion do Tcrsan d'après
le dessin de Ch.-N. Cochin (1765), ceux de Capellan, Chapuy, Klauber,
François et des estampes anonymes.
AU CHATEAU DE SAVERNE. 81
cardinalices avec cette mention : Ex bibliotheca
Tabernensi^. A Paris, il occupe Tadmirable hôtel
de Rohan, rue Vieille-du-Temple, qui a pris le
nom de « Maison de Strasbourg ». De grands jar-
dins le font communiquer avec le palais Soubise'.
On y admire encore le salon des Singes, d'un goût
bizarre, paysanneries chinoises par Christophe Huet,
mais dont rornementation est harmonieuse et déli-
cate; les trumeaux mythologiques de J.-B. -Marie
Pierre, les pittoresques paysages de Boucher, et,
avant tout, au fronton des vastes écuries où le
prince Louis nourrissait ses cinquante-deux juments
d'Angleterre, l'admirable bas-relief de Le Lorrain,
les chevaux d'Apollon,
Un bas-relief en pierre et qui semble d'airain,
dit un merveilleux érudit, qui fut poète à ses heures,
Anatole de Montaiglon^.
Rohan réunissait les livres d'heures anciens, les
missels aux brillantes enluminures : il lui répugnait
d'avoir entre les mains, durant les offices, de vilains
livres imprimés.
D'autre part il a pris à cœur la faillite de son
neveu le prince de Guéméné, la retentissante fail-
lite de trente millions qui a accumulé ruines et
misères. Les plus atteints sont les petites gens, bou-
tiquiers, portiers, domestiques, qui confiaient leurs
1. Ces trésors artistiques et scientifiques ont été transportés par le
Itirortoiro du Bas-Rhin en la bibliothèque de Strasbourg, où l'inceudie
1 ■ 18"0 les a détruits. Le Roy do Sainte-Croix, p. 8'J et suiv.
-'. Aujourd'hui palais des Archives nationales. A l'hôtel do Rohan
■ Imprimerie Nationale a trouvé un abri qu'elle serait sur le point
juitter.
•. Sur l'hôtel de Rohan voir Henry .Touin, Ancien hOlel de liuhan
•fecté à l'Imprimerie Nationale, Paris, 189'J, in-fol.
6
82 L'AFFAIRE DU COLLIER.
épargnes au prince. Rohan n'y est mc4é, ni com-
promis en rien; mais, dans la mesure de ses forces,
il veut atténuer le désastre. Chaque année, sans que
rien ne l'y oblige, il contribue pour une somme con-
sidérable à la liquidation des dettes de son cousin'.
Rohan a fait un pèlerinage à Salzbach au champ
où Turenne trouva la mort. « La pensée m'est
venue, dit-il, d'élever un monument à ce grand
homme. J'ai donc acheté le champ où un boulet le
frappa et, avec lui, la fortune de la France, pour y
faire construire une pyramide. Je ferai bâtir à côté
une maison pour y établir un gardien, un vieux
soldat invalide du régiment de Turenne, je désire
que ce soit de préférence un Alsacien. » Le monu-
ment fut élevé, la maison fut construite , un vieux
soldat y fut logé ^.
Et, de la sorte, l'argent filait. Aussi tous les con-
temporains, Marie- Antoinette la première — et
avec quelle âpreté : « Un besogneux, » dit-elle, —
puis tous les historiens jusqu'à ce jour, sans excep-
tion, ont-ils reproché à Rohan sa fortune obérée.
Un évèque qui a des dettes : quelle horreur! il
devait entretenir des femmes. Aussi bien sait-on
que ce que l'homme pardonne le plus difficilement
à son semblable est de ne pas avoir d'argent.
Mme de la Motte était une petite créature fine et
souple, d'une grâce ondoyante et alerte. Des che-
veux châtains, de ce châtain si fin qui a la nuance
1. Déclaration du baron de Planta, 28 nov. nSS {Arch. nat., X', B/UH)
et son interrogatoire [Ibid., FV4145, B); Mémoires de la baronne d'Ober-
kirch, II, 1.
2. Le monument et la maison, détruits en 17S6, ont été reconstruits
depuis. Le champ de Salzbach, acheté par Rohan, est demeuré la pro-
priété de la France, terre française en plein duché de Bade. On" fait
AU CHÂTEAU DE SAVERNE. 83
des noisettes avec des reflets plus clairs, ondulaient
sur son front. Ses yeux étaient bleus, pleins d'expres-
sion, très vifs, sous des sourcils noirs bien arqués.
La bouche, grande, pouvait paraître ce qu'il y avait
de défectueux dans son visage au point de vue du
dessin; cependant elle en était le charme par les
dents fines et d'une blancheur parfaite, mais sur-
tout par le sourire qui était enchanteur. « Son sou-
rire allait au cœur, » dit Beugnot, qui en parle
d'expérience. Sa gorge eût été à souhait s'il y en
avait eu davantage; mais, comme l'observe encore
Beugnot, « la nature s'était arrêtée à moitié de l'ou-
vrage et cette moitié faisait regretter l'autre. »
L'éclat si pur de son teint, une peau blanche et
fraîche, une physionomie spirituelle et une allure
vive, si légère, qu'en la voyant se transporter d'un
point à un autre il semblait qu'elle ne pesât rien,
ajoutaient à son agrément. Enfin c'était la voix,
douce, insinuante, d'un timbre agréable, qui cares-
sait. Avec une instruction négligée elle avait l'esprit
prompt et naturel, elle s'énonçait correctement et
avec une grande facilité. « La nature, dit Bette
d'Étienville, lui avait prodigué le dangereux don de
persuader '. » Devant les personnes d'un rang élevé
elle savait prendre un air d'aristocratie, un maintien
noble, à la fois déférent et aisé, merveilleusement
aujourd'hui encore pèlerinatro au champ de Salzliach, où s'élève la pyra-
mide de Rohan et seconserve pieusement la pierre où Turonne
s'appuya pour mourir. Le gardien actuel, nommé par le ministère de la
pucrre français, est M. Schnœring, alsacien comme son nom l'indique.
iVest un ancien adjudant de pontonniers, retraité, chevalier de la Légion
d'honneur.
1. Bette d'Étienville, Second mémoire, dans la Coll. compL, II, 3-2. —
Georgel dit de son côté : « Un air de bonne foi dans ses récits mettait
la persuasion sur ses lèvres ». Além., II, 36.
84 L'AFFAIRE DU COL^JER.
approprié à la circonstance. Quant aux lois morales
et à celles de l'État, elles formaient un domaine
dont, très simplement, avec infiniment de naturel,
et sans autre intention mauvaise. Aime de la Motte
ne soupçonnait pas Texistence. Elle allait ainsi tout
droit devant elle, avec les armes redoutables que
son sexe, sa beauté et son esprit mettaient dans ses
mains, tout droit, sans voir d'obstacle, au gré de
ses fantaisies impétueuses. « Tout cela, conclut
Beugnot, composait un ensemble effrayant pour
un observateur et séduisant pour le commun des
hommes qui n'y regardait pas de si près '. »
Telle était Mme de la Motte. Nous connaissons le
cardinal de Rohan.
On a vu comment Jeanne de Valois avait rencon-
tré pour la première fois Mme de Boulainvilliers sur
le chemin qui montait au village de Passy. C'est sur
la grande route encore, entre Strasbourg et Saverne,
qu'elle fut pour la première fois présentée au car-
dinal. « Je rencontrai la dame de Boulainvilliers,
dit celui-ci, qui se promenait sur la grande route;
elle fit arrêter, je m'approchai de sa voiture et elle
me présenta une personne qu'elle me dit s'appeler
Mlle de Valois ^. « Ce nom, ajouta-t-elle, appartient
« véritablement à madame, qui est absolument dé-
« nuée de fortune. » M. et Mme de la Motte furent
reçus au château de Saverne. Rohan se montra
empressé d'entendre les aventures qui pouvaient se
1. Nous pouvons reconstituer la physionomie de Mme de la Motte
d'après le témoignage du comte Beugnot, celui de Rétaux de Villette
et celui de Bette d'Étienville qui l'observa avec son œil de romancier.
Ces témoignages se complètent l'un l'autre et concordent exactement.
2. Interr. du cardinal de JRohan, 11 janv. 1786, Campardon, p. 207.
AU CHATEAU DE SAVEUNE «o
trouver dans la vie d'une aussi jolie femme. Il
était d'ailleurs impossible d'imaginer une histoire
plus intéressante et qui fût mieux contée.
Tandis que Jeanne, assise sur un tabouret, la
taille légèrement pliée en avant, parlait de sa voix
claire et pénétrante, animée de son sourire enchan-
teur, son mari, dans un fauteuil, Tair digne et
grave, opinait du bonnet, et la marquise de Bou-
lainvilliers, affectueusement, soulignait les bons
endroits. Rohan promit sa protection. La Motte
obtint un brevet de capitaine à la suite des dragons
de Monsieur, frère du roi. Notre homme y est titré
« comte », erreur à laquelle il a contribué, mais il
peut désormais en faire état aux yeux des incré-
dules. Mme de Boulainvilliers de son côté payait
les dettes à Lunéville. Le certificat de service, tant
désiré, est obtenu, et le jeune couple prend la dili-
gence pour Paris.
L'aurore de la fortune se lève devant Jeanne de
Valois.
I
BUSTE DE CAGLIOSTRO, PAR HOUDON
l'iàlre doniid par Cagliosti-o à M" Thilorier, son avocat.
Appartient à ]\I. Storclli, à Blois.
CAGLIOSTRO »
A l'époque même où le cardinal de Rohan faisait
la connaissance de Mme de la Motte, il entrait en
relations avec un personnage qui remplissait alors
le monde du bruit de ses prodiges, le comte de
1. Les documents pour servir à l'histoire de Cagliostro sont très nom-
breux. La difficulté est de faire un chois critique pour écarter ceux qui
ne sont pas exacts. On placera en première ligne les renseignements
recueillis par la justice, lors du procès du Collier. On les trouve aux
Archives nationales : X', B/I417 — F% 4445 B — Y, 13125. Une partie
en a été publiée par M. Campardon, mais l'intéressant rapport du com-
missaire Fontaine est demeuré inédit. Ces indications seront complé-
tées par le livre intitulé : Vie de Joseph Balsamo (Paris, 1791), traduit
sur l'original italien que la Chambre apostolique venait de publier,
Tannée même, d'après la procédure du procès fait à Cagliostro par
les magistrats du Souverain Pontife. On y joindra les interrogatoires
et confrontations du procès du Collier, les mémoires rédigés dans
cette atfaire par les avocats, et surtout celui de M' Thilorier pour
Cagliostro, puis les pièces de l'action intentée, en juin 1786, par Caglios-
tro au marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et au commis-
saire Chesnon, et les répliques de ces derniers. Un fervent adepte, le
fermier général J.-B. de Laborde, publia à Genève, en 1784, des Lettn-s
sur la Suisse en 17Si, où il parle beaucoup de son héros. — Voir aussi
\efi Le lires du comte de Mirabeau sur Cagliostro [llHè). — Dans le Cour-
rier de l'Europe, rédigé à Londies, Morand entreprit en 1786-87 (numé-
ros I5-'2-2) une vive campagne contre le célèbre aventurier et publia
les résultats do renquûto minutieuse qu'il fit sur ses faits et gestes en
88 L AFFAIRE DU COLLIER.
Cagliostro. Celui-ci venait d'arriver à Strasbourg*
précédé d'une renommée qui, dès les premiers
jours, s'y était encore accrue. Il guérissait toutes
les maladies possibles sans daigner accepter la
moindre chose de ceux de ses clients qui étaient
riches et en donnant de l'argent à ceux d'entre eux
qui étaient pauvres. Le prince de Rohan se trouvait
dans sa résidence de Saverne, où il acueillait Mme de
la Motte; il vint à Strasbourg pour y entrer en rela-
tions avec un homme aussi extraordinaire.
1 Une audience fut demandée pour le cardinal-
aévéque; mais elle fut refusée. « Si M. le cardinal
Mest malade, répond Cagliostro, qu'il vienne et je le
liguérirai; s'il se porte bien, il n'a pas besoin de moi,
1 mi moi de lui. » Rohan trouva cette réponse sublime
; et son désir de voir le héros en fut accru. On ne
parlait d'ailleurs que de lui dans la ville. Un jour
qu'il se promenait sur la place, dans son habit de
talïetas bleu galonné sur les coutures, ses cheveux
en nattes poudrées réunis en cadenettes, suivi d'une
bande de gamins qui regardaient, émerveillés, ses
souliers à la d'Artois avec des boucles de pierreries,
Angleterre. Les mémoires de l'époque, ceux de l'abbé Georgel, du
comte Beugnot, de- Mme d'Oberkirch, de Casanova, les Mémoires secrets
de Bachaumont, la Correspondance de Métra, et, outre le Courrier de
l'Enrope, la Gazette de Leyde, la Gazette d'L'treclit, le Courrier du Das-
Jihin, ont été dépouillés. Enfin, dans le journal du libraire Hardy (Bibl.
riat.. nis. franc. 66S5) et de nombreuses lettres particulières, on Yoit
l'opinion des contemporains sui^ Cagliostro et ses prodiges. Il est ques-
tion en détail de la franc-maçonnerie égyptienne, dont Cagliostro fut
le promoteur, et de ses rapports avec les loges écossaises et les Phila-
létlics, dans les livres de Thory, Annales originis magni Galliarum
Orientalis {Paris, 181'2J et Acta ta^onioî-um (Paris, 1812), en français sous
les titres latins. Sur la maison de Cagliostro à Paris, 1, rue Saint-Claude,
conservée de nos jours, on lira les jolies pages de M. G. Lenôtre, Vieux
papiers, vieilles maisons, p. 161-71.
1. Le 19 sept. l~iSO. Mémoiro pour Cagliostro, dans la Collection Bette
d'KlicnvUle, I, 19.
CAGLIOSTRO. 89
ses bas chinés à coins d'or, les rubis et les diamants
qui brillaient à ses doigts et à sa jabottière, sa
chaîne de montre en diamants à trois brins, terminée
par six gros diamants et quatre branches de dia-
mants, à deux desquelles pendait un gland de dia-
mant, à la troisième une clé d'or garnie de dia-
mants, et à la quatrième un cachet d'agate, ce qui
faisait un élincellement sur son gilet à fleurs, et son
chapeau mousquetaire orné de plumets blancs, —
Caglioslro s'arrèla avec un cri de surprise devant le
grand crucifix en bois sculpté. Car il ne pouvait
comprendre comment un artiste qui, certainement,
n'avait pas vu le Christ avait pu atteindre à une
ressemblance aussi parfaite.
« Vous avez donc connu le Christ?
— Nous étions ensemble du dernier bien, répon-
dait Cagliostro. Que de fois nous nous promenâmes
sur le sable mouillé, au bord du lac de Tibériade !
Sa voix était d'une douceur infinie. Mais il ne m'a
pas voulu croire. Il a couru les rivages de la
mer; il a ramassé une bande de lazarons, de pê-
cheurs, des loqueteux! Et il a prêché. Mal lui en
est advenu. »
Et, se tournant vers son domestique r-
(( Tu te souviens du soir, à .lérusalem, où l'on
crucifia Jésus? »
Mais le domestique, avec une profonde révé-
rence :
M Non, monsieur. Monsieur sait bien que je ne
suis à son service que depuis quinze cents ans. »
; Cagliostro débitait une liqueur qui avait la vertu
I de « fixer » pour toujours ceux qui en buvaient dans
l'ûge où ils se trouvaient au moment même. Un
90 L'AFFAIRE DU COLLIER.
autre élixir, dans des flacons plus petits, rajeunis-
sait de vingt-cinq ans. Les journaux racontaient le
plus gravement du monde :
« Une vieille coquette entend dire à Cagliostro
qu'il possède la véritable eau de Jouvence. Elle prie,
elle supplie tant, qu'il consent enfin à lui en envoyer
une petite fiole. Son domestique quinzecentenaire
apporte la petite bouteille étiquetée : « Eau pour ra-
jeunir de vingt-cinq ans. » La dame étant absente,
la femme de chambre nommée Sophie, âgée de
trente ans, a voulu goûter le breuvage, qui lui a
paru délicieux et elle a vidé la fiole. Aussitôt ses
membres diminuent, ainsi que sa taille, sa tête
devient plus petite, enfin Sophie n'est plus qu'une
petite fille de cinq ans qui se perd dans les bardes
d'une gi-ande personne. La dame rentre, appelle
Sophie, qui, enveloppée, embarrassée dans ses
jupons, accourt à la voix de sa maîtresse. Surprise
de la métamorphose, elle demande la fiole, qui est
vide. Furieuse, elle prend la pauvre petite et lui
donne cruellement le fouet. Elle est allée ensuite
chez Cagliostro qui a beaucoup ri, mais qui n'a pas
voulu donner une seconde potion * ».
« Cet homme, écrit cette année même Labarthe à
l'archéologue Séguier, cet homme qu'on soupçonne
marié à une sylphide, est de race juive et arabe
d'origine. Personne n'a les mœurs plus pures. Ses
plaisirs sont l'étude et le dîner, quelquefois la
comédie. Il ne soupe jamais et se couche à neuf
luMu'es en toute saison. Après le dessert il prend
du moka, et, à la suite, une cuillerée d'une liqueur
1. Cazelte d'Utrecht, 0 août 1787.
CAGLinSTRO. 91
qu'il ne permet pas que Ton goûte. On ignore quelle
est sa religion; mais il parle de Jéhovah dans les
termes de la plus grande éloquence et avec le plus
profond respect. C'est cet homme que je veux con-
sulter l'an prochain. Je suis bien sûr que mon
estomac deviendra celui d'un jeune homme de
vingt-cinq ans et que mon asthme et mon rhuma-
tisme goutteux disparaîtront. Je suis sûr que vous
n'aurez plus de douleurs et que vos jambes vous
permettront de courir les montagnes. Mme Augeard,
jeune et très jolie femme de Paris, que je connais
beaucoup, très riche par les emplois de son mari,
fermier général, attaquée d'une maladie incurable,
a été le trouver. Elle a reçu en présent un élixir qui
a fait disparaître tous ses maux. Et je tiens de son
frère qu'elle jouit de la plus brillante santé. »
« Des guérisons subites, dit l'abbé Georgel cjui ne
l'aimait pas, de maladies jugées mortelles et incu-
rables, opérées en Suisse et à Strasbourg, portaient
le nom de Cagliostro de bouche en bouche et le fai-
saient passer pour un médecin véritablement mira-
culeux . Ses attentions pour les pauvres et ses
dédains pour les grands donnaient à son caractère
une teinte de supériorité et d'intérêt qui excitait
l'enthousiasme. Ceux qu'il voulut bien honorer de
sa familiarité ne sortaient d'auprès de lui qu'en
publiant avec délices ses éminentes qualités. »
Aussi, à Strasbourg, cinq ou six cents personnes
assiégeaient-elles certains jours la maison de la ser-
vante du chanoine de Saint-Pierre-le-Vieux, qui le
logeait, se bousculant pour y entrer.
Cagliostro paraissait, en 1781, âgé d'une quaran-
taine d'années. Il était petit, trapu, d'une taille
92 L'AFFAIRE DU COLLIER.
épaisse. Il avait le cou gros et court, le teint brun,
le front chauve. De gros yeux à Heur de tète, très
vifs et brillants, dont le regard « perçait comme une
vrille », le nez ouvert et retroussé, une large bouche
et de fortes mâchoires, un rire sarcastique et
bruyant, une voix sonore et cuivrée marquaient
sa physionomie de hardiesse, d'etTronterie et de
bonne humeur. Il semblait moulé, dit Beugnot, tout
exprès pour jouer le rôle du signor Tiilipano dans
la comédie italienne. Casanova lui trouve en somme,
avec « sa hardiesse, son effronterie, ses sarcasmes
et sa friponnerie, » une figure fort « revenante ».
La plupart de ceux qui le voyaient — et ceux même
qui ne l'aimaient pas — le déclaraient très impo-
sant. « J'avais de la peine, écrit Mme d'Oberldrch,
à marracher à une fascination que je comprends
difficilement aujourd'hui, bien que je ne puisse la
nier'. »
Il s'énonçait couramment en italien. Le français
dont il se servait était un baragouin inimaginable.
Mais, dans sa bouche, avec sa vivacité, son énergie
d'expression, sa flamme, ce charabia ne laissait pas
de produire une assez grande impression. Un de ses
ennemis a apprécié ainsi sa manière de parler : « Si
le galimatias peut être sublime, personne n'est ph s
sublime que Cagliostro. Il fait entendre de grands
mots dans des phrases inintelligibles et excite chez
ses auditeurs d'autant plus d'admiration qu'ils l'en-
1. Outre le buste de Houdon et les gravures du temps on a de Ca-
gliostro les portraits en écriture laissés par Beugnot; par Casanova,
qui le rencontra à Aix-cn-Proveuce; par Mme d'Oberkirch, qui le vit à
Strasbourg en nSO (Mémoires, I, 135); par un noninié Bernard, qui
envoya un mémoire, le 2 nov. nSô, de Palornie au commissaire Fon-
taine, et par le Courrier de l'Europe, 3 avril et 15 juin l'itil.
CAGLIOSTRO. 93
tendent moins. Ils le prennent pour un Oracle, parce
qu'il en a l'obscuriLé. Son art est de ne rien dire à
la raison, l'imagination des auditeurs interprète. La
raison est claire et n'a de puissance que sur les
sages. L'imposture se rend inintelligible et exerce
son empire sur la multitude. » Pour guérir, il avait
trois grands remèdes : des bains où dominait l'ex-
trait de Saturne, une tisane dont la recette n'était
confiée qu'à un apothicaire de son choix, enfin des
gouttes de sa composition dont les effets miraculeux
et souverains faisaient en tous lieux éclater sa
renommée. A tous ceux qui le pressaient de ques-
tions pour savoir qui il était, il répondait d'une voix
grave, en ramenant ses sourcils et en levant son
index vers le ciel : « Je suis celui qui est; » et
comme il était difficile de prétendre qu'il était celui
qui n'était pas, on ne pouvait que s'incliner avec un
air de profonde déférence.
Il possédait la science des anciens prêtres de
l'Egypte. Sa conversation roulait d'ordinaire sur
trois points : 1° la médecine universelle dont il con-
naissait les secrets; 2° la maçonnerie égyptienne,
qu'il voulait restaurer et dont il venait d'établir la
loge mère à Lyon, — car la maçonnerie écossaise,
alors prédominante en France, n'était à ses yeux
({u'une mauvaise dégénérescence; 3° la pierre phi-
losophale dont il allait donner la formule par la fixa-
tion du mercure et qui devait assurer la transmuta-
tion de tous les métaux imparfaits en or fin.
Il apportait ainsi à l'humanité, par sa médecine
universelle, la santé du corps; par la maçonnerie
égyptienne, la santé de l'âme; et par la pierre phi-
losophale, des richesses infinies. C'étaient ses grands
94 L'AFFAIRE DU COLLIER.
secrets, car il en avait d'autres, très intéressants
également, bien que de moindre importance : celui
de prédire les numéros gagnants aux loteries, celui
de donner au coton le lustre et la finesse de la soie,
de faire avec le chanvre le plus commun du fil aussi
beau que celui de Malines, d'amollir le marbre et
de lui rendre ensuite sa dureté première, — ce qui
devait être, comme on imagine, d'une grande com-
modité aux sculpteurs, qui pourraient dorénavant
modeler leurs statues directement dans le marbre
au lieu de la terre 2-laise ou de la cire. Il avait le
secret de faire enfler les rubis, les émeraudes, les
diamants, en les enterrant sous terre, et de leur
conserver ensuite leur nouvelle grosseur; le secret
d'imiter à s'y méprendre toutes les écritures, et
enfin celui d'engraisser un cochon avec de l'arsenic
de manière à en transformer la graisse en un poison
foudroyant. Cagliostro proposa même un jour à un
journaliste de Londres, qui l'attaquait dans le Cour-
rier de VEurope^ un duel au cochon arseniqué —
car il était lui, naturellement, au-dessus de toute
atteinte. Mais le journaliste manqua de cœur et la
rencontre n'eut pas lieu.
Cagliostro parlait de Dieu avec respect et ne man-
quait jamais d'en faire le plus grand éloge. Quant
à la doctrine laissée aux hommes par le Créateur,
elle n'avait pas dépassé, dans son intégrité, l'ère
des patriarches, Adam, Seth, Enoch, Noé, Abraham,
Isaac et Jacob. Ces patriarches avaient encore été
dépositaires de la vérité, laquelle s'était altérée dans
la bouche des pi'ophètes, et plus encore dans celle
des apôtres et des Pères de l'Église. Sa tâche à lui,
Cagliostro, était de rendre aux idées de Dieu leur
CAGLIOSTP.O. 95
pureté. Les délégués des loges françaises, qui l'en-
tendirent, déclarèrent dans leur rapport « avoir
entrevu en lui une annonce do vérité qu'aucun des
grands-maîtres n'a aussi complètement développée,
et cependant parfaitement analogue à la maçonnerie
bleue dont elle paraît une interprétation sensible et
sublime. »
Cagliostro avait une femme qui, par ses charmes,
produisait une émotion aussi grande que lui-même.
Elle était toute jeune, déjà femme et encore enfant.
On l'aurait crue Italienne à son accent, aux traits
fins et précis de son visage, une Italienne blonde,
qui avait de grands yeux bleus, profonds et doux,
ombragés de longs cils ; des yeux dont Maeterlinck
eût dit qu'ils étaient un lac frais et tranquille pour
y baigner son âme. Le nez était petit, finement
aquilin. Les lèvres arquées à l'antique, d'un carmin
vif dans la blancheur du teint, étaient toujours
immobiles, semblant ne devoir s'éveiller qu'aux
caresses de l'amour.
« Elle affichait la noblesse , dit Casanova , la
mod-^stie, la naïveté, la douceur et cette pudeur
timide qui donne tant de charmes à une jeune
femme. » Aussi, quand elle passait sur Djérid, sa
cavale noire, la taille cambrée, la gorge saillante,
les hommes la suivaient-ils du regard. On était
amoureux d'elle à distance, sans l'avoir vue. « Ses
plus chauds partisans, dit un historien, ses enthou-
siastes les plus exaltés étaient précisément ceux qui
n'avaient jamais aperçu son visage. Il y eut des
duels à son sujet, des duels engagés et acceptés à
propos de la couleur de ses yeux que ni l'un ni
l'autre des adversaires n'avaient jamais contemplés,
96 l'affaire du collier.
à propos d'une fossette à sa joue droite ou à sa joue
gauche. « Quand, dans la suite, elle fut mêlée à
TalTaire du Collier et mise à la Bastille, un avocat
du barreau de Paris, M^ Polverit, présenta sa
défense au Parlement : « On ne sait pas mieux,
dit-il, d'où elle vient que d'où vient son mari. C'est
un ange sous des formes humaines qui a été envoyé
sur la terre pour partager et adoucir les jours de
l'homme des merveilles. Belle d'une beauté qui
n'appartint jamais à une femme, elle n'est pas un
modèle de tendresse, de douceur, de résignation;
non, car elle ne soupçonne même pas les défauts
contraires; sa nature nous offre, à nous autres
pauvres humains, l'idéal d'une perfection que nous
pouvons adorer mais que nous ne saurions com-
prendre. Cependant cet ange, à qui il n'est pas
donné de pécher, est sous les verrous. C'est un con-
tresens cruel qu'on ne peut faire cesser trop tôt.
Qu'y a-t-il de commun entre un être de cette nature
et un procès criminel? » Cette argumentation parut
au Parlement de Paris juste et concluante et il
fit immédiatement mettre en liberté Mme de
Cagliostro.
Le prince cardinal de Rohan, qui n'avait cessé de
prendre un vif intérêt à la botanique et à la chimie,
ne se laissa pas décourager par son premier échec.
Il revint à la charge, se fit humble et petit, tant et
si bien que, finalement, il fut admis dans le sanc-
tuaire d'Esculape. En sortant il confia ses impres-
sions à son secrétaire intime, l'abbé Georgel, qui
nous les a rapportées : « Je vis sur la physionomie
de cet homme si peu communicatif, dit Rohan, une
dignité si imposante que je me sentis pénétré d'un
CAGLIOSTRO. 97
religieux saisissement et que le respect commanda
mes premières paroles. Cet entretien, qui fut assez
court, excita en moi plus vivement que jamais le
désir d'une connaissance plus particulière. » Et la
joie du cardinal n'eut plus de bornes quand, un
jour, Cagliostro lui dit : « Votre âme est digne de la
mienne et vous méritez d'être le confident de tous
mes secrets. » De ce jour la liaison devint étroite et
publique. Cagliostro s'installa au château de Sa-
verne, dont les larges cheminées se noircirent à la
fumée de ses fours alchimiques. Sur la terrasse du
château, à la clarté des étoiles, les entretiens de
Talchimiste avec le prince Louis se prolongeaient
fort avant dans la nuit. Rohan écoutait, le front
penché, les bras aux appuis de son fauteuil, tandis
que la blanche lumière des astres caressait de ses
chatoiements d'opale les longs plis de la moire car-
dinalice.
La baronne d'Oberkirch vit en 17H0 Cagliostro
chez l'évoque de Strasbourg. A son entrée, l'huis-
sier ouvrait la porte à deux battants et annonçait :
« Son Excellence M. le comte de Cagliostro! »
Comme la baronne exprimait au prince de Rohan
sa surprise de tant d'égards :
« En vérité, madame, vous êtes trop difficile à con-
vaincre. »
« Et il me montrait un gros solitaire qu'il portait
au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes
de la maison de Rohan.
« — C'est ime belle pierre, monseigneur, ol je
« l'avais déjà admirée.
« — Eh bien, c'est lui ipii l'a faite, entendez-vous?
.< 11 la créée avec rien. ,Je l'ai vu, j'étais là, les yeux
98 L'AFFAIRE DU COLLIER.
« fixés sur le creuset, et j'ai assisté à l'opération.
« Qu'en pensez-vous, madame la baronne? On ne dira
<< pas qu'il nie leurre, qu'il m'exploite! Le joaillier et
<< le graveur ont estimé le brillant à vingt-cinq mille
« livres. Vous conviendrez au moins que c'est un
i< étrange filou, celui qui fait de pareils cadeaux. »
« Je restai stupéfaite. M. de Rohan s'en a[)er(;.ut,
<i et continua :
« Ce n'est pas tout, il fait de l'or. Il m'en a composé
« devant moi pour cinq à six mille livres, là-haut,
« dans les combles de mon palais. Il me rendra le
« prince le plus riche de l'Europe. Ce ne sont point
« des rêves, madame, ce sont des preuves. Et toutes
« ses prophéties réalisées, et toutes les guérisons opé-
« rées, et tout le bien qu'il fait! Je vous dis que c'est
« l'homme le plus extraordinaire, le plus sublime, et
« dont le savoir n'a d'égal que sa bonté. »
Rohan plaça le buste de l'alchimiste dans son
palais, après avoir fait graver sur le socle en lettres
d'or : « Le divin Cagliostro. » Quand le prince revint
à Paris, dit Georgel, il laissa en Alsace un de ses
gentilshommes, le confident de ses pensées, le baron
de Planta, pour procurer à Cagliostro tout ce qu'il
désirait.
Quand notre alchimiste eut plongé les populations
alsaciennes dans une stupéfaction suffisante, il crut
devoir élargir la scène de son théâtre et, à son tour,
venir à Paris. Il prit congé des nombreux amiscju'il
s'était faits à Strasbourg, du maréchal de Gontades,
du marquis de la Salle ', et se mit en route à grand
1. InteiT. de Mme de Cagliostro, ili août 1785, .l;r/(. nat., V\ llôO.
CAGLIOSTRO. 09
bruit, avec une suite considérable, des courriers,
des laquais, des jacquets, des gardes armés de
hallebardes et des hérauts drapés de brocart qui
soufflaient dans des clairons. En le voyant partir,
de vieilles bonnes femmes i)leuraient en disant que
c'était le bon Dieu qui s'en allait.
L'époque semble faite pour Cagliostro. « Il nous
fallait des distractions à tout prix, dit Beugnot, et
on voyait un vertige général s'em})arer des esprits.
On courait à ce baquet de IMesmer, autour duquel
des gens bien portants se tenaient pour malades et
des gens mourants s'obstinaient à se croire guéris! »
]Marat faisait-il le procès du soleil et lui disputait-il
d'èlre le père de la lumière, c'étaient des cris d'ad-
miration. Un paysan dauphinois, Bliton, apercevait
des sources à cent pieds sous terre et les faisait
jaillir à sa volonté. Il avait des disciples et des écri-
vains qui célébraient son génie. La Cour et la ville
étaient blasées, lassées : il fallait du neuf et du
piquant. La scène française était délaissée pour les
tréteaux et les bouis-bouis où de sales et vulgaires
niaiseries soulevaient les applaudissements. « L'en-
nui conduisait à rextravagance. » Les esprits étaient
agités en sens contraires, les liens sociaux brisés.
L'opinion était préparée aux aventures.
« Nos pères, écrit l'auteur du pamphlet si remar-
quable Dernière pièce du fameux Collier ', se pas-
sionnèrent pour les saltimbanques de Sninl-Médnrd.
Après avoir dansé sur les cendres d'un idiol iiiiJK'-
cile - «lue leur fanatisme canonisa, on les vit
courir en foule dans des réduits obscurs où des
1. s. 1. n. J. (l'aris, 1780), ia-S du lô p.
".'. Le diacre l'iris.
100 L'AFFAIRE DU COLLIER.
énergumènes leur monl raient do jeunes filles, d'une
complexion faible, soulagées par des coups d'épée
ou par des coups de bûches; des hommes crucifiés,
cloués réellement par les mains et les pieds en Thon-
neur du Rédempteur. » La Bastille et les douches
froides ayant eu raison des convulsionnaires, ceux-ci
furent remplacés par les somnambules et les magné-
tiseurs. Lhystérie était cultivée en formules scien-
tifiques. Les découvertes véritables de Mesmer
avaient peu à peu donné lieu à ces scènes que l'on
voit encore aujourd'hui, mais qui, dans leur nou-
veauté, faisaient fureur : cris, convulsions et invo-
cations. La sorcellerie n'était plus sanglante, comme
à la fin du siècle précédent, mais plus dangereuse
pour les nerfs. Les Illuminés, les Martinistes, les
Théosophes, les Philalèthes débitaient des histoires
étonnantes. « Il serait difficile, disent les rédacteurs
du Bachaumont, de rendre compte du fond de la
doctrine de ces enthousiastes, qui est un grand gali-
matias à en juger par les livres qu'ils publient. »
Nombre de ces « enthousiastes » vont jouer un
rôle considérable dans les événements les plus
importants *.
Depuis la grande crise de l'An'aire des Poisons,
les alchimistes avaient été poursuivis avec rigueur;
mais, avec la tolérance du nouveau règne, les lettres
de cachet tombant hors dusage, ils avaient repris
leur industrie. Un contemporain a tracé d'eux une
peinture pittoresque. « C'est dans le faubourg Saint-
Marceau que se retirent les alchimistes inconnus.
Les uns font de l'or, les autres fixent le mercure (on
1. Voir Beugnot, I, 65; — le Bachaumont, à la date du -21 mar.i nS6;
— IlarUy, /iibl. iiat., ms. franc. 668'), p. 100.
If n
ANCIEN IKIll.l. D ()H\ ILLl-.KS
COllî INlÉRlElliK Kl KSC.M.llilî ridNCll'Al.
Aiijouid'liui I, nie Saint-Claude, ii l'aiis, habile par CagliosUo.
i
CAGLIOSTRO. 101
sait que c'était le problème de la pierre philoso-
phale), ceux-ci soufflent et doublent la grosseur des
diamants; ceux-là composent des élixirs. Les uns
fabriquent des poudres, les autres distillent des
eaux, tous possèdent des trésors et tous meurent de
faim. Leur langage est inintelligible, leur extérieur
celui de la misère; leur habitation est sale et obscure
et, lorsque la curiosité vous attire un moment dans
un de ces tristes réduits, vous apercevez dans un
certain coin une malhonnête créature qui a l'air
d'une sorcière et qui garde le laboratoire. — Quant
aux adeptes connus, ils ont de superbes laboratoires
garnis d'instruments coûteux et de vases bien éti-
quetés. Deux ou trois garçons ont l'air de travailler
et, lorsque le grand seigneur arrive, le directeur
fait briller à ses yeux l'espoir de réaliser les plus
beaux secrets; il lui montre les plus heureux com-
mencements, il lui promet qu'à la troisième lune on
verra. « Voir « est le grand mot des alchimistes ^ »
Cagliostro loua à Paris l'hôtel de la marquise
d'Orvillers. « Il existe encore aujourd'hui, dit
M. G. Lenôtre, et l'on s'imagine sans grand effort
l'effet que la maison devait faire dans la nuit, avec
ses pavillons d'angle, alors dissimulés par de vieux
arbres, ses cours profondes, ses larges terrasses,
quand les lueurs — les lueurs vives des creusets de
l'alchimiste — filtraient des hautes persiennes. La
porte charretière s'ouvre rue Saint-Claude à l'angle
du boulevard Beaumarchais. La cour paraît aujour-
d'hui, quand on y pénètre, sombre et sévère, toute
solennelle avec ses cordons de larges pierres que le
1. Mihnuircs auth. pour servir à ihist. de Cagliostro, II, 47.
102 L'AFFAIRE DU COLLIER.
temps a noircies. Dans le fond, sous un porche dallé,
monte l'escalier de pierre dont les pas ont peu à peu
creusé les marches vers le milieu, que le temps a
tassé, encore fier de sa rampe de ier forgé vestige
du temps. » Du jour au lendemain Cagliostro l'anima
d'un bruit joyeux, d'un entrain éclatant. C'était, du
matin au soir, le va-et-vient bariolé des gens de
toute livrée : la cour pleine de carrosses laqués, les
chevaux s'ébrouant, les cochers criant et les petites
femmes élégantes montant et descendant l'escalier
de pierre, salissant leurs gants à la rampe de fer
forgé, le nez en l'air, le regard vif, émues, effarées,
craintives '.
A Paris, Cagliostro se montra tel qu'il avait été
à Strasbourg, digne et réservé. Il refusa avec hau-
teur les invitations à dîner que lui firent parvenir
le comte d'Artois, frère du roi, et le duc de Char-
tres, prince du sang. Il se proclamait chef des Rose-
Croix qui eux-mêmes se regardaient comme des
êtres élus, placés au-dessus du reste des mortels.
Il donnait d'ailleurs à ses adeptes les plus rares
satisfactions.
« Ceux-ci, lisons-nous, dans la correspondance
parisienne de la Gazette de Leyde, soupaient avec
Voltaire, Henri IV, Montesquieu ; ils voyaient à côté
deux, dans une maison du Marais, des femmes qui
étaient en Ecosse, à Vienne, etc. Un homme d'un
grand sens fut voir une de ses amies il y a environ
un mois. On se met à table. Surpris de voir quatre
couverts de plus et des chaises auprès, il demande
quelles sont les personnes que l'on attend. On lui
1. Mémoire pour Mme de la Motte, dans la Collection Bette d'Etien-
ville, I, 39-40.
CAGLIOSTRO. 103
dit que ces places sont remplies, qu'il a le bonheur
de dîner avec des intelligences, avec des êtres bien
supérieurs à la faible humanité. Jamais son amie ne
fut d'ailleurs plus aimable, jamais elle ne mit autant
d'esprit et dafTabilité pour bien traiter ses convives
et pour que les intelligences invisibles fussent con-
tentes de son dîner. Au sortir du repas on passe au
jardin : autre enchantement. Chaque arbre a une
hamadryade^ chaque plante est cultivée par un
génie. Il n'est pas jusqu'au bassin qui ne soit la
retraite d'une nymphe. L'homme prudent ne voulut
pas se brouiller avec la maîtresse du logis et la
quitta sans vouloir détruire une illusion qui fait le
charme de sa vie. » Cagliostro ne tarda pas à avoir
dans tous les coins de Paris des adeptes de cette
sorte. A ceux qui ne voyaient pas se réaliser les
merveilles prédites, il répondait durement en accu-
sant leurs péchés, leurs murmures, leur incrédulité.
Il entreprit de réformer la franc-maçonnerie sur
le rite égyptien, d'après les détails qu'il avait trouvés
à Londres, dans le manuscrit d'un nommé Georges
Coston. Il avait des caisses remplies de statuettes
représentant des Isis, des chameaux et des bœufs
Apis, couverts de signes hiéroglyphiques, qu'il dis-
tribuait à ses disciples. Les francs-maçons furent
d'ailleurs émerveillés de sa personne et voulurent
traiter avec lui. Mais, avec eux aussi, il le prit de
très haut, exigeant qu'avant toute conversation
ils brûlassent leurs archives qui n'étaient, disait-il,
qu'un ramas de niaiseries. Il comprit le parti qu'il
pourrait tirer de l'indilférence des francs-maçons
pour les femmes. Celles-ci n'étaient admises parmi
eux qu'aux fêtes. Dans ses loges de style égyptien,
104 L'AFFAIRE T)V COLLIER.
les femmes avaient un rùlc actif. Le succès en fut
prodigieux, et dans les premières classes de la
société. La loge disis, dont Mme de Cagliostro était
grande-maîtresse, comptait en 1784, parmi ses
adeptes : les comtesses de Brienne, Dessalles, de
Polignac, de Brassac, de Choiseul, dEspinchal,
Mmes de Boursenne, de Trevières, de la Blache,
de iMontchenu, dAilly, d'Auvet, d'Évreux, d'Erlach,
de la Fare, la marquise d'Avrincourl, Mmes de
Monteil, de Bréhant, de Bercy, de Baussan, de
Loménie, de Genlis, d'autres encore. Le fanatisme
fut poussé au point que le portrait de Cagliostro se
voyait partout; les femmes le portaient à leurs
éventails et à leurs bagues, les hommes, sur leurs
tabatières. En 1781, il retourne pour quelques jours
en Alsace. « Jamais, dit Mme d'Oberkirch, on ne
se fera une idée de la fureur, de la passion avec
laquelle tout le monde se le jetait à la iêle. » Une
douzaine de femmes de qualité et deux comédiennes
l'avaient suivi de Paris pour ne pas interrompre
leur cure. Une guérison quasiment miraculeuse
d'un officier de dragons venait d'achever de le divi-
niser.
L'illustre Houdon fit son buste *. Le portrait
était publié avec ces vers :
De l'ami des luimains reconnaissez les Iraits :
Tous ses jours sont mitrqués par de nouveaux bienfaits,
Il prolonge la vie, il secourt l'indiijence.
Le plaisir d'être utile est seul sa récompense.
l. C'est celui qui est reproduit ici. L'original est conservé dans la
collection Wallace à Londres. Nous reproduisons le nioulacre qui fut
donné par Cagliostro à son avocat M' Thilorier, aujourd'hui propriété do
M. Storelli â Blois.
CAGLIOSTRO. 105
Le cardinal de Rohan ne pouvait plus se passer
de lui. Il Tavait incessamment dans son palais et
plusieurs fois la semaine passait avec lui ses soirées.
Sous les auspices du cardinal, le comte de Cagliostro
et Mme delà Molle firent connaissance. Nous devons
à cette circonstance une page charmante de Beu-
gnot, qui obtint de son amie, Mme de la Motte, de
dîner chez elle avec le grand homme. « Cagliostro,
dit Beugnot, portait ce jour-là un habit à la française
gris de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée
en larges points d'Espagne, une culotte rouge,
l'épée engagée dans les basques de Ihabit et un cha-
peau brodé avec une plume blanche. Cette dernière
parure était encore obligée pour les marchands d'or-
viétan, les arracheurs de dents et les autres artistes
médicaux qui pérorent et débitent leurs drogues en
plein vent. Mais Cagliostro relevait ce costume par
des manchettes de dentelles, plusieurs bagues de
prix et des boucles de soulier, à la vérité d'un vieux
dessin, mais assez brillantes pour qu'on les crût
d'or fin. Il n'y aA'ait au souper que des personnes
de la famille, car on ne tenait pas pour étranger un
chevalier de Montbruel, vétéran de coulisses, mais
encore beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par
hasard partout où se trouvait Cagliostro, témoignait
des merveilles qu'il avait opérées et s'en offrait lui-
même en preuve comme guéri miraculeusement de
je ne sais combien de maladies dont le nom seul
portait l'épouvante. Je ne regardais Cagliostro qu'à
la dérobée et ne savais encore qu'en penser. Cette
figure, celte coiffure, l'ensemble de l'homme m'im-
posaient malgré moi. Je l'attendais au discours. Il
parlait je ne sais (picl baragouin mi-pnrtie italien et
106 L'AFFAIRE DU COLLIER.
français, et faisait force citations qui passaient pour
de l'arabe, mais (ju'il ne se donnait pas la peine
de traduire. Il parlait seul et eut le temps de par-
courir vingt sujets parce qu'il n'y donnait que
l'étendue de développement qui lui convenait. Il ne
manquait pas de demander à chaque instant s'il
était compris. Et l'on s'inclinait à la ronde pour l'on
assurer. Lorsqu'il entamait un sujet, il semblait
transporté et le prenait de haut du geste et de la
voix. Mais, tout à coup, il en descendait pour faire à
la maîtresse du logis des compliments fort tendres
et des gentillesses comiques. Le même manège dura
pendant tout le souper. Je n'en recueillis autre
chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des
astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiéro-
phante, de la chimie transcendante, de géants,
d'animaux immenses, d'une ville dans l'intérieur de
l'Afrique dix fois plus grande que Paris, où il avait
des correspondants ; de l'ignorance où nous étions
de toutes ces belles choses qu'il savait sur le bout
des doigts, et qu'il avait entremêlé le discours de
fadeurs comiques à Mme de la Motte, qu'il appelait
sa biche, sa gazelle, sa cygne, sa colombe, emprun-
tant ainsi ce qu'il y avait de plus aimable dans
le règne animal. Au sortir du souper il daigna
m'adresser des questions coup sur coup. Je répondis
à toutes par l'aveu de mon ignorance et je sus
depuis de Mme de la Motte qu'il avait conçu l'idée
la plus avantageuse de ma personne et de mon
savoir. »
CAGLIOSTRO. 107
Sous le chapeau rouge du cardinal, Caglioslro cl
Mme de la Moite étaient faits pour lier partie étroi-
tement, ou, au contraire, pour entrer en rivalité
violente. C'est la seconde des deux alternatives qui
se réalisa. « Mme de la Motte, écrit l'abbé Georgel,
ne trouvait pas assez considérables les bienfaits
quelle tirait du cardinal de Rohan, elle présumait
qu'ils eussent été plus abondants encore si Caglios-
tro, qui possédait la confiance du prince et dirigeait
pour ainsi dire toutes ses actions, ne lui avait con-
seillé de mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis
d'elle. Ce n'était qu'un simple soupçon de la part
de la comtesse; il suffit néanmoins pour lui faire
concevoir l'antipathie la plus forte contre Cagliostro.
Elle fit l'impossible pour le perdre dans l'esprit du
cardinal; mais voyant ({u'elle n'y pouvait réussir,
elle renferma et nouirit dans son cœur des projets
de haine et de vengeance en cherchant toujours
l'occasion de les faire éclater. »
JEANNE DE SAINT-REMY DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE
Kslanipc anglaise, faite pendant le séjour de la comtesse à Londres.
Collection de M. Alfred Bégis.
XI
MISÈRE DE JEANNE DE VALOIS
Le comte et la comtesse de la Motte n'avaient pu
se résoudre à la vie de garnison qu'ils étaient
appelés à mener dans le petit trou de province
qu'était Lunéville. L'accueil du cardinal de Rohan
à Saverne avait stimulé l'ambition qui dévorait
Jeanne de Valois. On alla jusqu'à faire fi de la
charge de capitaine dans les dragons de Monsieur,
dont on ne conserva que le titre. On emprunta
mille francs à I\I. Beugnot de Bar-sur-Aube et Ion
partit pour Paris. Nous sommes sur la fin de 1781.
Nos jeunes époux s'installent rue de la Verrerie,
à la Ville de Beiins^ un hôtel de mince apparence
et médiocrement fréquenté '. w II était d'aussi bon
renom, dit Beugnot, que la Têle Rouge de Bar-sur-
Aube. » Jeanne et son mari n'y ont que deux petites
pièces, à demi meublées. Et de ce jour commence
la plus extraordinaire vie d'agitations et d'intrigues
1. Cet hôtel, siluù Mic de la Verrerie, n" 83, avait appartenu au siècle
prccodent à Bossuct, fermier Jes gabelles du Lyonnais et du Languedoc,
le père de révcquo de Mcaux. Voir Lcfcuvo, les Anciennes inaisons de
Paris, IV, 320. La maison, très pittoresque avec ses fenêtres cintrées,
s'est conservée jusqu'à nos jours presque intacte.
HO LAFFAIRE DU COLLIER.
qu'il soit possible d'imaginer. Outre le logement à
Paris, la comtesse en prend un à Versailles, afin de
pouvoir plus facilement faire ses démarches auprès
des ministres et des personnes influentes à la Cour.
Elle s'installe à Versailles place Dauphine, où elle
loue deux chambres dans un garni tenu par les
époux Gobert. La place octogonale — avec ses mai-
sons à deux étages, dont la plupart sont ornées au
faîte de balustres bordant la toiture en imitation
du château — est toujours encombrée de carrioles
qui portent les paniers d'œufs et les herbes pota-
gères débordant sous les lourdes bâches. C'est le
centre du quartier où descendent les petites gens
qui ont alfaire dans les bureaux des ministres et
parmi les entours du roi. Non loin du garni Gobert,
et toujours place Dauphine, l'auberge de la Belle
Image. Elle ne vaut guère mieux que la Tête Rouge
ou la Ville de Reims '. Dans le fond de la cour,
trois remises, à droite et à gauche les écuries où
piaffent les chevaux. On loge à pied et à cheval.
Là grouille tout un monde de c< solliciteurs de pla-
cets », de gazetiers, d'officiers de fortune et de
gardes du corps, mêlés à des colporteurs et à des
maquignons. Jeanne ira prendre à la Belle Image
une partie de ses repas ^.
Le comte de la Motte aime le luxe et les divertis-
sements, le vin et la bonne chère. Il s'habille avec
mauvais goût, mais îivec faste, se couvre de bijoux.
11 se flatte de se faire bien venir auprès des femmes,
1. L'ancienne place Dauphine à Versailles est aujourd'hui la place
Hoclie. ha. Belle Image se trouvait au numéro 8 actuel. Jehan, la Ville
de Versailles, ses monuments, ses rues, Paris, 1900.
2. Confrontation de Nicole Leguay à Madeleine Briffault; 21 mars nSD.
Pièces de i^rocédure.
I
MISÈRE DE JEANNE DE VALOIS. 111
ol la sienne, qui se considère comme fort au-dessus
(le son mari, ne daigne y faire attention. La com
tesse s'habille, elle aussi, avec une élégance voyante,
tapageuse, très coûteuse. Aussi les quartiers do
la pension qui lui est attribuée sont-ils dépensés
bien avant que d'être perçus. Elle a momentané-
ment pris auprès d'elle son frère Jacques et sa sœur
Marie-Anne ; car elle veut pousser, d'un coup, aux
honneurs et à la fortune, tous les Valois. « Sa vie
est alors obscure, dira plus tard l'avocat Target.
On y remarque tout l'étrange assortiment d'une
existence précaire, incertaine, faite de faste et de
misère : un laquais , un jocquey , des femmes de
chambre, un carrosse de remise; mais des meubles
de louage, des querelles avecThôtesse, une batterie,
1 oOO livres de dettes pour la nourriture, et la men-
dicité. »
La marquise de Boulainvilliers venait de mourir *.
Jeanne avait perdu en elle un précieux appui ; mais
elle comptait sur le cardinal, sur le grand aumônier
à qui la marquise l'avait confiée. Elle vint lui dire
sa misère, de sa voix douce, insinuante, avec ses
grands yeux bleus. A dater de mai 1782 Rohan lui
lit remettre de temps à autre, sur les fonds de la
grande aumùnerie, des secours de trois, quatre et
cinq louis : une seule fois vingt-cinq louis sur ses
propres fonds , dans un moment de détresse
extrême'-. Dans la suite, elle nia (ju'elle eût accepté
semblables aumônes. Elle, fille des Valois, n'était
pas, disait-elle, femme à recevoir quatre ou cinq
1 En décembre HSl.
2. Notes do Rohan i)our sou avocat, Uibl. v. de Paris, ms. de la
réserve, doss. Targot.
112 L'AFFAIRE DU COLLIER.
louis. Or nous voyons que, dans une lettre du
l*"" mars 1783, elle envoie au contrôleur général
Lefèvre d'Ormesson des reconnaissances d'objets
déposés par elle au !Mont-de-Piété et demande
humblement assistance; nous avons d'elle un reçu,
daté du 7 octobre suivant, par lequel elle accuse à
ce contrôleur général réception d'un secours de
quarante-huit francs *. « Son crédit à l'hôtel de
Reims, dit Beugnot, avait singulièrement baissé,
et les deux prêts, de dix louis chacun, ([ue je lui
avais faits à distance, ne l'avaient que faiblement
relevée. Je ne pouvais pas l'inviter à manger chez
moi, parce que je n'avais pas de ménage monté,
mais, une ou deux fois par semaine, elle me faisait
la grâce d'accepter au Cadran Bleu, et elle y éton-
nait ma jeunesse de son appétit. Les autres jours
elle avait recours à mon bras pour la promenade,
qui aboutissait constamment à un café. Elle avait
un goût singulier pour la bonne bière et ne la
trouvait mauvaise nulle part. Elle mangeait par
distraction deux ou trois douzaines d'échaudés, et
ces distractions étaient si fréquentes qu'il fallait
m'apercevoir quelle avait légèrement dîné, si elle
avait dîné. »
La gêne ni la misère n'empêchèrent Mme de la
Motte d'augmenter encore son train. Le 5 septem-
bre 1782, elle loue, au numéi'o 13 de la rue Neuve-
Saint-Gilles au Marais, vis-à-vis de la petite porte des
Minimes, une maison avec loge de portier, four à
pain, remise, grande et petite écurie, trois étages,
dont les hautes et étroites fenêtres sont ornées de
1. Pièce provenant de la colleotioa Duplessis, ÏAmateiir d'tiiitofirajilica
du l'^'' mars ISOO; aujourd'liui dans la collectiou de M. Alf. liégis.
MISÈRE DE JEANNE DE VALOIS. 113
balustrades en fer à fleurs et dessins Louis XV.
Bette d'ÉlienvilIe Ta visitée. « J'ai été dans une
maison de la rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il, dont la
porte cochère est fort écrasée en entrant. A gauche
est la loge du portier; à droite, l'escalier, qui est
assez ordinaire. Au haut se trouve un carré servant
de vestibule, une antichambre de médiocre grandeur
où Ton entre dans un salon boisé à deux croisées en
face l'une de l'autre. Une espèce de console ou table
ronde à dessus de marbre, les meubles détofîe
mêlée, une très belle harpe; au bout du salon un
boudoir *. »
La maison a été conservée -. On gravit aujour-
1. Mme de la Motte reconnut à la confrontation que « la description
de son appartement se trouve conforme ». Pièces de procédure.
2. Aujourd'hui le numéro 10 (précédemment 6) de la rue Saint-Gilles.
Le 5 sept. 1782, Rose-Louise Vanmine, veuve de Louis de Courdoumer,
maréchal des camps, héritière de la demoiselle de Baudelot, donnait
l'immeuble en location aux époux La Motte {Arch. na^,X,2 B/1417). Voici
comment on a pu l'identifier. Une description indique que la maison était
située rue Neuve-Saint-Gilles, vis-à-vis de la petite porte des Minimes
(Arch.nat.,F, 7/4444 B), ce qui limitait la recherche aux numéros 8-18
de la rue Saint-Gilles actuelle. Les numéros 12-14 actuels formaient au
XVII" siècle la « Cour de Venise », résidence de l'ambassadeur, au siècle
suivant, hôtel de Péreuse. Un texte cité par Lefeuve [Ane. maisons de
Paris, IV, 208-11), concernant une maison donnant rue Saint-Gilles et
rue des Tournelles, tenant aux hoirs Baudelot, écarte les numéros 16
et 18 actuels, car les hoirs Baudelot représentent la maison de Mme de
la Motte. On ne pouvait donc plus hésiter qu'entre les numéros 8 et 10.
Or, parmi les titres de propriété du numéro 10, qu'on a pu consulter
dans les études de M" Fleury, notaire, faubourg St-Honoré, et de
M« Robineau, notaire, quai de la Mégisserie, se trouve un inventaire
après décès, en date du 11 mars 1783, des biens de Mlle Marg.-Cath.
de Baudelot, fille majeure, dressé par M* Lormeau (aujourd'hui M" Leroy,
successeur, rue St-Denis), où est décrite la « maison sise ruo Neuve-
St-Gilles au Marais, près les Minimes, louée 2 200 Ib. par an : savoir, un
appartement au s. Chapuzeau de Viefvillers, parfait sous seing privé
du 7 oct. 1781, à raison de 1 000 Ib. par an, et le surplus de ladite maison,
y compris l'écurie et la remise, à M. le comte de la Motte et à la dame
son épouse, par bail, aussi sous seing privé, du 5 sept, dernier, pour
en jouir à partir du l^'oct., moyennatit 1200 Ib. par an. » L'immeuble
fut vendu le 9 mai 1821, par Aloxandrine-Victoiro do Courdoumer, à
M. Honoré. Depuis cette date il n'a subi aucune modification.
114 l'affaire du collier.
criiui encore Tescalier de pierre à la rampe luisante
soutenue d'une ferronnerie à hautes fleurs de lis,
que, d'un pied nerveux et rapide, Jeanne de Valois
monta si souvent.
L'appartement de la rue Neuve-Saint-Gilles, loué
en septembre 1782, ne put être occupé, les époux La
Motte n'ayant pas de quoi le garnir. Le 6 octobre
Jeanne écrit à la baronne de Crussol d'Uzès, belle-
fille de la marquise de Boulainvilliers : « La majeure
partie de mes effets sont au Mont-de-Piété. Le peu
qui me reste et mes petits meubles sont saisis et
si, jeudi, je ne trouve pas six cents livres, je serai
réduite à coucher sur la paille ^ » Les La Moite
avaient dû quitter la Ville de Beims, ayant reçu
congé parce qu'ils n'y payaient pas leurs dettes. Ils
vinrent demeurer Hôtel d'Ai^tois^ où Jeanne fut
nourrie par la mère de sa femme de chambre, une
dame Briffault, tandis que le comte de la Motte,
menacé d'arrestation par ses créanciers, s'enfuyait
de Paris jusqu'à Brie-Comte-Robert et s'y cachait
chez un nommé Poncet, aubergiste à VEspérance -.
Le 10 février 1783, plusieurs commerçants, créan-
ciers des La Motte, leur font interdire par huissier
de vendre ou de sortir ce qui pouvait leur rester
de mobilier. Et Jeanne retourne chez le cardinal
de Rohan. Celui-ci consent à se rendre caution
pour elle d'une somme de 5 000 livres, prêtée par un
usurier de Nancy, Jsaac Béer. Un autre juif, bro-
canteur, la cautionne pour des meubles. Elle avait
1. Lettre faisant partie de la collection Duplessis.publ. dans l'Amateur
d'autof/raphes, l" mars 1866.
2. En novembre l';8-2. Doss. Target, Bibl. v. de Paris ms. de la
MISERE DE JEANNE DE VALOIS. 11b
fait revenir son mari et, vers Pâques 1784, elle peut
enfin prendre possession de la maison louée rue
Neuve-Saint-Gilles.
]\Ime de la Motte était soutenue par le dévoue-
ment de ses serviteurs : admirables dévouements,
natures simples et aimantes dont l'essence est l'atta-
chement; serviteurs comme on en vit tant sous
l'Ancien Régime, restant soumis à leurs maîtres,
sans gages, les assistant de leurs propres deniers
dans les moments de gêne extrême, se sacrifiant à
eux jusques et y compris la mort. Rosalie, femme
de chambre de Jeanne de Valois, et son valet de
chambre Deschamps furent dans cette période de sa
vie ses plus fermes appuis ^
« L'aisance apparente de la rue Neuve-Saint-
Gilles, poursuit M" Target, n'est qu'un accroisse-
ment de misère réelle. Le mari et la femme n'y ont
vécu que d'emprunts ; tantôt à demi meublés, tantôt
démeublés, selon que la détresse éloignait le mobi-
lier ou qu'un événement imprévu le rappelait. Des
couverts d'étain, et, les jours de représentation, six
couverts d'argent empruntés * ; une pension de
800 livres, portée à 1 500, puis vendue à perte par
l'indigence^; des domestiques mal payés, des a flai-
res en marchandises qu'on envoyait au Mont-de-
1. Ces faits d'après les notes do Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la
rcsorve.
2. Au baron de Vieuxvillers, le co-locataire. Doss. Target.
3. En avril 1*/81. On a une lettre du baron de Breteuil, en date du
15 mai l'M, taisant savoir que le roi a autorisé le comte et la comtesse
do la Motte à transporter au sieur Huliert Gautier, bourgeois de Paris,
la pension de 1 500 livres attribuée à la dame de la Motte, et la pension
de 800 Ib. attribuée à son frère, cela en raison de la gêne de leur ménage.
I^a double cession était faite pour uno somme de 9000 1b Déclaration
de Grenier, orfèvre (Arch. nat., X', B/1 IH), et notes de Target {Bibl.
V. de Paris).
H6 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Piété; et cependant toujours des voyages, toujours
des sollicitations, à Versailles, à Fontainebleau,
quelques présents aussitôt dévorés que reçus, des
dettes et de lintrigue. »
A la fin de chaque semaine Jeanne, assistée de
Rosalie, lavait les deux robes de mousseline et les
deux jupes de linon, les seules qu'elle n'eût pas
mises en gage, et les repassait sur la table de la
salle à manger. Quant au comte, il n'osait plus
sortir parce qu'il n'était pas vêtu. Le cuisinier, sur
ses deniers, faisait les avances chez le boucher et le
boulanger. La bourse du serviteur s'épuisa. Il fallut
jeûner.
<( Allons nous coucher, disait Rosalie, on n'a pas
faim pendant que l'on dort. »
De temps à autre, .Jeanne se procurait des res-
sources en « faisant des affaires », spéculations en
marchandises ; elle prenait beaucoup à crédit : au
point qu'elle en fut mise en observation par la
police '.
Au mois d'août l'alerte fut vive. Les huissiers
frappaient à la porte. Le fidèle Deschamps sauva le
lit et les fauteuils du salon, aidé d'un garçon per-
ruquier. Ils les portèrent sur leur dos chez un
nommé Berlandeux, rue des Tournelles.
« Vite, mon cher Deschamps, sécriait Mme de la
Motte, détachez les glaces du salon et les rideaux
des croisées !
— Où les porter?
— Vite, au Mont-de-Piété! »
Le domestique y court et revient avec cinq louis.
1. Déclaration de J.-F. de Brugnières, inspect. de police, en date du
il avr. 1786. Arch. mit., X, B/UH .
MISÈRE DE JEANNE DE VALOIS. H 7
Le baron de Vieuxvillers prête 200 livres, un
religieux minime vingt-cinq louis. On achète de
beaux habits : un panier en dentelles pour la com-
tesse, un frac de velours pour le comte, afin de
se remettre en état de solliciter à la Cour. Nous
sommes en octobre 1783. Les époux La Motte par-
tent pour Fontainebleau. Jeanne s'installe avec
son mari, rue d'Avon, à Tancienne maison du greffe.
Elle a une chambre carrée, assez grande, joliment
attifée. Une cheminée en marbre blanc: aux croisées
des rideaux de mousseline à fleurs. « Beaucoup de
Messieurs comme il faut venaient alternativement
faire visite à madame la comtesse, tandis que
monsieur le comte allait se chauffer dans les appar-
tements du château. » — « Militaires et gens de
robe se faisaient un plaisir de lui rendre visite et
de lui laisser des marques de leur générosité *. >;
1. Notes de Target, Dibl. de Paris, ms. de la réserve.
XII
AUTOUR DE LA COUR
L'argent reçu était gaspillé et de nouvelles res-
sources devenaient nécessaires. On imagine mille
cl un moyens. Pour aller à la Cour le comte et la
comtesse ont loué un carrosse de remise. Mais ils
n'ont pas d'argent. Tous deux, dans leur carrosse,
passent rue Saint-Honoré, chez Lenormand, mar-
chand d'étoffes. Jeanne prend à crédit une pièce de
satin de vingt-cinq aunes, la met dans sa voiture et
continue son chemin. Arrivée aux Champs-Elysées,
elle envoie le cocher chercher un fiacre sur la place
Louis XV. La INIotte y monte, porte la pièce d'étoffe
au l\Iont-de-Piélé, en reçoit douze louis et retrouve
le soir sa femme à Versailles où tous deux se con-
gratulent de l'heureuse issue de cette expédition-.
Mme de la Motte avait un but précis. Elle pour-
suivait la restitution des biens qui, naguère, avaient
été dans sa famille, les terres de Fonlelte, d'Essoyes
cl (le ^'crpilliè^es, dont ses i)ères, disait-elle, avaient
été injustement frustrés. La restitution lui en parais-
sait d'autant plus facile à obtenir qu'une partie de
120 L'AFFAIRE DU COLLIER.
ces domaines étaient depuis quelque temps tombés
dans les mains du roi. Elle ne parvenait cependant
pas, malgré tous ses eftbrts, à franchir le cercle des
plus minces bourgeois de Versailles*. Désespérant
de réussir par les moyens ordinaires, elle en ima-
gina de plus audacieux. Un jour de décembre 1783,
dans le salon de service, encombré de monde, de
Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, elle feignit
de tomber de faiblesse et d'inanition. La princesse
fut avertie qu'une femme de qualité mourait de
faim dans son antichambre. Très émue, elle se fit
apporter le placet que, fort à propos, Jeanne tenait
à la main et fit transporter la jeune femme sur un
brancard à son logement qui était alors hôtel de Jouy .
Laissée seule, Jeanne appelle son fidèle Des-
champs :
« Si Madame * envoie quelqu'un de ses gens de-
mander des nouvelles de mon état, dites-lui que j'ai
fait une fausse couche, quej'ai été saignée cinq fois. »
Les médecins de Madame vinrent à deux reprises
la visiter. La princesse lui envoya deux cents livres,
une autre fois douze louis. L'abbé Malet fit dans les
salons de la Cour une quête qui produisit trois
cents livres ^. Avec cet argent Jeanne venait la nuit
de Versailles à Paris et, le matin, retournait à Ver-
sailles, pour se mettre le jour dans son lit. Elle
passa ainsi trois mois à Versailles où elle laissa, à
l'hôtel de Jouy, une dette de cinq cents écus *.
L :Mine Cainpan, éd. Barrière, p. 463; Beugnot, I, 29.
2. On sait que par l'expression « Madame » était désignée la sœur
ou la belle-sœur du roi.
3. Déclaration de Mme Pothey, première femme de chambre de
Madame.
4. Notes do Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
AUTOUR DE LA COUR. 121
Ce fut à celte époque que, sur les instances de
Madame, la pension de Jeanne de Valois fut portée
de huit cents à quinze cents livres '. Mais quêtaient
quinze cents livres pour les La Motte? Jeanne
essaya de pénétrer jusqu'à la princesse qui parais-
sait s'intéresser à elle : à ce moment Madame Eli-
sabeth soupçonna Tartifice et lécarta comme une
intrigante. Un second évanouissement ne réussit
pas mieux auprès de la comtesse d'Artois.
Troisième tentative le 2 février 1784, d'une
audace plus grande encore. Jeanne se place dans la
galerie des Glaces, au passage de la reine qui se
rend à la messe. Elle perce la foule, tombe éva-
nouie; mais cela fit un tel brouhaha que la reine ne
put même l'apercevoir. Le coup était manqué.
Jeanne renouvela enfin ses syncopes en les com-
pliquant de convulsions nerveuses, sous les fenêtres
de l'appartement occupé par Marie-Antoinette. Mais
cette fois encore la reine ne la vit pas. Dans ses
Mémoires, où elle fait une réalité de ses désirs,
Mme de la Motte découvre le fond de sa pensée :
« Le roi trouva Sa Majesté dans une agitation
extrême dont il s'empressa de demander la cause.
Elle lui dit qu'elle venait d'être témoin d'un spec-
tacle bien triste; qu'elle avait vu une jeune femme
tomber dans d'alTreuses convulsions. « J'ai demandé
« son nom, ajouta la reine, et on m'a répondu que
« c'était la demoiselle de Valois, épouse du comte
« de la Motte. L'accident qui lui est arrivé est bien
« fâcheux. Ce sont des jeunes gens, et je les plains
« de tout mon cœur. » L'intérêt que j'avais inspiré
1. Brevet du 18 janv. 1784.
122 L AFFAIRE DU COLLIER.
à la reine ne pouvait manquer d'exciter Tenvie des
personnes qui cherchaient à se réserver exclusi-
vement ses bonnes grâces. »
La seule personne de la Cour dont Jeanne parvint
à faire la connaissance, parmi tant de démarches
et de sollicitations, était un nommé Desclaux, musi-
cien du roi et garçon de la chambre de la reine,
avec lequel elle dîna plusieurs fois dans le courant
de l'année 1782, chez la femme d'un chirurgien-
accoucheur de Versailles; encore, à partir de celte
date, cessa-t-elle d'être reçue dans cette maison et
perdit-elle Desclaux de vue.
Cependant, à Versailles, à Paris, dans la société
qui la fréquentait rue Neuve-Saint-Gilles, Jeanne
répandait qu'elle devenait influente à la Cour, où
elle n'était plus appelée, disait-elle, que la « com-
tesse de Valois : » elle mangeait chez Madame et
chez la comtesse d'Artois, elle était favorisée des
bontés de la reine et avait même un pied dans ses
appartements . Aussi les voyages à Versailles
devinrent-ils de plus en plus fréquents. Ces récep-
tions à la Cour se bornaient, hélas ! à se renfermer
chez le teneur de garnis Gobert, où Jeanne vivait de
sa table, régalée pour tout dîner d'un plat de choux,
de lentilles ou de haricots, et payant son repas
douze sols. Mais à Gobert aussi elle disait qu'elle
était reçue à la Cour, et, certains jours, les jours où
elle y dînait, Jeanne allait prendre place à la table
d hôte de l'hôtel de Jouy. Elle rentrait tard et ne
tarissait plus sur les bonnes grâces de Madame, sur
lalTabilité de la comtesse d'Artois et sur la bonté
de la reine qui daignait l'honorer de sa sympathie.
M. de la Frcsnaye, qui avait de l'amitié pour
AUTOUR DE LA COUR. 123
Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait de plus en
plus forte. Il lui en donna avis, assez rudement :
« Petite mère, j'ai entendu pendant mon séjour
à Versailles ce que Ton dit de vous. Vous vous
vantez, dit-on, de voir la reine, d'approcher de Sa
Majesté, de lui parler. Léonard, coiffeur de la reine,
qui était présent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à
dire à la reine et que vous seriez renfermée pour le
reste de vos jours; qu'il était sûr que vous n'appro-
chez point de la reine. Si vous vous vantez de cela
et que cela ne soit pas, vous êtes une femme
perdue. »
Jeanne, au premier moment, déconcertée, bal-
butia :
« Je ne me vante point de parler à la reine. »
Mais, aussitôt, se ressaisissant :
« Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais! »
Jeanne avait son plan. Elle préparait et étudiait
le rôle de ce qu'on appelait à la lieutcnance de
police « une faiseuse d'affaires dans les bureaux
des ministres et à la Cour. » Dans les dossiers des
archives de la Bastille on rencontre par centaines
les noms de ces intrigants qui usaient d'un crédit
réel ou imaginaire pour se faire livrer, de droite et
de gauche, des sommes d'argent, sous promesse de
faire réussir tel projet, de faire donner une place ou
une décoration. Industrie naturellement florissante
à cette époque où la volonté d'un ministre, d'une
favorite, de la souveraine, pouvait entraîner, sans
contrôle, les décisions de la plus grande importance.
Jeanne comprit que le jour où chacun serait per-
suadé qu'elle avait de l'influence auprès de Madame
et auprès de la reine, elle verrait la fin de sa misère.
124 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Son nom, Jeanne de Valois, qu'elle faisait sonner
très haut et faisait passer, comme elle dit, sur celui
de son mari, signant « comtesse de Valois -La
Motte », lui était d'un grand secours. Déjà elle avait
obtenu des résultats appréciables. Elle avait extor-
qué mille écus à M. de Ganges, en lui promettant
son crédit auprès de la reine pour faire obtenir une
place de 80 000 livres à M. de Blainville, frère de
Tabbé de Lattaignant, conseiller au Parlement*;
elle s'était fait envoyer par MM. Perrin, négociants à
Lyon, « qui désiraient faire passer un projet utile
au gouvernement », lisez : « à leur industrie, » une
caisse remplie d'étoffes superbes, cadeau estimé par
les connaisseurs qui le virent à 10 000 livres pour
le moins.
1. Lettre, s. 1. n. d. s., à M' Target, Bibl. t: de Paris, ms. de la
réserve.
XIII
LA MAISON DE LA COMTESSE
La réputation, mieux assise de jour en jour, de
cette influence active auprès de la reine et à la Cour,
et les charmes, la grâce enjouée et séduisante de
Jeanne de Valois, et les grosses bouteilles de bour-
gogne que le comte montait de la cave, groupaient
rue Neuve-Saint-Gilles un cercle de familiers. C'était
une curieuse assemblée : quelques financiers d'un
âge mûr, manœuvrant autour de la jeune femme de
qui ils flairaient Findigence sous le luxe d'apparat;
de jolis abbés parfumés; quelques avocats, M'= La-
porte, gendre du substitut du procureur général
aux Requêtes ; le jeune M*^ Albert Beugnot, qui n'y
venait, dit-il, qu'en habit noir et en cheveux longs
pour marquer son respect; des comtesses et des
marquises de qui, peut-être, il n'eût pas été discret
d'épousseter le blason; puis des militaires, le comte
d'Olomieu, officier des gardes, œil vif, figure mar-
tiale, parlant haut, retroussant ses moustaches et
grand trousseur de cotillons, qui venait journelle-
ment faire avec Jeanne sa partie de tric-trac. Le
126 l'affaire du collier.
plus intime était un certain Rétaux de Villette,
ancien gendarme, camarade du comte de la flotte,
lequel l'avait présenté à sa femme. Les maris n'en
font jamais d'autres! Rétaux était fils du directeur
général des octrois de Lyon : beau jeune gars, d'une
trentaine d'années, la taille bien faite, les cheveux
blonds, où, malgré la jeunesse, brillaient déjà des
fils d'argent, et des yeux bleus, un teint frais et
coloré'. Il était séduisant, faisait des vers, imitait à
faire mourir de rire Mlle Contât de la Comédie Fran-
çaise, et, tandis que La Motte pinçait de la harpe,
chantait agréablement des mélodies de Rameau ou
de Francœur.
Avec son écriture qu'il savait rendre très fine,
une écriture de femme. Rétaux servait de secrétaire
à Mme de la Motte, et nous avons des raisons de
croire qu'auprès d'elle ses fonctions allaient plus
loin. L'inspecteur Ouidor, qui était chargé de la
police des filles, procéda dans la suite à l'arresta-
tion de Rétaux à Genève. Très expert en ces
matières, il note les rapports du jeune secrétaire
avec la dame qui l'employait, d'une expression
pittoresque et vigoureuse qu'on ne peut repro-
duire ici.
Mme de la ]\Iotte avait en outre un secrétaire
adjoint, un minime de la Place-Royale, procureur de
cette maison, le Père Loth. Une porte bâtarde du
couvent donnait dans la rue Neuve-Saint-Gilles, en
face du numéro 13 où Jeanne demeurait. Le minime
disait tous les matins la messe pour la comtesse,
car elle entendait la messe tous les jours. Il la fai-
1. Confrontation du cardinal de Rohan à Rosalie, '21 mars nS6, Arch.
nat.,\\ B;Un.
LA MAISON DE LA COMTESSE. 127
sait entrer par la petite porte dans la chapelle où
l'attendait un prie-Dieu de velours. Il lui servait en
outre de majordome, engageait et faisait agréer les
domestiques, surveillait l'office et la cuisine, mori-
génait la femme de chambre Rosalie, la soubrette
classique : dix-huit ans, taille fine, des yeux noirs et
un petit nez retroussé'. Il réglait les fournisseurs et
gardait les clefs de la maison quand le comte et la
comtesse allaient à la campagne -. C'était au demeu-
rant un très brave homme.
On avait également vu dans le salon de la com-
tesse un personnage arrivé de Troyes en Champagne
et qui se nommait lui aussi de Valois. Jeanne l'appe-
lait « mon cher cousin « et le faisait dîner avec des
chevaliers de Saint-Louis. Il était venu pour se faire
reconnaître à l'instar de sa cousine, en ayant grand
besoin, car il avait six enfants. Mais il eut la mala-
dresse de dire à table qu'il était savetier de son état,
ce qui fit que Jeanne le mit à la porte et lui interdit
de reparaître à l'avenir *.
Enfin Mme de la IMotte avait pris chez elle une
demoiselle Colson, parente de son mari, jeune fille
fort pauvre à qui elle faisait remplir les fonctions
de lectrice et de dame de compagnie *.
Valets de chambre, cuisinier, cocher, jocquey,
1. Confrontation de Nicole Légua}', dite d'Oliva, à Madeleine Briffault,
dite Rosalie, 21 mars 1785. Arch. nat., X% B/1 117.
2. Déposition du P. Loth devant les commissaires du Parlement, Arch.
nal., X% B/l'in-, — Vie de Jeanne de Saint-Rémy, 11,318; — 3Ivm.. du
comte de la Motte, p. 388 et suiv.
3. Bibl. de la v. de Parais, dossier Target.
4. Mlle Colson, qui était très fine et intelligente, ne fut jamais dupe
des manœuvres de sa cousine. Aussi Mme de la Motte la disgracia-t-ellc
en juin 1784. Elle voulut alors se faire religieuse et se retira dans
un couvent à Versailles, de là à l'abbayo de l^ongchamp ; mais dans le
courant de 1785 elle en sortit et se maria.
128 L'AFFAIRE DU COLLIER.
ménage de portiers, soubrette, lectrice et dame de
compagnie, confesseur, secrétaire, majordome, vm
officier pour le tric-trac, un ami du mari pour les
besognes de confiance, un moine pour les missions
délicates : la maison de la comtesse était au grand
complet.
Dès rinstallation de Jeanne, rue Neuve-Saint-
Gilles, on y avait vu apparaître une personne qui,
par une singulière rencontre, s'appelait également
Mme de la Motte : de son nom de fille Marie-Josèphe-
Françoise Waldburg de Frohberg. Elle avait épousé
l'administrateur du collège de la Flèche, Pierre du
Pont de la Motte. Cette dame avait été détenue à
la Bastille du 22 février au 29 juin 1782, d'où elle
avait été transférée à la Villette, chez un nommé
INIacé, qui tenait une de ces cvu'ieuses pensions pour
prisonniers par lettres de cachet comme il y en eut
plusieurs à Paris avant et même pendant la Révolu-
tion. Elle s'était évadée de chez Macé peu de jours
après. L'histoire de cette autre dame de la Motte est
intéressante pour nous. Elle se disait, elle aussi,
honorée de la confiance de la reine, montrait des
lettres que Mme de Polignac était censée lui écrire,
parlait de la faveur dont elle aurait joui auprès de
la princesse de Lamballe, usait d'un cachet de la
reine surpris sur la table du duc de Polignac,
racontait comment elle avait désarmé, par son
crédit sur la souveraine, le ressentiment de la prin-
cesse de Guéméné contre une certaine dame de
Roquefeuille, et, mettant toute cette belle influence
à la disposition du plus offrant, soutirait aux gens
des sommes importantes. Nous la verrons sous peu
collaboratrice de Jeanne de Valois : mais celle-ci
LA MAISON DE LA COMTESSE. 129
va marcher sur ses traces avec une énergie el une
audace que Françoise Waldburg de Frohberg neùt
pas soupçonnées *,
Cependant Jeanne, qui menait un train de vie de
plus en plus brillant, sentait de plus en plus lour-
dement le poids de la misère. Un sauf-conduit du
ministre Amelot la mettait à Tabri des poursuites
que voulaient exercer contre elle des créanciers
aux(iuels elle devait une forte somme depuis deux
ans-. « Mais, comme elle Fécrit au contrôleur général
quelques jours après ^, cela ne la met pas à labri
de vendre ses meubles. » — « Je ferai des esclandres,
ajoute-t-elle, et je ne peux pas faire autrement. Il
faut que je vive et les miens. » Le 6 avril, une con-
damnation pour dettes est prononcée par le prévôt
de Paris '. Le terme de la Saint- Jean 1784 ne peut
être acquitté que grâce à trois cents livres que le
Père Loi h est parvenu à emprunter ■'.
Jeanne écrivait le IG mai 1783 à Lefèvre dOr-
messon : « Vous me trouverez sans doute, monsieur,
très exiravaganle; mais je ne puis m'empècher de
me plaindre puis(|ue la plus petite des grâces ne
1. Dans la suite, pendant la période révolutionnaire, Mme Du Pont
La Motte fut arrêtée sur ordre du Comité de Salut public daté du
3 thermidor an II. Saint-Just lui-raOme avait rédigé la note suivante :
« La Dupont-Lamotte, embastillée pour intrigues de Cour. Partie de
son liistoirc se trouve dans celle de la Bastille. La première intrigante
do l'Europe, correspondant avec les ministres des cours étrangères
dans l'ancien régime, admise chez le cardinal de Rohan, maîtresse de
Fleury qui a été prisonnier d'État à la citadelle d'Arras. Elle avait
pour agent de ses intrigues Deuzy, qu'elle a amené à Paris et qu'elle
faisait déguiser, tantôt en abbé, tantôt en officier. » Arch. nul.,
FV14;J7.
2. Le sauf-conduit est daté du 12 mai 1783. Arch. nat., F'/4450.
3. 1783, IG mai.
4. Arch. nat., F', llir., 15.
5. Déposition du P. Lutii, 1-1 sept. 1785, Arch. nat., X', B, 1 117.
9
130 L'AFFAIRE DU COLLIER.
veut m'êlre accordée. Je ne suis plus surprise
s'il se fait tant de mal et je puis encore dire que
c'est la religion qui m'a retenue de faire le mal K »
l. Publié par Chaix d'Est-Ange, p. 13.
XIV
LA PEINE DU CARDINAL DE ROHAN
Arrivant de son ambassade de Vienne, le prince
Lonis de Rohan était porteur de deux lettres écrites
par Marie-Thérèse, l'une pour Louis XVI, l'autre
pour j\Iarie-Antoinette. L'accueil du roi fut des
plus réservés. Il l'écouta quelques minutes et lui
dit brusquement : « Je vous l'erai bientôt savoir
mes volontés. » Quant à la reine, Rohan ne put
même pas obtenir d'elle une audience. Elle lui
envoya demander la lettre que limpératrice lui
avait confiée. Le jeune prélat en éprouva une peine
profonde, encore plus qu'il n'en fut irrité. Et il prit
la résolution de faire tout au monde pour adoucir
peu à peu la rigueur de sa souveraine.
L'enfant <{u'il avait saluée et bénie à Strasbourg
était devenue une femme d'une grâce délicieuse,
que la majesté du trône rehaussait de son éclat.
Rohan cherchait à gagner l'amitié de ceux qui
avaient occasion d'approcher la reine et pourraient
elVacer dans son esprit les mauvaises impressions
que le courrier de Vienne ne cessait d'y faire péné-
132 l'affaire du collier.
trcr. « Les inquiétudes que Votre Majesté me
témoigne dans sa très gracieuse lettre sur les
intrigues du prince de Rohan, écrit Mercy-Argenteau
à Marie-Thérèse, en date du 16 juillet 1776, n'étaient
pas sans fondement. Ce coadjuteur, étant parfaite-
ment raccommodé avec la princesse de Guéméné,
en obtint que celle-ci se chargerait de remettre une
lettre à la reine, dans laquelle le coadjuteur la sup-
pliait de lui accorder une audience. Heureusement
la lettre, sous un vernis de respect, avait un coin de
morgue et de reproche qui choqua. L'abbé de Ver-
mont et moi fîmes notre possible pour décider Sa
Majesté à déclarer nettement qu'elle n'avait pas
d'audience à donner au coadjuteur; mais la reine
prit un parti moins décisif, et, sur les instances
réitérées de la princesse de Guéméné, la reine,
sans accorder ni refuser, prétexta tantôt une occu-
pation, tantôt une promenade, de façon qu'enfin le
coadjuteur fut obligé de partir pour Strasbourg
sans avoir eu d'audience ^ »
Quand, en 1777, la grande alimônerie, la pre-
mière charge en dignité de la cour de France,
devint vacante, Rohan, qui avait la promesse do la
succession, faillit ne pas être nommé à cause de
l'opposition très vive que lui fit Marie-Antoinette
stimulée par Mercy-Argenteau. Encore le roi ne
donna-t-il son agrément que sous la condition que
Rohan signerait un engagement de se démettre de
la charge au bout d'une année; mais, comme le
fait observer INIercy , les Rohan-Marsau-Soubise
étaient dune action trop puissante pour ne pas
arrêter l'échéance d'un pareil billet.
1. Geffroy et d'Anicth, II, nO-71.
LA PEINE DU CARDINAL DE ROHAN. 133
Marie-Antoinette annonce la nouvelle à sa mère :
« Je pense bien comme vous, ma chère maman, sur
le prince Louis, que je crois de fort mauvais prin-
cipe et très dangereux par ses intrigues, et s'il
n'avait tenu qu'à moi, il n'aurait pas de place ici.
Au reste celle de grand aumônier ne lui donne
aucun rapport avec moi et il n'aura pas grande
parole du roi qu'il ne verra qu'à son lever et à
l'église '. «
« En vain, dit l'abbé Georgel, secrétaire particu-
lier du prince de Rohan, le grand aumônier écrivit-
il à la reine jusqu'à trois fois : ces lettres, il le sut
à n'en pouvoir douter, ne furent jamais lues. Elles
ne furent même pas ouvertes. En vain employa-
t-il la médiation des personnes à qui la reine donnait
des marques particulières de bonté et d'amitié, en
vain eut-il recours à Joseph II, frère de la reine,
lors de son voyage en France, pour être autorisé
à présenter son apologie, les réponses annoncèrent
une volonté bien décidée à ne jamais se porter à
aucune voie de rapprochement et de réconcilia-
tion '. »
Peut-être cependant la reine eût-elle laissé ses
rancunes s'assoupir, si Mercy, agent de Marie-Thé-
rèse, n'eût été là, aux aguets, actif à les réveiller.
« Tel que je connais le coadjuteur de Rohan, lui
écrivait l'impératrice d'Autriche, je le crois aussi
capable de s'insinuer dans l'esprit de ma fille quil
a été assez heureux pour se faire ici, à Vienne, de
nombreux partisans. »
Trisle et révoltant s])ectaclc, que cette mère,
1. Recueil de MM. de Beaucourt et de la Rocheterie, II, 140.
■2. Georgel, II, 19--'0.
134 L'AFFAinE DU COLLIER.
Marie-Thérèse, qui ne voit plus dans sa fille qu'un
instrument de sa politique. « Tout en elle désor-
mais, dit M. de Nolhac, sa beauté, sa popularité, sa
maternité, devra servir, à Flieure nécessaire, les
intérêts de la politique autrichienne. » Elle ose faire
dire à sa fille, dauphine de France, que l'Autriche
est sa patrie. Et cette patrie, comment veut-elle
qu'elle la serve? En étant gracieuse pour la Du
Barry, pour la courtisane qui déshonore la cour,
qui heurte en Marie-Antoinette la pudeur de femme
et la dignité d'épouse. ]\Iarie-Antoinette répond que
c'est plus fort qu'elle, cruelle ne peut; mais l'im-
pératrice insiste, elle veut, elle parle durement; sa
fille s'imaginc-t-clle avoir à lui donner des leçons de
dignité et d'expérience? Mercy vient à la rescousse.
Marie-Antoinette, obligée de céder, parle à la favo-
rite avec un sourire, et celle-ci, dans sa reconnais-
sance un peu brutale, veut aussitôt lui faire acheter
par le roi, en manière de récompense, une parure
de diamants.
Marie-Antoinette est devenue reine. Elle aurait le
devoir d'entrer en rapport avec le cardinal de Rohan,
son grand aumônier; mais l'impératrice veille, avec
ses dévoués auxiliaires, le comte de Mercy et l'abbé
de Vermond, et fait si bien qu'elle réussit à l'en
empêcher.
Rohan en était au désespoir. Marie-Antoinette,
gracieuse, vive, le fascinait. Et Rohan était ambi-
tieux. Ses débuts, les progrès rapides de sa carrière,
la situation prépondérante de sa famille, les dignités
dont il était revêtu, découvraient devant lui les plus
vastes espoirs. Les flatteurs, qui butinaient sur sa
fortune et ses dignités, le grisaient du souvenir de
LA PEINE DU CARDINAL DE ROHAN. 13o
Richelieu, de Mazarin, de Fleury, les cardinaux qui
avaient régné sur la France. « Il avait plus que le
droit, il avait le devoir, lui disait-on, de parvenir à
la direction de TÉtat. » Le malheur fit que le prince
Louis en arriva à le croire. Il dictait à son secré-
taire, le baron de Planta, les projets qu'il devait
réaliser quand il serait au ministère. C'étaient des
programmes de réformes politiques dont l'exécution
ferait le bonheur des Français*. Mais un obstacle
se dressait entre le pouvoir et lui. Et quel obstacle!
— la reine. i
Et c'est ainsi que, de plus en plus profondément,
dans cet esprit où l'imagination tenait une si grande
place, dans ce cœur tout féminin où la raison
n'avait pas accès, s'enracina une idée fixe, se déve-
loppa une obsession redoutable : regagner les
bonnes grâces de la reine.
« Je me représentais, dit le comte Beugnot, ce
malheureux cardinal de Rohan entre Gagliostro et
Mme de la Motte ^ » Ceux-ci, l'un et l'autre, avaient
dès le premier jour pénétré son caractère bon et
crédule, d'une naïveté confiante, un caractère d'en-
fant, et démêlé aussi l'ambition qui le rongeait et
qui, nonobstant tant de richesses et d'honneurs,
faisait le tourment de sa vie.
Cagliostro se chargeait de parvenir au but par ses
cérémonies.
Le comte de la Motte avait une sœur, qui avait
épousé à Bar-sur-Aubc un M. Lancotte de la Tour,
1. Rota\ix (le Villotte ilcclare devant lo Parlement qu'il a vu les
mémoires écrits de la main de Planta. Doss. Target, Dibl. v. de Paris,
ms. do la réserve.
2. I, 62.
136 L'AFFAIRE DU COLLIER.
homme d'esprit, mais caustique et brutal. Nous
avons vu les jeunes gens trouver asile chez les La
Tour quand Mme de Surmont les eut chassés de
sa maison. Mme de la Tour, excédée des mauvaises
plaisanteries de son mari, l'avait quitté en celte
année 1783 et était venue à Paris, avec sa lille Marie-
Jeanne, s'installer chez une tante, Mme Clausse, de
la famille de M. de Surmont, qui l'avait reçue chez
elle, rue du Sentier. jMarie-Jeanne était une petite
demoiselle de quinze ans d'une beauté et d'une
blancheur remarquables ^ Or, Caglioslro, pour ses
opérations, avait besoin d'une voyante, sujet plus
difficile à trouver qu'on n'imagine, car il fallait plu-
sieurs conditions : une pureté qui n'eût d'égale que
celle des anges, des nerfs délicats, des yeux bleus;
il fallait, en outre, que l'ange fût né sous la cons-
tellation du Capricorne. Or, il se trouvait que
Mlle de la Tour remplissait toutes ces conditions.
« La mère, dit Beugnot, faillit en mourir de joie et
crut que les trésors de Memphis et de la grande
ville de l'intérieur de l'Afrique allaient tomber sur
sa famille laquelle en avait prodigieusement be-
soin. »
L'illustre magicien crut utile de procéder à des
expériences préliminaires. Il reçut la jeune fille dans
son laboratoire, installé en l'hôtel de Rohan, rue
Vieille-du-Temple. « Mademoiselle, lui dit-il, est-il
vrai que vous soyez innocente? « Elle répondit avec
assurance : « Oui, monsieur, — Eh bien, ajouta
Cagliostro, je vais dans un instant connaître si vous
l'êtes. Recommandez-vous à Dieu et, avec votre
1. Dcugnot, I, 58 59.
LA PEINT. DU CARDINAL DE ROHAN. 137
innocence, mettez-vous derrière ce paravent, fermez
les yeux et désirez en vous-même la chose que vous
souhaitez voir. Si vous êtes innocente, vous verrez
ce que vous désirez voir, si vous ne l'êtes pas vous
ne verrez rien. » i\Ille de la Tour se plaça derrière
le paravent tandis que Cagliostro et le cardinal —
qui se tenait à côté de la cheminée — restaient au
dehors.
Cagliostro se mit à faire pendant quelque temps
des signes magiques, puis, s'adressant à la jeune
fille : « Frappez un coup par terre et dites si vous
voyez quelque chose? — Je ne vois rien, répondit
Marie-Jeanne. — Eh bien, mademoiselle, dit Ca-
gliostro, vous n'êtes point innocente. » Alors la
demoiselle piquée au vif répondit qu'elle voyait ce
qu'elle désirait, et sortit du paravent satisfaite
davoir convaincu les gens de son innocence.
Nous possédons un très précieux interrogatoire
de Marie-Jeanne de la Tour, racontant plus tard
aux commissaires du Parlement les cérémonies
de Cagliostro. C'est un document précis, authen-
tique, et qui nous montre sous le jour le plus
curieux le caractère du prince de Rohan '.
La jeune fille raconte que, s'étant rendue avec sa
mère à l'hôtel du cardinal, « l'hôtel de Strasbourg »,
elle y trouva le cardinal et Cagliostro. On lui mit
un petit tablier blanc, sur lequel il y avait un
crachat d'argent, et, après lui avoir fait réciter des
prières, on la fit s'approcher d'une table où il y
avait deux chandelles allumées et un grand vase
rempli d'eau claire. Cagliostro, derrière un paravent,
1. Intorr. de Marie-Jeanne de la Tour, âgée de quinze ans, 21 sept. 1185,
ArcA. na^,X^ B/141 7.
138 L'AFFAIRE DU COLLIER,
faisaiL (les gestes avec une cpée, invoquait le grand
Golle, les anges Rapliaël et Michaël. Il demandait
à Mlle de la Tour si elle voyait la reine dans le vase.
Marie-Jeanne, qui ne voyait rien, répondit qu elle la
voyait parfaitement et cela «pour se débarrasser»,
déclara-t-elle aux juges.
Cagliostro lui demanda ensuite si elle ne voyait
pas des anges et de petits bonshommes qui voulaient
lembrasser, et, comme elle répondit que non :
« Mettez-vous en colère, dit Cagliostro, frappez du
pied, appelez le grand Gofte, dites aux anges de
venir vous embrasser ! » A quoi elle répondit qu'elle
les voyait et embrassait les petits bonshommes, et
cela, ajouta-t-elle, « pour se débarasser ». « Le
cardinal, pendant ce temps-là, était en prière et se
prosternait et dit à la déposante, en s'en allant, de
ne rien dire, car cela lui ferait du tort. »
Mlle de la Tour alla encore au palais du cardinal
une autre fois. Elle avait emporté ce jour-là une
longue chemise blanche et une écharpe bleue,
selon la recommandation de Cagliostro. Vêtue de
cette chemise et ceinte de cette écharpe, elle fut
introduite dans une chambre tout éclairée de bou-
gies. Sur la table il y avait encore un vase rempli
d'eau transparente et, tout autour, des étoiles, de
petits bonshommes et des signes qu'elle n'dvait
jamais vus. C'étaient des hiéroglyphes et des figu-
rines représentant Isis et le bœuf Apis, Caglioslro,
ayant recommencé à faire de grands gestes avec
son épée, lui demanda si elle ne voyait pas dans la
carafe une femme blanche et si cette femme ne res-
semblait pas à la reine. Marie-Jeanne, qui ne voyait
toujours rien, répondit qu'elle l'apercevait.
LA PEINE DU CARDINAL DE ROHAN. 139
<( Il lui demanda ensuite si elle ne voyait pas un
vieux bonhomme vêtu de blanc, qui se promenait
dans le jardin, qui venait pour l'embrasser; elle dit
qu'elle le voyait, et que c'était pour se débarrasser. »
Elle dut ensuite répéter les invocations au grand
Coite et à l'ange Gabriel, puis Gagliostro l'avertit
qu'elle allait voir le cardinal à genoux, tenant en
main une tabatière dans laquelle il y aurait un petit
écu, et, comme il recommençait dans une agitation
de plus en plus grande ses gestes avec son épée, la
jeune fille lui dit qu'elle voyait effectivement le
cardinal à genoux tenant en main une tabatière
dans laquelle il y avait un petit écu. Alors le car-
dinal, très animé, dit que c'était « incroyable, extra-
ordinaire », et il avait, observe jNIlle de la Tour,
« l'air pénétré de joie et de satisfaction ». « J'ai été
complètement aveuglé, dira plus tard le prince de
Rohan devant le Parlement, par le désir immense
que j'avais de regagner les bonnes grâces de la
reine '. «
Tel était le cardinal de Rohan. Or, l'obstacle prin-
cipal auquel se heurte l'histoire du collier, est
l'invraisemblable crédulité qu'elle exige de la part
du cardinal-. Et voilà que des textes précis, con-
cordants, authentiques, prouvent que le cardinal
était incroyablement crédule. Deux jours avant
qu'il lut arrêté, Gagliostro lui avait persuadé
qu'il avait dîné avec Henri IV. « Gette anecdote,
dit la Gazelle de Let/de, dont on peut garantir
1. Gcorgel, H, 201.
2. Voir M° Labori, le Procès du Collier, discours prononcé à la con-
fércacc des avocats le 9G nov. 18S8, dans la Gazette des Tribunaux du
•20 nov. 1SS8, p. 2, col. 1.
140 L'AFFAIRE DU COLLIER.
rauthenticité, justifie toutes les imprudences du
cardinal '. » « Sa crédulité incroyable , note le
duc de Lévis, est réellement le nœud de toute
Taflaire et dispense de recourir aux explications
non moins incroyables qu'on n'a pas manqué
de suggérer -. » On dira que, plus haut, nous avons
présenté Rohan comme un homme d'esprit. Dans
son Garde du Corps, Manuel a prévu l'objection,
et cite le Barbier de Séville : « Quand la jolie
Suzanne dit à Figaro que les gens d'esprit sont
bêtes, elle a bien raison, Suzanne. »
1. Gazette de Leyile, du 9 nov. HSS.
2. Souvenirs et Portraits (1813), p. 154.
XV
LA FAVEUR DE LA REINE
La comtesse de la Motte avait de son côté dressé
ses batteries. En avril 1784 elle commença de parler
au cardinal, discrètement d'abord, de ses relations
avec la reine ^ Puis elle donna des détails que
Rolian, tenu éloigné de la Cour, ne pouvait con-
trôler. Elle accumulait les anecdotes avec son ima-
gination précise, vivante, et qui, dans le courant
même de la conversation, la servait avec tant
d'abondance et de rapidité. Le cardinal, très con-
fiant, ne doutait pas, doutait d'autant moins que
peu à peu elle lui donnait les nouvelles les plus
agréables. Elle était reçue dans l'intimité de la
reine, disait-elle, qui n'avait plus de secrets pour
elle, qui lui confiait ses pensées, à elle, son amie, sa
cousine, fille des Valois, pensées dont le fond lui
était à présent connu peut-être mieux qu'au roi lui-
même. Et elle pouvait affirmer que la reine revenait
1. Notes de Roliari pour M" Target, Dibl. v. de Paris, ms. de la
rOscrve.
142 L'AFFAIRE DU COLLIER.
peu à peu de ses impressions premières, des men-
songes perfides que lui avait insinués le comte de
]\Iercy, des calomnies que lui apportait le courrier de
Vienne. La conduite du cardinal de Rolian, si géné-
reuse vis-à-vis du prince de Guéméné, son neveu,
et d'autres traits de sa bienfaisance montrent, disait
la reine, que le grand aumônier a le cœur bon '. En
mai, Jeanne déclara au prince Louis que, pénétrée
de reconnaissance pour tant de bienfaits reçus de
lui, elle était résolue de consacrer désormais à lui
élre utile toute l'influence dont elle disposait à la
Cour et en mai, le visage radieux, elle lui annonça,
que, sans doute, le but ne tarderait pas d'être
atteint^.
Elle alla plus loin et, renouvelant le procédé qui
avait si bien réussi en 1777 à Mme Cahouet de Vil-
liers avec le fermier général Déranger, elle persuada
à Rohan que la reine, en passant, lui ferait un signe
de tète où il verrait clairement une marque de son
intérêt. Rohan fut aux aguets, et ce signe, « cette
nuance », comme il dira lui-même, il crut eflecli-
vement l'apercevoir à plusieurs reprises ^. Ce point
acquis, Mme de la Motte fit un pas de plus. Elle
se hasarda à mettre sous les yeux du prince Louis
des lettres sur papier blanc vergé, bordé dun liséré
bleu clair, ayant aux coins les lis de France, que la
reine écrivait à sa cousine, la comtesse de Valois, et
où, do lomj)s à autre, passait le nom du grand
aumônier.
Le Père Loth déposera plus tard devant les com-
1. Notes do Rohan pour M" Target, Uibl. v. dt; Paris.
■2. Noies de Rolian pour jM"^ Tarj,'et, ibiJ.
3. Déclaration rcdigéc par le cardinal de Rolian à la Bastille pour
Vergennes et le maréchal de Castrics le 20 août 1785.
LA FAVEUR DE LA RELNE. 143
missaires du Parlement : « Je me rappelle qu'une
fois, me présentant chez Mme de la Motte pour lui
parler, je ne pus entrer parce qu'elle était, me
dit-on, occupée avec le sieur Yilletle. On ouvrit la
porte peu après et je vis auprès du lit de Mme de
la IMotte une petite table de nuit sur laquelle étaient
posés un écritoire et du petit papier vergé bordé de
vignettes bleues ' . » Le fidèle Deschamps allait
acheter le papier à vignettes chez un parfumeur
rue Saint-Anastase, et parfois chez un papetier rue
des Francs-Bourgeois.
Mme de la JMotte dit bientôt au cardinal : « Mes
instances ont eu leur elTet. Je suis autorisée par la
reine à vous demander votre justification par écrit. »
Jeanne avait un sourire enchanteur, une voix qui
persuadait ; Rohan écoutait, enchanté, persuadé.
Rohan écrivit sa justification. Il y mit un soin
infini. Le brouillon en fut fait et déchiré vingt fois.
Enfin il en donna le texte. Mme de la Motte apporta
quelques jours après une réponse sur papier de
petit format, doré sur tranches. La reine y disait :
'< Je suis charmée de ne plus vous trouver coupable.
Je ne puis encore vous accorder l'audience que
vous désirez. Quand les circonstances le permet-
tront, je vous en ferai prévenir. Soyez discret. » Et
la comtesse de la Motte engagea le cardinal à
répondre pour dire sa joie, sa gratitude.
Villette avouera devant le Parlement qu'il a com-
nu'ucé à écrire au cardinal des lettres soi-disant de
la reine, en mai 1784. Il écrivait sous la dictée de
Mme de la Motte. C'étaient, dira-l-il, des lettres
1. Coiifroulalion de Kolian au P. Luth, 10 mars 1760, Arc/i. «a^,
X% B/U17.
144 L'AFFAIRE DU COLLIER.
« agréables ». Il avait dabord dit « d'inclination »,
mais il s'est repris.
« Je ne comprenais pas, déclarera Villette, ce que
Mme de la Motte me faisait écrire; mais je m'aper-
cevais que, par ses écrits, elle voulait tromper le
cardinal et, par les réponses du cardinal, je voyais
quil avait l'ambition de se servir du crédit de
Mme de la Motte auprès de la reine, pour devenir
premier ministre*. »
Ces lettres furent assez nombreuses, mais toutes,
celles qui étaient censées émaner de la reine aussi
bien que les réponses du prince Louis, étaient brû-
lées au fur et à mesure par Jeanne de Valois -.
« Ce fut ainsi, observe Tabbé GeorgeP, que les
lettres et les réponses se succédèrent. Cette corres-
pondance dont, malheureusement, on n'a plus trouvé
de vestige, était graduée et nuancée dans les préten-
dues lettres de la reine, de manière à faire croire
au cardinal qu'il était parvenu à inspirer à cette
princesse la plus intime confiance et le plus grand
intérêt. »
Georgel parle à celte date des conciliabules entre
Rohan, le baron de Planta, son homme de confiance,
Cagliostro et le secrétaire particulier du cardinal,
Ramon de Carbonnières.
Le baron Frédéric de Planta appartenait à une
bonne famille des Grisons. Il était protestant et
avait servi avec distinction comme capitaine dans
les armées du roi de France et dans celles du roi de
1. Notes rédigées pour la défense du cardinal de Rohan. Doss. Target,
BHjL V. de Paris, ms. de la réserve.
2. Déclaration de Rctaux de Villette.
3. Mémoires, 11, 43.
LA FAVEUR DE LA REINE. 145
Prusse. Le prince Louis l'avait rencontré à Vienne,
où Planta lui avait rendu de grands services comme
« observateur des choses de la Cour et de la poli-
tique ». Carbonnières était un jeune homme très
distingué, mais d'une imagination exaltée et qui
joua plus tard, comme député de Paris, un rôle à
la tribune et dans les comités de l'Assemblée légis-
lative. A ce petit conseil fut adjointe Mme de la Motte.
On lisait en grand secret, à la lueur des chandelles,
les billets à liséré bleu. « Mme de la INIotte, remarque
Georgel, les jouait tous. » Cagliostro invoquait l'ange
de lumière et l'esprit des ténèbres. Il prophétisa que
cette heureuse correspondance allait placer le prince
au plus haut point de la faveur, que son influence
dans l'État allait devenir prépondérante et qu'il en
userait pour la propagation des bons principes, la
gloire de l'Être suprême et le bonheur des Français.
Tant et si bien que Rohan ne douta plus du désir
que la reine avait de le recevoir pour lui dire seule
à seul ses sentiments d'affection et d'estime, mais
qu'à cause de Breteuil et de sa faction encore si
puissante sur l'esprit du roi, ce revirement devait
être tenu caché quelque temps encore. La première
entrevue aurait lieu secrètement, le soir, au fond
d'une allée solitaire du parc de Versailles, à quelque
distance du château.
Ce fut pour Rohan une aurore radieuse de lumière
et de joie. Dans l'éloignement, la reine était devenue
pour lui une créature surnaturelle, rayonnant dans
la gloire royale de l'éclat de sa grâce et de sa
bonté. Et c'était la bonté qui la rapprochait de lui.
Elle savait à présent la cause de ses dettes, de ces
dettes tant reprochées, et se reprochait sans doute
tu
146 L'AFFAIRE DU COLLIER.
à elle-même sa dureté, ce dédain froid et hautain
dont elle l'avait si longtemps meurtri. Elle allait lui
dire elle-même sa rentrée en faveur et qu'elle savait à
présent qui il était. Elle viendrait lui dire ce retour
en grâces, seule, dans le silence de la nuit, en atten-
dant le jour où elle le proclamerait devant la France
entière.
Rohan était accoudé à l'appui de la fenêtre ouverte
sur les jardins de l'hôtel Soubise. Le soir s'obscur-
cissait. Ses idées devenaient incertaines. Il ne démê-
lait plus lui-même ses sentiments. Ce n'était plus en
lui qu'une émotion de reconnaissance, de reconnais-
sance pour la souveraine gracieuse et clémente, et
pour la jeune femme aussi, Jeanne de Valois, qu'il
avait assistée dans sa misère de quelques deniers,
comme une pauvresse, et qui, à présent, de ses
faibles mains, par un effet de la Providence trop
attentive au peu qu'il avait fait, le portait, lui,
prince de l'Église, jusqu'auprès du trône royal.
« J'ai toujours remarqué — dira l'an d'après un
pamphlétaire, au cours d'un libelle vendu sous le
manteau, — dans le génie de M. le Cardinal, une
sorte d'élévation, de droiture et de pénétration, qui
me l'ont fait regarder comme un homme rare, dont
les qualités ne paraissent pas avec tout leur avan-
tage parce qu'il ne s'assujettit pas assez pour les
montrer dans un certain jour et pour s'attirer
l'estime qu'elles méritent. C'est une pierre précieuse
qui, polie selon des lois moins ordinaires, rend
un genre d'éclat d'après lequel on n'est pas encore
assez habitué d'en juger le prix'. »
1. Lettre à l'occasion de la détention de S. E. M. le cardinal de Rohan
à la Bastille (s. 1., 1785), p. 17.
MCOLE LEGUAV OU LE GUET, dite BARONNE d'oLIVA
La sccne du bas représente la première entrevue de Nicole d'Oliva
avec le comte de la ^Iotte dans les jardins du Palais-Royal.
Estampe populaire. — Collection de M. Alfred Bégis.
XYI
LA BARONNE D'OLIVA
En juillet 1784, le comte de la Motte remarquait
dans les jardins du Palais-Royal — le rendez-vous
à cette époque de la jeunesse joyeuse et où la Motte,
pour cause, se trouvait souvent — une jolie per-
sonne qui venait s'asseoir régulièrement à la môme
place, où elle se distrayait très gracieusement à
jouer avec un enfant. Elle avait de longs cheveux
d'un blond cendré, souples et ondoyants, une gorge
superbe et de grands yeux bleus d'une expression
claire et douce, un regard d'enfant*. Elle exerçait
le joli métier de modiste et s'appelait de son vrai
nom Marie-Nicole Leguay. Elle était née rue Saint-
Marlin, le l""" septembre 17C1, de Claude Leguay,
officier invalide, bourgeois de Paris, et de sa femme
Marguerite David. « Mon premier malheur, dira-
t-elle dans la suite, fut de perdre trop tôt une mère
tendre et vigilante, dont la présence et les soins
1. Bette d'Étienville, Second Mcmoirc, dans sa Coll. compL, II, 32. —
On a le portrait de Nicole Leguay, dit baronne d'Oliva, ad vivuin, par
Pujos, yravô par Legrand.
148 L'AFFAIRE DU COLLIER.
eussent éloigné de moi les dangers inséparables
dune jeunesse abandonnée à elle-même. « Orphe-
line de père et de mère, Nicole avait été placée rue
de la Grange-Batelière, chez un certain Antoine
Legros, qui prenait des enfants en pension ; mais
elle y fut maltraitée et son éducation entièrement
négligée. La jeune fdle fut contrainte de se sauver
et se trouva sur le pavé de Paris. Legros se garda
de lui faire connaître sa famille. Il se garda aussi
de lui remettre une somme d'argent asstez impor-
tante qu'avant de mourir Leguay lui avait confiée
pour son enfant. Legros étant mort à son tour, en
février 1783, ses héritiers venaient de remettre à
Nicole quatre mille livres. En réalité ils lui devaient
davantage ; mais, faible à se défendre, elle avait
accepté cette transaction'. On ne l'appelait plus
Nicole Leguay. Dans le monde de la jeunesse dorée,
elle n'était connue que sous un nom de guerre,
]\Ime de Signy, car, bonne fille, trop bonne fdle
sans doute, elle ne savait rien refuser, mais abso-
lument rien, à ceux — et ils étaient nombreux —
que ses charmes remplissaient d'admiration. Elle
demeurait au Petit hôtel de Lambesc, rue du Jour,
fréquentée assidûment par un jeune gentilhomme,
Jean-Baptiste-Toussaint de Beaussire, écuyer, fils
d'un lieutenant au grenier à sel de Paris, qui, après
avoir perdu, lui aussi, son père et sa mère, dépen-
sait gaiement le patrimoine assez considérable dont
il avait hérité.
Les après-midi la jeune modiste allait fréquem-
ment passer deux ou trois heures dans les jardins
1. Arch. na(.,Y, 5110.
L\ BARONNE d'oLIVA. 149
du Palais-Royal, avec un enfant de quatre ans, un
joli petit bonliomniiP, aux boucles brunes, qu'elle
avait pris en affection et que ses parents lui con-
fiaient.
Nicole était en somme une bonne et gentille créa-
ture, une de ces petites Parisiennes qui demandent
peu à la vie, cueillent dans leur jeunesse les fruits
de l'amour, heureuses de leur beauté et de leur
tendresse, insouciantes et confiantes, à la fois naïves
et rusées, mais dont les ruses ne sont guère
méchantes. Marie-Antoinette la traitera avec mépris :
« Une barboteuse des rues, » dira-t-elle. Conser-
vons-lui noire sympathie. En somme elle en était
digne.
Le comte de la Motte est dès l'abord frappé des
grâces de la jeune femme et, plus encore, de sa
ressemblance vraiment surprenante avec la reine. Il
lie conversation. « 11 se présente, dit Nicole Leguay,
avec tous les témoignages du respect et de l'honnê-
teté et me prie de lui permettre de venir me voir et
me faire sa cour. Je ne pus prendre sur moi de lui
refuser cette permission. » Assurément.
Dans ses pamphlets, Motus, libelliste et mauvaise
langue, reproduit le récit fait par Nicole en le cou-
pant de ses réflexions.
« Un jour du mois de juillet, dit Nicole, après
midi, j'étais assise au Palais-Royal. J'avais pour
toute société l'enfant dont je viens de parler. Je
vois passer plusieurs fois devant moi un grand
jeune homme qui se promenait seul. 11 m'était
inconnu. Il me fixe. Je m'aperçois même qu'à
mesure qu'il m'approche, il ralentit sa marche,
comme pour me considérer à loisir. Une chaise
150 L'AFFAIRE DU COLLIER.
était vacante à doux ou trois pieds de la mienne...
« Un petit clin d'oeil..., interrompt il/o/ws.
— Il vint s'asseoir, poursuit Nicole.
— C'est l'ordinaire, observe Motus.
— Je passe rapidement, dit Nicole, sur ces pre-
mières circonstances dont un plus long détail serait
inutile.
— Très inutile, selon Motus. Le plus petit bour-
geois de Paris sait ce qu'il en est.
— Il suffît de dire, continue Nicole, que nous
nous rencontrâmes plusieurs jours de suite au
Palais-Royal.
— Bon! s'écrie Motus, tout va au mieux.
— Je venais un soir de le quitter et de retourner
au logis, dit Nicole en terminant : il m'avait
suivie. »
Motus conclut : « C'est l'usage*. »
Le comte de la Motte se conforma à cet usage
d'une manière assidue. D'ailleurs sa femme, ne tar-
dant pas à faire la connaissance d'une personne
aussi aimable, introduisit Nicole Leguay dans son
salon de la rue Neuve-Saint-Gilles, après lui avoir
donné le nom de baronne d'Oliva — l'anagramme du
nom de Valois. Elle l'invite à dîner, lui fait toutes
sortes de politesses et mille et une cajoleries-. Elle
a bientôt gagné sa nouvelle amie à ses projets. Ce
quelle lui demande n'est d'ailleurs qu'une bagatelle,
et « vous ferez tant de plaisir à la reine, ma toule
belle, qui a l'intention de vous donner en retour
1. Suite des observations de Mol us sur le Mrmoire de Mlle d'Oliva,
p. 21-2-2.
2. Analyse pour la demoiselle d'Oliva dans la Collection complète, VI,
18; second Mémoire pour Bette d'Étienville, ibid., II, 45.
MARC-ANTOINE-NICOLAS, COMTi: DE LA MOTTE
La scelle du bas représente la première visite du comte de la Motte a
M"-- dOliva.
listampc populaire. — Collection de M. Allred liégis.
LA BARONNE DOLIVA. loi
quinze mille livres et, en ouUe, un cadeau qui
vaudra davantage encore.
— Qu'est-ce donc que vous voulez que je fasse?
— La plus petite chose du monde. Vous remettrez
un soir, dans une allée des jardins de Versailles,
une rose et un billet à un grand seigneur qui vous
baisera la main.
— Mais qu'importe à la reine?
— Mon cher cœur, il serait trop long de vous
expliquer cela. Le comte viendra vous chercher
demain soir et vous mènera à Versailles '. »
« Il ne m'a pas été difficile, dira Mme de la Motte
aux commissaires du Parlement, de persuader à la
fille dOliva ce jour ce rôle-là, parce qu'elle est fort
bête -. »
1. Mchii. pour la demoiselle Légua;] d'Oliva, éd. oi'ig., p. "72 et suiv.
Second Mémoire, p. 18.
2. Interr. du 8 mai 1786, publié par Campardon, p. 391.
MADELEINE BRIFFAULT, DITE ROSALIE.
FEMME DE CHAMBRE DE M""" DE LA MOTTE
La scène du bas représente M'""-- de la Motte et Rosalie habillant
M"" d'Oliva pour la scène du Bosquet.
Estampe populaire.— Appartient au cabinet de^ Estampes de la Biblio-
thèque nationale.
XVII
LE BOSQUET DE VENUS
Le lendemain était le 11 août 1784. Entre sept et
huit heures du soir, le comte de la Motte et Rélaux
de Villette vont, en voiture de remise, chercher la
nouvelle baronne d'Oliva au Petit hôtel de Lam-
besc et partent avec elle pour Versailles. Ils arri-
vent à dix heures du soir. La voiture s'arrête place
d'Armes où les voyageurs mettent pied à terre. De
son côté Mme de la Motte, dans une autre voiture
de remise, était passée prendre le baron de Planta
et était arrivée avec lui et avec Rosalie, la soubrette
au nez retroussé. Nicole est conduite au logement
que la comtesse occupe place Dauphine, chez les
Gobert '.
La demoiselle d'Oliva est coiffée par Rosalie sous
les ordres et au goût de Mme de la Motte, une
coiffure « en demi-bonnet ». C'est la dame de la
Motte elle-même qui rhal)ille : elle lui passe une
robe blanche de limon moucheté, garnie d'un des-
sous rose, une u robe à l'enfant, » appeice alors
1. Notes de Tarj.'et, IJiOl. v. de Paris, ms. de la réserve; Second
Mémoire puur la d'Oliva. p. 10-11.
154 LAFFAIUE DU COLLIER.
« gaulle » ou « chemise ». La comtesse s'inspire du
portrait de Marie-Antoinelte par Mme Vigée-Le-
brun. qui venait de faire sensation au Salon de 1783,
où Ion avait elTectivement vu la reine vêtue d'une
gaulle longue et blanche, très simple, dont la mous-
seline et la batiste faisaient tous les frais '.
Avant de sortir, Mme de la Motte jette sur les
épaules de sa jeune compagne un mantelet blanc,
en laine fine, et lui met sur la tête une « calèche »
en gaze d'Italie blanche. Elle revêt elle-même un
domino moiré de taffetas noir. Et Ton se rend avec
le comte de la Motte chez le plus fameux traiteur
de la ville pour y souper et s'y donner du cœur.
Dans le grand parc, morne, désert, le silence de
la nuit. On entend seulement au loin, dans lombre,
le bruit de Teau qui joue dans les bassins. Le ciel
est sombre, sans lune ni étoiles. La baronne et ses
deux compagnons ont marché quelques instants
sur la terrasse qui s'étend devant le château, dont
lo grand rectangle ne forme lui-même quuue masse
noire dans la nuit noire. Puis ils sont descendus
vers le bosquet de Vénus*. Ils y sont entrés. Le
1. Ce portrait, aujourd'hui la propriété de Mme la comtesse de Biron,
est reproduit ici. — • L'expression « gaulle », venait du mot ijole, « vête-
ment de nuit fait d"une étoffe légère ». Dictionnaire du patois de la
Flandre française, par Vermesse.
2. C'est par erreur que plusieurs historiens placent la scène sur la
terrasse du château et d'autres dans lo bosquet des Bains d'Apollon.
Elle a été reconstituée ici d'après les dépositions et interrogatoires du
cardinal de Rohan, de Rétaux de Villctte et de la d'Oliva, les Mémoires
de l'abbé Gcorgcl et la déclaration, du 7 nov. 1785, d'un juif nommé
Natlian, brocanteur et usurier, à qui la petite d'Oliva, qui était entre ses
pattes, fit des confidences quelques jours après l'événement. Rétaux,
dans ses deux interrogatoires, celui qu'il subit dès son arrestation à
Genève (voir Compte rendu de ce qui s'est passé au Parlement relativement
LE BOSQUET DE VENUS. 1^;>
bosquet, blotti contre Fénorme mur qui soutient
Tescalier des Gent-Marches, dans ce bas-fond, est
plus sombre encore. Les pins et les sapins, les
cèdres, les tilleuls, les ormes qui le couvrent de leur
feuillag-e, mêlent leurs branches. C'est une voûte
dont les percées rencontrent le ciel noir. Les char-
milles font des rideaux épais de mélèzes et de tuli-
piers et de buis massif. A peine distingue-t-on le
carré d'une petite clairière, les allées et le rond-
point du milieu. Ici le silence est absolu. Seuls les
oiseaux de nuit, en volant, froissent les feuilles de
leurs ailes : bruissement qui surprend et fait fris-
sonner. Nicole a vraiment peur et se serre au comte
de la Motte. Subitement, comme une ombre, arrive
un homme, à qui le comte dit : « Ah! vous voilà! »
et riiomme disparaît. C'était Rétaux de Villette.
On s'est arrêté dans une allée. Mlle dOliva,
craintive, immobile, n'ose se retourner. On prête
l'oreille. Les petites pierres des allées craquent sous
un bruit de pas qui se rapprochent. Trois hommes
paraissent. L'un d'eux s'avance, grand, mince, serré
dans une redingote, sous un long manteau, son
grand chapeau rabattu en clabaud sur le visage.
Mlle d'Oliva est poussée par le bras. Le comte et la
comtesse se sont éloignés. Elle est seule. Elle tremble
autant que les feuilles des arbres : la rose qu'elle
tient s'échappe de ses doigts. Une lettre est dans sa
poche, mais elle ne songe pas à l'en tirer. L'homme
à l'affaire de. M. le Cnrdinnl, p. 57), et celui (iu"il subit devant les com-
missaires (lu Parlement (Campardon, p. 30'2), indique nettement le
bosquet do Vénus. Une statue do Venus devait y être placée au centre :
elle ne le fut pas, mais à cette date, en prévision de ce projet, le bos-
quet, aujourd'hui husquel de. la Reine, portait bien le nom do bosquet de
Vénus. \o\Y Aug. Jolian, le Lahrjrinthe de Versailles et le Bosquet de la
Heine, dans Versailles illustré, •iO janv. 1901, p. 115^19.
136 l'affaire du collier.
au grand manteau s'incline jusqu'à terre, baise le
bas de sa jupe. Nicole murmure, elle ne sait pas,
elle n"a jamais su quoi. Le cardinal, qui n'est pas
moins ému, croit entendre : « Vous pouvez espérer
que le passé sera oublié. » Il s'incline de nouveau
avec des paroles de reconnaissance et de respect,
auxquelles la demoiselle d'Oliva, qui tremble de
plus en plus, n'entend pas un mot. Brusquement
un individu survient en coup de vent : « Vite, vite,
venez, voici Madame et Mme la comtesse d'Artois! »
C'est encore Rétaux de Villelte. La demoiselle d'Oliva
est emmenée par le comte de la Motte et le cardinal
se retire suivi de la comtesse.
Telle fut la fameuse scène dite du Bosquet.
Le jeune Albert Beugnot était le lendemain rue
Neuve-Saint-Gilles, où il attendait agréablement la
maîtresse du logis en compagnie de la lectrice et
dame de compagnie, Mlle Colson. « Celle-ci ne man-
quait ni desprit ni de malice, » écrit-il. « Je crois,
« me dit-elle ce jour-là, Leurs Altesses occupées à de
« grands projets. On passe la vie à des conseils
« secrets où le premier secrétaire (Rétaux) est seul
« admis. Sa Révérence le second secrétaire (le Père
(c Loth) en est réduit à écouter aux portes, et il fait
« trois voyages par jour rue Vieille-du-Teraple, sans
« deviner un traître mot des messages qu'on lui
« confie. Le frocard s'en désole, car il est curieux
« comme une vieille dévote. »
« Entre minuit et une heure, poursuit Beugnot,
nous entendons enfin le bruit d'une voiture d'où
descendent M. et Mme de la Motte, Villette et une
femme de vingt-cinq ou trente ans, blonde, fort
belle et remarquablement bien faite. Les deux
LE BOSQUET DE VÉNUS. 157
femmes étaient mises avec élégance mais avec sim-
plicité ; les deux hommes en frac ; de sorte qu'on
avait l'air de revenir d'une partie de campagne. On
commença par des plaisanteries obligées sur mon
tète-à-tète avec Mlle Colson. On déraisonnait, on
riait, on fredonnait, on ne se tenait plus sur ses
jambes. L'inconnue partageait l'allégresse com-
mune, mais elle gardait de la mesure et de la timi-
dité. » Beugnot, sentant que sa présence gênait les
joyeux compagnons et les empêchait de parler libre-
ment de ce qui les mettait en si bonne humeur, prit
congé. Sans le retenir, on lui demanda de recon-
duire en voiture la jeune inconnue.
« Comment donc, mais avec plaisir! >>
« La figure de cette femme, dit Beugnot, m'avait
jeté, dès le premier coup d'œil, dans cette sorte
d'inquiétude qu'on ressent devant une figure qu'on
est bien sûr d'avoir vue quelque part. En voiture,
je lui adressai différentes questions, mais je n'en
pus rien tirer. Je déposai cette belle silencieuse rue
de Cléry. L'inquiétude que m'avait causée sa figure
était sa parfaite ressemblance avec la reine *.... »
1. Sur cette ressemblance tous les contemporains sont d'accord. « Il
n'est pas surprenant, d'après mes yeux, que M. le cardinal, dans l'obs-
curité, ait pu prendre la tille d'Oliva pour la reine ; même corporance,
même peau, mêmes cheveux, une ressemblance de phjsionomie qui m'ont
frappé. » Notes du dossier Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
XVIII
PREMIERS EFFETS DES BONNES GRACES
DE LA REINE
Rohan dira lui-même, par l'intermédiaire de son
avocat, M" Target, en quel état la scène du bosquet
avait mis son esprit : « Après ce fatal moment, le
cardinal n'est plus seulement confiant et crédule, il
est aveugle et se fait de son aveuglement même un
inviolable devoir. Sa soumission aux ordres qu'il
recevra par la dame de la Motte s'enchaîne au senti-
ment du profond respect et de la reconnaissance
qui vont disposer de sa vie entière ; il attendra avec
résignation le moment où la bonté qui rassure voudra
bien se manifester; mais en attendant il obéira à
tout : tel est Fétat de son âme. »
Mme de la Motte ne tarde pas à mettre cet état
d'âme en exploitation. Quelques jours se sont à
peine écoulés depuis l'entrevue du bosquet, qu'elle
fait savoir au cardinal que la reine désire un prompt
secours de cinquante mille livres pour une famille
d'infortunés gentilshommes. .Jeanne est anxieuse :
le prince donnera-t-il l'argent '? Rohan est heureux
1. Mém. de Target, <lans le recueil Belle d'Étienville, IV, 28-29.
100 l'affaire du collier.
que la reine daigne avoir recours à ses humbles ser-
vices. Gomme il n'a pas la somme sous la main, il
remprunte au juif Cerf-Beer. u Vos bons offices, lui
dit-il, vous donnent la certitude d'une protection de
la plus haute importance, pour vous et pour votre
nation K »
Le 21 août, à cinq heures du soir, le Père Lolli
était dans le cabinet de toilette de la comtesse —
parfaitement, dans le cabinet de toilette. Jeanne
s'apprêtait pour le souper et le bon moine lui tenait
compagnie. Cependant il lui trouvait l'air inquiet.
« Un souci?...
— J'attends 50 000 livres d'une personne qui doit
me les apporter à ce moment et ce délai me fait
croire que la chose n'aura pas lieu, ce qui m'afflige-
rait beaucoup. »
Le lendemain Loth apprit que les .^0000 livres
avaient été réellement versées. La joie de Jeanne
éclatait :
« A peine fùtes-vous sorti hier, que le baron de
Planta arriva avec la bonne nouvelle! »
Et comme le ]\Iinime réitérait ses compliments :
« C'est la reine qui a ordonné à M. le cardinal de
me compter cette somme et il a ordre de Sa Majesté
de me compter successivement oOOOO écus ^. »
C'est le chiffre que Jeanne elle-même a fixé.
Cependant elle jugea utile d'éloigner le prince
momentanément. Un petit billet à liséré bleu vint
tout à propos lui conseiller de se retirer quelque
1. Georgel, II, 43.
2. Notes de Target d'après les indications du P. Loth, Bibl. v. de Paris,
vas. de la réserve; déposition du P. Loth, 14 sept. 1783, Arch. nat.,
X', B, 1417.
EFFETS DES BONNES GRÂCES DE LA REINE. 161
temps en Alsace. Avant de partir, Rohan recom-
manda à Planta, qui restait à Paris pour les besoins
de la correspondance à liséré bleu, de remettre à
Mme de la Motte, pour la reine, tout l'argent qu'elle
lui demanderait, ajoutant que, si la somme était
d'un chiffre élevé et le besoin pressant, il devait
vendre des objets d'art et des meubles de prix. Une
nouvelle demande se produisit en effet, mais, comme
elle n'était pas urgente, le cardinal attendit novem-
bre pour envoyer de Saverne à la comtesse une
deuxième somme, de cent mille francs cette fois,
qui fut également portée par le baron de Planta '.
Nous avons vu dans quelle gène affreuse se trou-
vai! Jeanne de Valois en juin 1784 : elle avait aliéné
à cette date non seulement sa pension de quinze
cents livres, mais celle de son frère le marin, dont
elle avait le brevet entre les mains; le Père Loth
négociait pour elle un emprunt de trois cents livres
afin qu'elle pût payer son loyer. Or, en ce mois
d'août 1784, où est fait le premier versement de
cinquante mille livres, Jeanne place trente-neuf
mille livres chez divers particuliers. En septembre,
elle charge son homme d'affaires, le Père minime,
de convertir en argent vingt billets noirs de cent
livres chacun de la caisse d'escompte -. En no-
vembre, après le deuxième versement, elle achète
1. L'envoi des cent cinquante mille livres, fait par le cardinal, fut
nié dans la suite par Mme de la Motte : il est prouvé, non seulement
par les déclarations du cardinal de Rohan, mais par celles du baron de
Planta qui porta la somme, par celles du P. liOth, par celles de Rétaux
qui écrivit les prétendues lettres de la reine demandant Targont. Mme
do la Motte dit au P. Loth et à Rétaux que les sommes lui avaient été
remises. L'envoi est encore prouvé par les acquisitions de valeurs et de
maisons faites alors par les La Motte et par lo luxe dont ils s'entourent
exactement en ce moment.
2. Ceci do l'aveu de Mme de la Motte : Mémoire de M' Doillot. Col-
H
162 L'AFFAmE DU COLLIER.
une maison à Bar-sur-Aube : une vaste maison bour-
geoise, à deux ailes, avec corps de bâtiment et
basse-cour, qui s'élève au centre de la ville. Des
fenêtres on découvre la campagne, le cours sinueux
de la Bresse et de l'Avibe entre les bouquets d'arbres
où les saules mêlent leurs touffes vert pâle aux
masses sombres des aulnes sous les longs peupliers :
la rivière divise ses eaux contre les piles moussues
des vieux ponts, elle miroite parmi la verdure grasse
des prairies, au pied des coteaux de Sainte-Germaine
où mûrit le vin mousseux *. Et à Charonne, près
de Paris, Jeanne s'attife une jolie villégiature, dans
une coquette propriété pour les parties de cam-
pagne. « L'état de la maison, dit Rosalie, a été alors
augmenté tant en meubles, bijoux, qu'argenterie.
Dans le mois de novembre Mme de la Motte a fait
faire plusieurs parures de diamants que le sieur
Régnier lui a apportées à différentes reprises. »
L'argent comptant qu'elle verse en prenant certains
objets lui permet d'en acheter d'autres pour des
sommes beaucoup plus considérables. Au payement
de celles-ci l'avenir pourvoira. Elle est rencontrée
dans les galeries de Versailles fort parée : elle dit
que sa fortune s'est améliorée et que c'est par les
bienfaits de la famille royale -.
lection complète, I, 60; et interr. de Mme de la Motte public par Cam-
pardon, p. 277. Mme de la Motte place, il est vrai, l'achat des titres
de rente en juillet, mais comme elle place également en juillet la
scène du bosquet, les faits demeurent concordants.
1. Cette maison fut achetée le 10 thermidor an V (28 juillet 1797) au
comte de la Motte par Nicolas Armand. Le corps de bâtiment a dis-
paru par le percement de la rue Armand. L'aile gaucho forme aujour-
d'hui les numéros 1, 3, 5 de la rue Armand, et 37 de la rue Nationale
(ancienne rue Saint-Michel); l'aile droite, les numéros 2, 4, 6 de la rue
Armand et 39 de la rue Nationale.
2. Témoignage du comte d'Olomicu, dans son interr. du 14 avril nSô,
Arch.nat., X', 6/1417.
EFFETS DES BONNES GUÂCES DE LA REINE. 103
Peu à peu le ton de la société devient, rue Neuve-
Saint-Gilles, celui de la bonne compagnie. Le comte
de la Motte y fait valoir son talent sur la harpe, et
Rétaux la beauté de sa voix, devant d'élégants con-
naisseurs. « Je rencontrai alors chez la comtesse, dit
Beugnot, le marquis de Saisseval, gros joueur,
riche et faufilé à la Cour; l'abbé de Cabres, con-
seiller au Parlement; Rouillé d'Orfeuille, intendant
de Champagne; le comte dEstaing; un receveur
général nommé d'Orcy et Lecoulteux de la Noraye. »
Ce dernier aspirait à supplanter le Père Loth, major-
dome de la comtesse. On eût laissé au Minime le
soin de lui dire la messe.
Nous pouvons reconstituer exactement l'aspect
du salon de Mme de la Motte '. Une haute pièce en
boiseries blanches, éclairée de deux fenêtres mon-
tant jusqu'au plafond et se faisant face, l'une sur la
rue, l'autre sur la cour. L'énorme poutre qui sou-
tient le second étage est apparente. La corniche est
ornée de la moulure à petits carrés qui caractérise
le style du temps. Les illustrations militaires du
grand siècle, Turenne et Tourville, sont repré-
sentés par des bustes en bronze sur socles de marbre
avec ornements de cuivre doré. Devant la glace de
la cheminée — une glace en deux morceaux, dans
un mince cadre en bois doré dont rornementation
est de perles et de dentelures, — une pendule mar-
quant les secondes, les heures et le quantième du
mois, en marbre blanc, portant une statuette de la
Sensibilité, entre deux vases de Sèvres sur pieds
1. D'après la pièce même qui est encore aujourd'hui conservée et
rinventaire du mobilier, fait les 9, 10, Vi sept. 1785 A»*c/). nat., X%
B/1417.
164 L'AFFAIRE DL' COLLIER.
d'albâtre blanc. Les murs sont tendus de hautes
lisses à personnaa^es ; aux trumeaux, des tapisseries
plus petites à verdures. Le mobilier comprend un
canapé et six fauteuils en tapisseries représentant
les fables de La Fontaine et des chaises à dossiers
ovales, couvertes de satin rayé à bouquets : le vrai
style Louis XVL Aux angles, des « encoignures » en
bois laqué peint en vert d^eau, avec fleurs; par
terre un grand tapis d'Aubusson, et, pour l'éclai-
rage du soir, deux colonnes de stuc « sur lesquelles
sont des figures de bronze tenantes chacune une
girandole à trois branches de cuivre doré ». Mme de
la Motte, vive, alerte, charmante, parmi ses invités,
va de l'un à l'autre vêtue d'une « anglaise » gorge-
de-pigeon et d'une jupe de soie rose.
Notre petite baronne d'Oliva continue de paraître
quelque temps rue Neuve-Saint-Gilles, mais bientôt
on la rebute. Mme de la Motte ne la trouve plus
d'assez bon genre. Elle lui reproche de ne pas s'être
comportée décemment chez le baron de Lilleroy, offi-
cier aux gardes, où elles furent déjeuner ensemble,
et d'avoir dit des indécences chez Mme de la Fres-
naye qui les avait priées à dîner. En outre, sur les
quinze mille livres promises à Nicole, Mme de la
Motte n'en a versé que quatre mille et ne désire pas
en donner davantage.
Jeanne s'occupe de marier sa sœur Marie-Anne,
u bien blonde, bien Jade, fort bête », dit Beugnol,
très fîère elle aussi d'être petite-fille des Valois.
Nous l'avons vue se sauver gaiement avec sa sœur
de l'abbaye de Longchamp; mais, depuis, elle s'est
retirée au couvent de Jarcy, près de Brie-Comte-
Robert, où l'abbesse, Mme de Bracque, l'a prise en
EFFETS DES BONNES GRÂCES DE LA REINE. 105
affection. Mme de la Motte a trouvé un beau parti,
le comte de Salivet de Fouchécourt, et en écrit à
Mme de Bracque. Mais il faudrait que Marie-Anne
vînt demeurer quelque temps auprès d'elle. « Il
paraît que ma fortune apparente, écrit-elle, a fait
naître en ma sœur des soupçons offensants pour
moi. Il lui serait facile de connaître la source hono-
rable d'où elle me vient. »
Cependant Jeanne n'en continuait pas moins de
se présenter au cardinal comme réduite à l'indi-
gence et à obtenir de lui, de temps à autre, quel-
ques louis, comme par devant*.
En somme, quel chemin fait par la petite men-
diante que Mme de Boulainvilliers écoutait sur le
marche-pied de sa voiture, chemin fait grâce à son
énergie, à sa volonté, à son esprit d'intrigue ! Que
n'a-t-elle su employer dès lors la fortune quelle
avait su conquérir! Il est vrai que le bien acquis
de la sorte ne peut profiter. Ce qui vient au son des
fifres s'en va au son des tambours. L'argent est jeté
par les fenêtres. Puis l'ambition est sans bornes : la
médiocrité, même dorée, ne saurait convenir au
sang des Valois. De nouvelles ressources sont
nécessaires.
1. Doss. Target, Dibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
XIX
DELICATE ÉNIGME
Déjà, sans doute, Ton se sera posé la question :
quel était le caractère des relations entre le cardinal
ot Mme de la Motte?
Tous les historiens ont été jusqu'à ce jour d'ac-
cord sur ce point et nous allons nous mettre en
contradiction avec eux tous. Pour établir que le
cardinal désirait et obtenait de Mme de la Motte ses
plus précieuses faveurs, deux témoig-nages sont
invoqués. Le premier est celui de Mme de la Motte
elle-même devant les juges instructeurs du Parle-
ment; le second est la relation de Beugnot, à qui
la comtesse montrera dans la suite un paquet de
lettres que lui aurait adressées le cardinal.
Nous récusons Mme de la Motte. Elle aura un
intérêtimpérieux à parler ainsi devant le Parlement.
Ce sera son unique moyen de défense. L'instruction
lui demandera d'où était venue la fortune prodi-
gieuse qui, tout d'un coup, avait surgi sous ses pas :
« J'étais, répondra-t-elle, la maîtresse du cardinal. »
Ce fut (railleurs la manie de Jeanne de Valois. On
168 L'AFFAIÎIE DU COLLIER.
n'imagine pas le nombre d'hommes qu'elle accuse
d'avoir été ses amants, ou d'avoir voulu l'être, de
gré ou de force. Quelqu'un la gênait-il, ou lui
déplaisait-il, ou la contrariait-il, le trait ne se fai-
sait pas attendre : « Vous avez été, ou, vous avez
voulu être mon amant! »
Le cardinal niera avec tant de dignité, de mesure,
de force, qu'il est impossible d'hésiter entre les
deux témoignages. Il y a plus. Ayant un intérêt si
grand à établir le fait, Jeanne ne pourra apporter le
moindre indice. Les dépositions des domestiques
seront contre elle. Rosalie, confrontée à Rohan,
reconnaîtra que le cardinal n'est venu, en tout et
pour tout, chez Mme de la Motte, que quatre ou
cinq fois à Paris, deux ou trois fois à Versailles';
visites faites la plupart devant témoins; aucune le
soir ni de nuit ^.
Rosalie ajoutera : « Pendant que M. le cardinal
était chez Madame, la porte n'était pas du tout
fermée. « Les rendez-vous, dira-t-on, avaient lieu
ailleurs : mais c'est précisément chez elle que
Mme de la Motte déclare avoir comblé le cardinal
de ses faveurs — et très souvent.
L^ne autre indication, non moins concluante, est
fournie par ces secours de trois, quatre ou cinq
louis, que Rohan avait coutume de donner à
Mme de la Motte, depuis mai 1782 jusqu'à leur
arrestation. Jeanne, qui sent la force de l'argument,
essaie de nier; mais les témoignages de ses fami-
liers, du Père Loth, de la demoiselle Colson, sont
encore décisifs. Le Père Loth ajoute que Mme de la
1. Confrontation du 21 mars 1786, Arch. nat., X% 6/1417.
2. Confrontation de Rohan à. Bette d'Étienvillc, Avch. nat., X', B/1417
DÉLICATE ÉNIGME. 169
Motte avait imaginé de raconter à Rohan qu'elle
avait reçu de la reine un don de mille écus, afin
d'obtenir de lui des secours plus grands *. Si Jeanne
eût été la maîtresse du prince, peut-on supposer
qu'avec sa fortune, son caractère généreux et pro-
digue à Texcès, alors qu'il la considérait comme
une femme du meilleur monde, amie particulière
de la reine, il l'eût réduite à des aumônes?
Quant à la prétendue correspondance que Beu-
gnot verra dans les mains de Jeanne de Valois à
Bar-sur-Aube, il en parlera ainsi : « Il est heureux
pour la mémoire de M. le cardinal que ces lettres
aient été supprimées. C'est une perte pour l'histoire
des passions humaines. Mais quel était donc ce
siècle où un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire,
de signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait
si peu et si mal, des lettres que, de nos jours, un
homme qui se respecte le moins du monde pour-
rait commencer de lire, mais n'achèverait pas jus-
qu'au bout. » Ce témoignage se détruit par lui-
même. Le prince de Rohan n'était pas homme à
écrire de la sorte. Est-il utile d'insister? Jeanne,
avec sdn imagination en ébullition perpétuelle et
désordonnée, passa sa vie à forger des romans, des
correspondances surtout et à les remplir de malpro-
pretés. On reconnaît son doigté à ce que dit Beugnot.
Pourquoi brûlera-t-elle ces lettres dans une circons-
tance où elles auraient constitué toute sa défense?
— parce que les lettres étaient fausses. Et pourquoi
les fera-t-elle auparavant lire à Beugnot, qu'elle
s'empressera quelques jours après de demander
1. Déclaration du 14 sept, l'ièô, Arch. nat., X', B/14n.
170 l'affaire du collier.
pour avocat? — afin qu"il en témoigne quand le
contrôle nen sera plus possible.
On observera encore que si ces lettres eussent
été écrites par Rohan, celui-ci n'eût pu s'exposer à
en recevoir le cinglant démenti devant le Parlement
assemblé, au moment où il niera toute relation
intime avec la comtesse. Car il ne saura pas alors,
lui, que les lettres ont été brûlées. Aussi bien, quand
Rohan répondra à son accusatrice avec autant de
hauteur que de force, Mme de la Motte, qui ne
recule cependant devant aucun moyen de défense,
n'osera-t-elle rappeler cette correspondance; bien
plus, elle n'osera pas invoquer le témoignage de
Beugnot.
« J'ai hésité jusqu'ici, dira Rohan, dans sa con-
frontation à Jeanne de Valois, le 24 avril 1786, de
répondre, par une répugnance bien naturelle, à tout
ce que Mme de la Motte a tenu de propos à double
entente sur ses rapports avec moi. Si elle ne se
respecte pas assez et veut faire croire, même ce qui
n'est pas, je repousse comme je dois les soupçons
qu'elle cherche à accréditer. Je ne peux d'ailleurs,
pour ce que je me dois à moi-même, insister davan-
tage. Voilà donc une nouvelle atrocité, qui, accom-
pagnée de toutes invraisemblances, ne me laisse
que la même horreur que j'ai déjà exprimée lorsque
Mme de la Motte, à tant de reprises, a déjà cherché
à jeter des soupçons odieux. L'invraisemblance
rend impossible ce qu'elle voudrait présenter comme
vrai. Je ne peux que détourner mes regards et ma
pensée de dessus une inculpation pareille. D'ail-
leurs, j'observe que Mme de la Motte a fait attendre
bien longtemps la calomnie qu'elle préparait pour
DÉLICATE ENIGME. 171
excuser son mensonge, quand elle s'est vue con-
trainte à ne plus pouvoir le soutenir. »
Autant que pareille chose peut être tenue pour
certaine — car, comme dit l'autre, avec les femmes
on ne peut jamais savoir, — nous sommes disposé
à nous porter garant des paroles du cardinal. Mais
telle est la force de la calomnie que, dès le premier
éclat du procès, se répandront des libelles, qui se
passeront sous le manteau et se payeront au poids
de Tor i, où les amours de la comtesse et de Son
Éminence seront contés en termes inouïs, avec les
détails les plus graveleux ; des recueils d'informa-
tion relativement sérieux, comme la Correspondancp,
secrète, affirmeront des anecdotes qu'une plume qui
se respecte ne pourrait reproduire; les nations pro-
testantes applaudiront à la corruption du clergé
français-; le peuple viendra chanter au prisonnier
jusque sous les murs de la Bastille :
Ayez un peu de décence
El laissez là les câlins!
L'histoire suivra le jugement du peuple et nous
quitterons nous-même cette matière, convaincu de
notre impuissance à retourner l'opinion '\
1. Journal de Hardy, Hi/il. nat., ms. franc. 6685, p. 406.
■1. Mémoires du comte de la Moite, p. 97.
3. Le seul contemporain qui, à notre connaissance, ait exposé lo
véritable caractère des relations « toutes blanches » du cardinal do
Rohan et de Mme de la Motte, est l'auteur de la Lettre à l'occasion de
la détention de S. E. M. le cardinal, p. 6.
COLLIER EN ESCLAVAGE, DIT " LE COLLIER DE LA REINE
Reconstitué par .M. de Bluze d'après les dessins laissés par Bohmer el
Bassenge, joailliers de la Couronne.
XX
LE COLLIER
Le joaillier de la couronne et Je la maison de la
reine était à cette époque un juif saxon, Charles-
Auguste Bôhmer', homme très actif, très hardi et
très intelligent. Ses magasins s'ouvraient rue Ven-
dôme. Il s'était associé un autre juif de Leipzig,
Paul Bassenge, et, avec lui, depuis des années, avait
acheté par toute l'Europe les plus beaux diamants
qu'il avait pu se procurer, pour en faire une rivière
dépassant en richesse et en éclat tous les bijoux
connus. Les Bôhmer, comme on les appelait du
nom du principal associé, avaient ainsi composé un
« grand collier en esclavage », qu'ils avaient espéré
faire acheter par Louis XV pour la Du Barry, mais
le roi était venu à mourir. Alors ils avaient envoyé
le dessin de la parure à la Cour d'Espagne : le prix
y avait effrayé.
Après l'avènement de Louis XVI, connaissant la
1. On prononçait à Paris : Boëmer, comme le prouve la grapliie
Dohémer, Doëhmer, qui revient dans les textes.
174 L'AFFAIRE DU COLLIER.
passion de la nouvelle reine pour les bijoux,
escomptant la réputation faite à Marie-Antoinette
de coquetterie et de folles dépenses, les joailliers,
dès 1774, présentèrent le collier au roi. Louis XVI
en parla à Marie-Antoinette, mais la reine, effrayée
elle aussi du prix si élevé, un million six cent mille
livres — c'était l'estimation des joailliers Maillard
et d'Oigny — fit la réponse célèbre :
« Nous avons plus besoin dun vaisseau que d'un
bijou. »
L'an d'après, Bôhmer revint à la charge : il ferait
les conditions les plus avantageuses; les payements
s'échelonneraient à diverses échéances, partie en
rentes viagères. Il suppliait le roi de faire l'acquisi-
tion. Ses instances étaient d'autant plus pressantes
que, pour faire cette parure, il avait emprunté
800 000 livres au trésorier de la marine, Baudard
de Sainte-James. Les intérêts, qu'il se trouvait
obligé de payer, devenaient pour lui un poids de
plus en plus lourd et qui devait, avec le temps,
entraîner sa ruine complète.
Le roi en reparla à la reine devant Mme Campan.
« Je me souviens, écrit celle-ci, que la reine lui dit
que si réellement le marché n'était pas onéreux,
le roi pouvait faire cette acquisition et conserver ce
collier pour les époques des mariages de ses enfants,
mais qu'elle ne s'en parerait jamais, ne voulant pas
qu'on pût lui reprocher dans le monde d'avoir désiré
un objet d'un prix aussi excessif. » Comme les enfants
étaient encore très jeunes, Louis XVI ne voulut
pas immobiliser pendant de longues années une si
grosse somme et refusa définitivement la proposi-
tion. Les plaintes de Bohmer redoublèrent. Il les
LE COLLIER. 175
faisait à tout venant. Deux années plus tard, c'est-
à-dire en 1777, s'adressant directement à Marie-
Antoinette, il se jeta à ses genoux. Sa Majesté était
suppliée d'acheter le collier, sinon il irait se préci-
piter dans la rivière. Et il versait des larmes, les»san-
glots TétoufTaient. « Levez-vous, Bôhmer, lui dit la
reine sévèrement, je n'aime point dépareilles excla-
mations : les gens honnêtes n'ont pas besoin de sup-
plier à genoux. J'ai refusé le collier. Le roi a
voulu me le donner, je l'ai refusé encore. Ne m'en
parlez donc plus jamais. Tâchez de le diviser, de le
vendre et ne vous noyez pas. »
Bôhmer connaissait le procureur général aux
requêtes, Louis-François Achet, de qui nous avons
vu le gendre, M*^ Laporte, fréquenter chez la com-
tesse de Valois. M" Laporte participait même aux
« affaires » que Jeanne entreprenait, et comme
la comtesse lui avait montré, à lui aussi, des lettres
soi-disant de la reine, il avait une haute idée de
son crédit. Le 29 novembre 1784, comme on causait
dans le salon de la rue Neuve-Saint-Gilles et qu'il
était question de bijoux, Laporte dit à Jeanne, sans
paraître y attacher autre importance , que , puis-
qu'elle était en si grande faveur auprès de Sa
Majesté , elle devrait bien faciliter aux pauvres
bijoutiers Bôhmer et Bassenge la vente de leur
collier. C'était une lourde charge pour ces négo-
ciants que de conserver si longtemps un objet de
pareille valeur.
« Ce collier, demanda Mme de la Motte, Tavcz-
vous vu?
— Une vraie merveille , répondit Laporte. Les
joailliers de la couronne y ont travaillé pendant des
176 L'AFFAIRE DU COLLIER.
années, et, ne fùl-ce qu'au point de vue de la
valeur des pierres, c'est un trésor. »
Et il offrit à la comtesse de lui amener les Bôhmcr
avec leur ])ijou. Mme de la Motte accepta. Dans
les premiers jours de décembre, le beau-père, Achet,
disait de son côté aux joailliers que son gendre
connaissait une comtesse qui avait accès auprès
de la reine, et les joailliers lui répondaient qu'ils
donneraient 1 000 louis à qui leur ferait vendre le
collier. Laporte était criblé de dettes.
Le cardinal de Rohan se trouvait à cette époque
en Alsace. Achet et Bassenge arrivèrent ainsi rue
Neuve-Saint-Gilles, le 29 décembre, avec le précieux
écrin. Il lut ouvert devant Jeanne. Quelle surprise!
Un étincellement de paillettes lumineuses se jouant
aux angles des pierres limpides, mille et mille petites
flammes multicolores, vives comme des éclairs, qui
jaillissaient au moindre mouvement.
Le cardinal revint de Saverne le 3 janvier 1785.
Le 21 janvier, la comtesse eut avec les joailliers
une deuxième entrevue, en présence de M"^ Achet.
Elle leur dit que le collier serait peut-être vendu
dans quelques jours. L'acquisition en sera faite
par un très grand seigneur. Elle ajoute, et insiste
sur ce point — notez la prudence! — qu'elle leur
conseille très vivement de prendre directement avec
lui toutes les précautions utiles pour les arrange-
ments qu'on pouvait songer à leur proposer. Quant
à elle, elle ne veut en aucune façon être mêlée à
l'affaire. Son nom n'y doit pas être prononcé. Les
joailliers lui offrent un bijou en reconnaissance du
service rendu. Elle ne veut pas du cadeau. Elle
n'en agit que pour les obliger. Et elle s'oppose
à
LE COLLIER, 177
même à ce qu'on la considère comme une intermé-
diaire. Le 24 janvier, à sept heures du matin, Jeanne
retourne chez les joailliers avec son mari, pour leur
annoncer la visite du prince cardinal de Rohan.
« C'est bien avec lui, insiste-t-elle une fois de plus,
que vous prendrez tous les arrangements et toutes
les précautions nécessaires. Gardez-vous de lui dire
que je suis mêlée à Taflaire. Si j'ai pu vous être
utile, je me déclare suffisamment récompensée. » Et
elle s'en va.
Peu après, arrive le cardinal. Mme de la Motte
lui a fait croire que la reine désire acheter ce
bijou, en cachette du Roi et à crédit, se trouvant
pour le moment démunie d'argent. La reine paiera
à échéances, avait dit Jeanne de Valois, de trois en
trois mois : pour ce marché, elle a besoin d'un inter-
médiaire, d'un intermédiaire qui, par sa personne
même et la haute considération dont il est envi-
ronné, sera une garantie aux yeux des joailliers
craintifs de faire créance d'une somme pareille, et
c'est au cardinal que la reine a songé. « Pour me
déterminer, écrit le prince Louis, Mme de la Motte
m'apporta une lettre supposée de la reine, dans
la([uelle Sa Majesté paraissait désirer d'acquérir le
collier et marquait que, n'ayant pas pour l'instant
les fonds nécessaires et ne voulant pas entrer elle-
même dans le détail des arrangements à prendre,
il lui serait agréable que je traitasse cette affaire,
prisse toutes les mesures pour l'acquisition et déter-
minasse les époques de payement qui pourraient
convenir '. » Comment le cardinal put-il croire à la
1. Doss. Target, lliLl. v. de Paris, ms. de la rcscrvc.
12
178 L'AFFAIRE DU COLLIER.
réalité d'une telle commission? — Un pamphlétaire
du temps dit en termes très justes : « On se persuade
si facilement ce qu'on désire ! C'était une erreur qui
n'eût pas séduit un homme ordinaire, qui ne se mire
que dans une eau tranquille, habitué à ne calculer
que des choses du sens commun, dont les idées lentes
et mesurées se combinent à chaque pas qu'il fait :
mais c'était une erreur qu'on devait penser avoir pu
entraîner l'esprit vif et agité de M. le Cardinal, en
lui faisant adopter par penchant, passion même, un
arrangement qui fût propre à nourrir quelque senti-
ment, quelque vue nouvelle, dans les labyrinthes
continuels de son imagination '. »
Voilà Rohan chez les Buhmer le 24 janvier 1785.
La parure ne lui semble pas dun joli dessin : elle est
lourde, massive. Cette fantaisie Tétonne de la part
d'une femme d'un goût alerte comme Marie-Antoi-
nette. Mais, puisque c'est la volonté de la reine, le
marché est conclu. Le 29 janvier, les joailliers sont
reçus à l'hôtel de Strasbourg et Rohan fixe les con-
ditions auxquelles le collier sera livré : un million six
cent mille livres, payables en deux ans, par quartiers,
de six mois en six mois; le premier versement de
quatre cent mille livres devant être fait par la reine
le 1" août 1785. La livraison du bijou aura lieu le
1" février. Le cardinal met lui-même ces conditions
sur papier et les communique à Mme de la l\Iotte,
afin qu'elles soient soumises à la reine et ratifiées
par elle. Le 30 janvier, Jeanne revient. Sa Majesté
approuve le marché, dit-elle, mais voudrait ne pas
donner sa signature. Rohan insiste, l'affaire est de
L Lettre sui- la détention de S. E. M. le Cardinal, p. 1M5.
LE COLLIER. 179
conséquence et il lui faut un mot d'écrit. Enfin, le
31 janvier, la comtesse lui apporte, à l'hôtel de
Strasbourg , une ratification du traité. C'est la
feuille même écrite par le cardinal et signée par les
Bôhmer. En marge de chaque article, on a mis le
mot « approuvé » et au bas, en manière de signa-
ture, « Marie-Antoinette de France ». Jeanne de
Valois ajoute : « La reine, qui agit à l'insu du roi
toujours contrarié de son penchant à la dépense, a
expressément recommandé de ne pas laisser sortir le
billet de vos mains. Ne le montrez à qui que ce soit. »
La veille , Cagliostro était revenu de Lyon. Le
prince s'empressa de le consulter sur l'affaire dont
il était chargé. « Ce Python, écrit l'abbé Georgel,
monta sur son trépied. Les invocations égyptiennes
furent faites pendant une nuit éclairée par une
grande quantité de bougies dans le salon même du
cardinal. L'oracle, inspiré par son démon familier,
prononça que la négociation était digne du prince,
qu'elle aurait un plein succès, qu'elle mettrait le sceau
aux bontés de la reine et ferait éclore le jour heu-
reux qui découvrirait, pour le bonheur de la France
et de l'humanité, les rares talents de M. le Car-
dinal. » Tout à fait rassuré, Rohan, le 1" février au
matin, écrit aux bijoutiers pour les presser de livrer
la parure. Ceux-ci d'accourir. Ils remettent l'écrin
et apprennent alors que le collier est pour la reine,
le cardinal ne croyant pas enfreindre les volontés
de la souveraine en leur montrant, pour leur tran-
quillité , la pièce signée : Marie-Antoinette de
France. Car Rohan était très bon. Dans ce moment
il était heureux et voulait, dans sa bonté, faire
pratager son bonheur.
ISO LAFFAIRE DU COLLIER.
Le même jour Mme de la Motte revient impatiente
« Le collier?
— Le voici.
— Sa Majesté Tattend aujourd'hui même.
— Je le porterai aujourd'hui même. Mais les
intérêts des sommes jusqu'au jour du payement?
— La reine les donnera, » répond Mme de la Motte.
Et elle sort, après avoir fixé au cardinal rendez-
vous pour le soir, à Versailles. Avant de monter en
voiture le prince Louis écrit encore aux Bôhmer
pour leur annoncer qu'ils recevront les intérêts à
courir jusqu'aux divers versements; puis, muni du
bijou, il part. Il est accompagné de son valet de
chambre, Schreiber, chargé du précieux fardeau.
La brume du soir tombe sur les larges avenues de
la ville quand on arrive au logement de la comtesse,
place Dauphine. Au pas de la porte, Rohan renvoie
son valet et, prenant la boîte, monte seul au pre-
mier. Mme de la Motte est chez elle. Elle a tout
ordonné comme pour une comédie. Rohan est
introduit dans une chambre qui a une alcôve en
papier et communique avec un petit cabinet par
une porte vitrée. Une « lumière sombre » éclaire la
pièce. j\Ime de la Motte entrevoit dans les mains du
prince l'objet de ses convoitises. Elle se contient.
— La reine, dit-elle, attend le collier. »
Quelques minutes s'écoulent. On entend les pas
d'un homme qui se fait annoncer :
(c De la part de la reine ! »
Par discrétion, le cardinal se relire dans l'alcôve:
mais il a vu la silhouette du personnage, un grand
jeune homme, entièrement habillé de noir, figure
mince, teint pâle, le visage allongé, les yeux pro-
LE COLLIER. 181
fonds et les sourcils noirs. A l'allure, il recon-
naît le même homme qui, au mois d'août, avait
annoncé dans le bosquet la promenade de Madame et
de la comtesse d'Artois. C'est en effet Rétaux do
Yillelte, qui s'est grimé. L'homme remet un billet.
La comtesse le fait sortir alors jusque sur le palier
et, se rapprochant du cardinal, lui donne lecture de
la lettre. La reine ordonne de remettre le collier au
porteur. Le cardinal donne l'écrin, Mme de la Motte
le tend au messager qu'elle fait rentrer : Rétaux le
prend et part, la comtesse étant allée lui ouvrir elle-
même la porte. Jeanne dit au cardinal que cet individu
était attaché à la musique du roi et à la chambre de
la reine K A son tour, le prélat prend congé.
Le soir, de retour rue Saint-Gilles, Jeanne de
Valois recevait la parure des mains de son amant.
1. Quelques jours plus tard, Mme de la Motte dit à Rohan que cet
homme s'appelait Desclaux. Elle empruntait le nom du garçon attaché à
la chambre de la reine, avec lequel elle avait dîné il y avait quelques
années. Desclaux seul, en effet, était attaché à la fois à la chambre de
la reine et à la musique du roi (grande chapelle, symphonie et violons).
C'est ici un des points du récit où la démonstration peut être faite
d'une manière précise. Mme de la Motte apparaîtra innocente ou cou-
pable, selon que ce sera Desclaux ou Rétaux de Villette qui aura reçu
le bijou, Desclaux pour le donner à la reine, Rétaux pour le lui remettre
à elle. Or, tous les témoignages concordent pour démontrer que ce fut
Rétaux de Villette : celui du cardinal qui reconnut un des personnages
de la scène du bosquet où Rétaux avoua avoir figuré ; celui de Rosalie,
la femme de chambre, qui déclare avoir dans ce moment ouvert à Rétaux
la porte qui était condamnée pour tout autre que pour lui; le témoi-
gnage de Desclaux lui-môme, qui affirme n'avoir jamais porté à Mme do
la Motte une lettre de la reine, et que celle-ci ne l'a jamais chargé do
remettre à la reine une boîte remplie de diamants. « La vérité, dit-il
dans son interrogatoire du 2 décembre 1785, est que depuis trois ans et
demi je n'ai pas parlé à la dame de la Motte. » Enfin, à sa confronta-
tion du 23 mars 1786, Mme de la Motte fut contrainte d'avouer « que la
déposition de Desclau.x contenait la plus exacte vérité », et, dans celle
du 22 avril au cardinal, que Desclaux n'était jamais venu chez elle,
et qu'il était faux qu'on fût venu chez elle chercher le collier de la
part de la reine; — ce qui ne l'empêchera pas plus tard, dans ses
Mémoires, de redire que c'est Desclaux qui porta le bijou à la reine.
[Vie de Jeanne de Saint-Bémy, I, 361.) — Toutes les pièces aux Archives
nationales, parmi la procédure.
XXI
UN SUPPLÉMENT AUX « MILLE ET UNE NUITS »
Combien nous devons regfretler qu'aucun docu-
ment ne nous révèle ce qui se passa chez la com-
tesse de la Motte, rue Neuve-Saint-Gilles, en ces
premiers jours de février 1785! Le merveilleux bijou
est grossièrement dépecé avec un couteau \ sur la
taille, les fenêtres closes, les rideaux tirés, entre
deux chandelles dont la lumière est rabattue. Le
comte, la comtesse et Rétaux de Villette sont pen-
chés sur ces richesses qu'ils enfouissent dans le fond
des tiroirs à l'approche des domestiques.
Le mercredi des Cendres, 9 février, Jeanne charge
RéUiux de Villette de vendre des fragments du
collier. Dès le 15 février, il est arrrté les poches
pleines de diamants. Les historiens n'ont pas encore
noté ce fait qui suffit cependant à dénoncer les
voleurs, sans doute possible. Le 12 février, un juif,
bijoutier au Petit-Carreau , nommé Adan , était
venu trouver l'inspecteur de police du quartier
Montmartre, J.-Fr. de Brugnières, pour lui dire
qu'un nommé Rétaux de Villette colportait des
1. Déclaration des bijoutiers anglais à qui les diamants furen* vendus.
184 L AFFAIRE DU COLLIER.
brillants chez les marchands et les juifs, les offrant
à si bas prix qu'on ne voulait pas les acheter,
soupçonnant un vol. Cet homme, disait Adan,
« avait l'air très suspect par son encolure » et il
devait partir incessamment pour la Hollande ,
avec le brocanteur Abraham Franc, pour y vendre
des diamants. Adan ajoutait que Rétaux lui avait
promis, s'il lui achetait ses premières pierres, de
lui en procurer bien d'autres semblables et parmi
lesquelles il y en aurait de très belles.
Brugnières fait une perquisition chez l'ami de
Mme delà INIotte dans l'appartement, au cinquième,
qu'il occupe rue Saint-Louis au Marais *. Il l'oblige
à une déclaration chez le commissaire du quartier.
Confus, hésitant, Rétaux finit par avouer qu'il tient
les diamants d'une dame de qualité, parente du roi,
nommée la comtesse de Valois La Moite. S'il a fait
difficulté de donner son nom, c'est que la damé l'a
prié de ne rien dire. Encore s'oppose-t-il à ce que
le nom qu'il indique soit mis par écrit. On a vu plus
haut que Jeanne avait été surveillée par la police.
On savait qu'elle « faisait des affaires » et comme
on n'avait reçu aucune plainte en vol de bijoux, on
crut qu'il s'agissait encore là d'une de ces affaires
dont, moyennant bénéfice, il lui arrivait de se
charger-. Jeanne de Valois en fut donc quitte pour
la peur, mais l'aventure lui ouvre les yeux sur le
danger de négocier à Paris des diamants en trop
grande quantité. Elle décide que son mari ira se
L Au numéro 53. La rue Saint-Louis au Marais correspondait à la
portion de la rue de Turcnne actuelle comprise entre la rue des Francs-
Bourpcois et la rue Chariot.
2. Déposition de l'inspecteur de Brugnières, 11 avril 1786.
UN SUPPLÉMENT AUX « MILLE ET UNE NUITS ». 185
défaire en Angleterre de la majeure partie du col-
lier, et, d'autre part, elle insiste pour que Rétaux
aille vendre des brillants en Hollande. Mais celui-ci
ne se soucie plus de la commission.
La Motte partit pour Londres le 10 ou le 12 avril ',
en compagnie d'un capitaine irlandais au service
de la France, le chevalier Jean O'Neil. Un capucin
irlandais, le Père Barthélémy Mac Dermott, qui
avait séjourné dans la maison de son ordre à Bar-
sur- Aube, où le comte l'avait connu, et qui était
aumônier de l'ambassade de France en Angleterre,
lui rendit de grands services. La Motte disait que
ses diamants provenaient d'une boucle de ceinture,
depuis longtemps dans sa famille, bijou démodé et
dont il désirait se défaire. Il entre en rapport avec
les principaux bijoutiers de Londres, Robert et
William Gray, associés dans New Bond Street, et
Nathaniel JefTerys, joaillier dans Piccadilly , qui
enverront dans la suite leurs déclarations au procès.
Le comte se présentait les mains pleines de bril-
lants du plus grand prix. Quelques-uns, dirent les
bijoutiers, étaient endommagés, comme s'ils avaient
été arrachés d'une parure, par une main hâtive et
maladroite, avec un couteau. C'étaient les diamants
du collier. Les joailliers les reconnurent plus tard
aux dessins qui leur fm-ent transmis par les soins
de Bôhmer et de Bassenge *. La Motte les offrait
tellement au-dessous de leur valeur que, à leur
1. Il se présenta chez le joaillier Jefferys le 23 avril. Déposition de
Jefferys, 19 déc. n85, brochure in-12, p. 34.
2. C'est d'après ces dessins, représentant chaque pierre du collier en
grandeur de l'original, que M. de Bluze a pu de nos jours reconstituer
en cristal de roche le collier de la reine ; ce qui nous a permis, grâce
à l'obligeance de M. de Bluze, de mettre dans ce livre une image qui
en donne une idée d'une exactitude parfaite.
186 L'AFFAIRE DU COLLIER.
tour, les bijoutiers ano^lais soupçonnèrent un larcin.
Ils firent prendre des informations par Fambassadc
de France, mais comme il n'était toujours question
daucun vol de diamants, ils consentirent à négo-
cier et. Ils achèrent à La Motte des brillants pour
plus de deux cent quarante mille livres, payées
partie argent comptant, partie par une lettre de
change sur Perregaux, banquier à Paris; d'autres,
s'élevant à une valeur de soixante mille livres,
furent laissés par le comte entre leurs mains pour
être montés en bijoux de diverses sortes ; d'autres
enfin, représentant une somme de huit mille livres
sterling-, furent échang-és en hâte contre les objets
les plus divers, dont nous avons la liste : un assor-
timent de montres avec leurs chaînes, des boucles
de rubis, des tabatières à miniatures, des colliers
de perles, des pendants d'oreille et une bague en
brillants, « un écran à feu, un entonnoir et son
verre, deux très belles épées d'acier, quatre rasoirs,
deux mille aiguilles, un tire-bouchon, une agraffe
de chemise, une paire de pincettes à asperges, un
portefeuille de soie, une bourse, un grand couteau
à découper et sa fourchette, un syphon, des étuis
pour cure-dents, etc., » et toute « une pacotille »
de perles et un lot d'autres bijoux. Un collier à un
rang et une paire de girandoles remis par le joail-
lier Gray sont, à eux seuls, estimés trois mille livres
sterling et la pacotille de perles à une valeur égale*.
Si l'on songe à la dépréciation que les diamants
avaient subie du fait d'avoir été enlevés de la
1. Confrontation de Victor Laisus, valet de ciianibre du comte de la
Motte, au cardinal do Rolian, 17 avril 17S6, Ârch. nat., X', B/1417, et
intcrr. du P. Mac Derniott dans le doss. Target, Dibl. v. de Paris, vas.
de la réserve.
UN SUPPLÉMENT ALX « MILLE ET UNE NUiTS ». 187
parure, du fuit d'avoir été endommag-és par celui
qui les avait dessertis et par le rabais que La Motte
consentait dans sa hâte à s'en défaire, on voit que
la majeure partie du Collier fut par lui vendue,
échangée ou laissée entre les mains des bijoutiers
Gray et Jefferys. De son côté Mme de la Motte
vend des diamants à Paris, en mars 1783, pour
36 000 livres au joaillier Paris. En avril, elle profite
de la présence chez elle dun i\l. Filliau, de Bar-
sur-Aube, pour lui faire vendre à un bijoutier de
ses cousins pour 30000 livres de diamants*. Elle
avait une dette de 12 650 livre- chez Régnier, son
joaillier, dont elle s'acquitte à cette date, non en
espèces, mais en diamants. De plus elle lui en vend
pour 27 ijiO livres et lui en confie pour 50 000 livres
afin qu'il en compose diverses parures. Au mois de
juin, elle lui en porte encore pour 16 000 livres, lui
disant cette fois qu'elle est chargée de les vendre
pour une de ses amies. Elle se libère en diamants
d'une dette contractée chez « le sieur ]\Iardoché,
rue aux Ours ». Elle achète, payant toujours en
diamants, des chevaux, des voitures, des livrées,
deux pendules , dont l'horloger Furet reçoit
2 700 livres en deux brillants, « deux pots à oille »,
qui lui sont fournis par un juif. Et, malgré tous ces
diamants répandus de toute part , Régnier voit
encore chez elle un écrin de brillants qu'il estime à
100 000 livres pour le moins, et le comte de la Motte
en conserve de son côté par devers lui pour
30000 livres-. C'est donc le collier tout entier que
1. Note de la main de Mme de la Motte au verso de l'état du linire
donri-' par elle à sa blanchisseuse le 15 août 1785, Arch. nat., X', B/1-117
■2. Confrontation du P. Lolli au cardinal de Rohau, IG mars nSO.
Arch. 7iat., X', B/UH.
188 L'AFFAIRE DU COLLIER.
nous pouvons suivre dans sa dispersion par Jeanne
de Valois et son mari entre les mains des marchands
de Paris et de Londres et dont nous trouvons les
restes dans leurs propres écrins.
On ne s'étonnera pas que Mme de la Motte ail
jugé qu'une nouvelle absence du cardinal de Rohan
fût nécessaire à ce moment. On vit donc arriver une
nouvelle petite lettre bordée d'un liséré bleu. « Ces
billets , dit Georgel , étaient entre les mains de
Mme de la Motte la baguette enchantée de Circé. »
« Votre absence, disait la reine, devient nécessaire
aux mesures que je crois devoir prendre pour vous
placer où vous devez être. « Jeanne préparait d'autre
part l'opinion à son brusque changement de fortune
en annonçant à tous que son mari revenait d'An-
gleterre après avoir fait aux courses des gains
importants.
Le mari revient de Londres dans la nuit du 2 au
3 juin et, comme sortant de terre, ce sont des che-
vaux, des livrées, des carrosses, des meubles, des
bronzes, des marbres, des cristaux, un luxe éblouis-
sant. Les visiteurs s'amusaient rue Saint-Gilles d'un
oiseau automate qui chantait en battant des ailes.
La comtesse l'avait échangé contre un diamant de
quinze cents livres. Un mobilier immense est envoyé
à Bar-sur-Aube : quarante-deux voitures de rouliers
y arrivent à la file. C'est le Père Loth qui a surveillé
l'emballage, dirigé le .départ. Texier, tapissier de
la rue Saint-Louis, a fourni les étoffes, tentures,
tapis pour cinquante mille francs; Gervais, Four-
nier et Héricourt, du faubourg Saint-Antoine, ont
vendu les meubles meublants ; Chevalier les statues
de bronze, Adam les marbres, Sikes les cristaux. On
UN SUPPLÉMENT AUX « MILLE ET UNE NUITS ». 189
admirait un lit de velours cramoisi, garni de cré-
pines et de galons d'or, semé de paillettes et de
perles. Les époux La Motte eurent à Bar-sur-Aube
six voitures et douze chevaux. Jeanne aimait sur-
tout son « cabriolet léger, fait en forme de ballon et
élevé de plus de dix pieds ».
Elle avait fait son entrée dans la petite ville, pré-
cédée de plusieurs courriers, assise à la droite de
son mari dans sa berline anglaise peinte en gris
perle avec armoiries, doublée de drap blanc, les
coussins et tabliers en taffetas blanc : les armoiries
étaient aux armes des Valois avec la devise : Rege
ab avo sangainem, nomen et lilia — du roi Tancêtre,
je tiens le sang, le nom et les lis. L'attelage se com-
posait de quatre juments anglaises à courtes queues.
Des laquais par derrière, et, sur le marchepied, pour
ouvrir la porte, <( un nègre couvert d'argent de la
tête aux pieds ». Plus étonnants encore étaient la
bijouterie et le trousseau de Madame, la rivière de
diamants, la parure de topazes, les robes en pièces
brodées de Lyon. Voici la description de l'une d'elles
d'après un inventaire d'huissier qui ne se répand
pas en exagérations poétiques : « Satin blanc ,
brodé or et argent et soie de différentes couleurs,
avec guirlandes et épis, et lesdites guirlandes entou-
rées d"un velours noir et de plumes et bordées de
blondes (dentelles^ chevillées avec bouquets déta-
chés de différentes soies '. »
Quant au comte, il avait à tous les doigts des
bagues ornées de rubis et d"émeraudcs, et se pro-
menait avec trois ou quatre chaînes de montre sur
1. Arch. nat., X', B/H17.
190 l'affaire du collier.
restomac. Voici sa garde-robe : un habit de satin,
veste et culotte, mouchetés blanc et noir; un autre
des quatre saisons en velours; un autre de prin-
temps et d'automne en velours, les boutons en dia-
mants; habit et culotte de velours cramoisi en bro-
derie de Lyon, pailletés d"or, boutons en or ciselé,
veste de satin brodée pareillement en or; un habit
frac de taffetas flambé de différentes couleurs; un
habit de drap couleur de crapaud, boutons dorés à
la turc; un frac de soie cannelée boutons d'argent,
à soleils, avec des diamants autour; un frac de
taffetas cerise; un frac de drap pistache; un habit
noir en drap de soie, brandebourgs de soie et bou-
tons pareils, veste et culotte pareilles; un habit de
mousseline en soie rayée et flambée , boutons
pareils ; un habit de soie camelot à brandebourgs,
boutons pareils ; un habit de drap vert galonné or et
argent, parement et collet de velours cramoisi, bou-
tons en corne de cerf; un habit couleur vert de
mer, boutons de cuivre jaune; un frac de drap
flambé en brun, doublé en soie, boutons de cuivre
doré; un habit couleur chair, brodé, en soie, avec
sa veste et sa culotte; un frac en soie rayée cannelé
bleu ; un habit de drap de coton chamarré ; — ceci
sans compter les vêtements que le comte de la Motte
emporta en Angleterre et qui ne se trouvent pas
dans cette liste, sans compter les mouchoirs en
batiste garnis de matines, les manchettes et jabots
en point d'Angleterre, les chemises en toile fine,
tous les accessoires de la toilette et tous les vête-
ments ordinaires, vêtements de maison, robes de
chambre, etc. K
1. Inventaire des objets laissés dans leur maison de Bar-sur-Aubo
UN SUPPLEMENT AUX « MILLE ET UNE NUITS ». 191
Le comte et la comtesse donnaient fêtes sur fêtes,
réceptions sur réceptions. Ils tenaient table ouverte.
On dînait chez eux lors même qu'ils n'y étaient pas.
Le luxe dans la maison, en vaisselle plate et en vale-
taille, était tel que les gens du pays n'avaient jamais
rien vu de pareil; mais ils avaient tous connu la
misère de Nicolas de la Motte et celle de Jeanne de
Valois. Aussi, comme Tobserve Beug-not, qui était à
ce moment à Bar-sur-Aube, on ne s'abordait plus
dans la rue qu"en se demandant quel était ce supplé-
ment aux Mille et une Xiiits '.
Ces faits contribuent à faire comprendre Jeanne
de Valois. Si grande qu'ait pu être la somme d'ar-
gent qu'elle venait de se procurer, ces dépenses
étaient sans mesure aucune. Songeait-elle à la vie
courante, au lendemain? Un collier d'un million de
livres lui tomberait-il entre les mains chaque mois?
Nous retrouvons ici la mendiante qui passe de la
misère à un luxe disproportionné. De proportion,
d'ordre et de mesure, elle n'en pouvait avoir; nulle
éducation, nulle habitude dans la vie de famille ne
lui en avaient donné.
par le comte et la comtesse de la Motte, fait les 9, 10 et 1-2 septembre,
Archiver nationales, X', B/14n. Cet inventaire est précieux, non seule-
ment par les détails qu'il contient, mais parce qu"il permet de con-
trôler, en en montrant Texactitude, les descriptions que Bcugnot t'ait
dans ses Mémoires, racontant à cette date la vie des époux La Motte
à Bar-sur-Aube.
1. Ces faits, d'après Betignot et d'après l'auteur do l'Histoire authen-
tique, qui se trouvèrent l'un et l'autre à cette date à Bar-sur-Aube, et
d'après les informations recueillies pour son plaidoyer par M" Target
(Bibl. V. de Paris, ms. de la réserve), et contrôlés par linventairc des
9-12 déc. {Arcli. nat., X', B/1417). Encore cet inventaire n'est-il pas
complet, une grande partie des effets, et les plus précieux, a3ant été,
les uns mis à l'abri par les La Motte chez leurs parents de Surmont, les
autres emportes par le comte en Angleterre.
192 L'AFFAIRE DU COLLIER.
A son tour elle est donc assise parmi les coussins
de satin bleu turquin, dans un carrosse à six che-
vaux, la petite mendiante qui, jadis, grelottant de
froid, suivait de ses grands yeux efTarés les dames
portées comme en des nids de soie et de dentelles,
dans leurs voitures brillantes, bruyantes, roulant
sur le pavé du roi.
XXII
BETTE D'ÉTIENVILLE,
BOURGEOIS DE SAINT-OMER'
Mme de la Motte était en possession du Collier
depuis le l*"" février 1785.
Quelques jours après, le 8 ou le 9 du même mois,
un certain Bette d'Étienville, venu de Saint-Omer
pour solliciter le privilège des almanachs chantants
et qui fréquentait , dans les clubs naissants , les
gazetiers et les nouvellistes, fut abordé au café de
Valois, sur les jardins du Palais-Royal, par un par-
ticulier qui dit s'appeler Augeard et être l'intendant
d'une dame de qualité. « Ses cheveux blonds, dit
d'Étienville, commençaient à blanchir. 11 était peu
chargé d'embonpoint. Il avait l'œil ouvert et bleu et
la taille un peu au-dessus de l'ordinaire ^. « C'était
1. Voir les nombreux mémoires rédigés pour Bette d'Étienville, le
baron de Pages, le comte de Précourt, l'abbé Mulot, et contre eux, en
faveur de Loque et Vauclier; puis les interrogatoires et confrontations
des témoins et accusés, aux Arch. nal., X', B/Hn, et les déclarations
de Bette d'Kticnvillo qui se trouvent dans le dossier Target, Bibt. v.
Paris, ms. de la réserve.
2. Bette d'Kiicnville, Jt(}po)ise au baron de lùnjes, dans la l'ollcction
complète, 111, M.
13
194 L'AFFAIRE DL' COLLIEIl.
Rétaiix de Villello'. Connaissance fut bientôt faite.
Après avoir obtenu la promesse d'une confiance
illimitée, dvme docilité sans borne et d'une discré-
tion à toute épreuve, l'intendant Augeard déclara
à son compagnon qu'il allait faire sa fortune. Le
compagnon en avait besoin.
Jean-Charles-Vincent Bette, qui signait : « de
Bette d'Étienville, bourgeois, vivant noblement de
ses biens en la ville de Saint-Omer, » était un jeune
homme de vingt-sept ans, fils d'un ouvrier tireur de
pierres blanches, qui n'avait jamais eu denier vail-
lant. Après des études en chirurgie à Lille — on
sait à quel point ces études étaient alors rudimen-
taires, — il avait obtenu le brevet de sous-aide-
major dans les hôpitaux de l'armée. On contait
l'histoire de ses noces avec une vieille demoiselle.
Le jour était fixé, quand Bette, allant à la comédie,
vit jouer Nanine. Le. rôle de la baronne d'Olban le
frappa. Si j'allais épouser une baronne dOlban!
idée qui l'effraie. Il se cache chez un ami et part le
lendemain pour Lille; mais la future, instruite de
ses démarches, s'était placée dans la diligence, si
bien qu'au point du jour Bette trouve sa « promise »
'à ses côtés. L'afTaire s'arrangea : l'un n'était effrayé
que du mariage, l'autre décidée à s'en passer. Ils
arrivent chez la mère de Bette, se disent mariés,
vivent ensemble. Or la demoiselle était réellement
l. La femme de chambre de Mme de la Motte, Rosalie, dans sa
confrontation au cardinal de Rohau, trace le portrait de Villette :
« d'une taille moyenne, ni gros ni maigre, les cheveux blonds et même
un peu gris, quoiqu'il n'ait que trente-quatre ou trente-cinq ans, ayant
beaucoup de couleurs, les yeux bleus ». Le signalement est identique.
Dans la suite quand Étienville vit combien Talfaire de Mme de la Motte
devenait mauvaise, il nia Fidentité cntfe Rétaux et Augeard, afin do
se dégager de toute complicité.
BETTE D'ÉTIENVILLE. 195
un peu baronne dOlban. Elle tracasse, la mère se
plaint et Bette, pour se débarrasser, dévoile le
mystère; mais la mère était scrupuleuse et les fit se
marier.
Le galant demeura auprès de sa femme dix-huit
mois, « vivant noblement de ses biens ». Un jour
elle refusa de laisser vendre le peu qui lui en res-
tait. Et Bette de la mettre sur-le-champ au couvent
de Sainte-Catherine à Saint-Omer, pour aller cher-
cher meilleure fortune à Paris. Il y demeurait rue
du Petit-Lion, chez le sieur Lefèvre, vinaigrier, au
moment où Rétaux de Villette, sous le personnage
du sieur Augeard, intendant d'une dame de qualité,
le rencontra. La charité publique venait de le faire
sortir de l'Hôtel de la Force, où des dettes criardes
l'avaient fait emprisonner.
Augeard déclare donc à d'Etienville qu'il va faire
sa fortune. « Ce projet, répond d'Etienville, me
convient à ravir. » Il ne s'agit, dit Augeard, que de
trouver un gentilhomme titré qui veuille épouser
une dame encore jeune et jolie, d'une figure très
aimable et d'un caractère très doux, jouissant de
vingt-cinq mille livres de rente, et au sort de
laquelle un prince, l'un des plus grands seigneurs
du royaume, prend un intérêt particulier. « Vous
préviendrez ce gentilhomme, poursuit Augeard,
qu'il ne pourra voir sa future que le jour du mariage
et vous l'exciterez à la confiance. Vous lui annon-
cerez encore que si, par le contrat de mariage, on
stipule la séparation des biens, il sera dédommagé
par une pension de r> 000 livres et qu'il recevra un
gros présent le jour de ses noces; qu'on lui payera
ses dettes et qu'on lui fera obtenir, s'il est militaire,
196 L AFFAIRE DV COLLIEU.
la place qu'il demandera, celle-ci serait-elle occu-
pée. » Une seule condition était exigée en retour,
que le gentilhomme en question fût de noblesse
authentique et quil produisît ses titres afin qu'on
les pût examiner avant daller plus avant.
« J'acceptai, dit Bette, ces propositions avec
transport. » Le jour même il se met en campagne,
s'adressant en premier lieu au comte Xavier de
Vinezac, capitaine d'infanterie attaché au maréchal
de Mailly, mais qui ne fournit pas les titres demandés.
Il n'est pas plus heureux auprès de M. de Laurio-
Vissec, avocat au Parlement. Celui-ci à vrai dire,
âgé de soixante ans, eût peut-être semblé un peu
mûr pour les noces. L'histoire étonnante n'avait pas
tardé à se répandre. Louis Cardinal de Beaurepaire,
ancien gentilhomme servant de la reine^ avait fait
connaître les conditions du mariage à l'abbé de
Saint-André, aumônier du prince de Condé, qui en
avait informé, par une lettre du 22 mai, Boger-
Guillaume, baron de Fages-Chaulnes, garde du
corps de Monsieur. Le baron de Fages, cadet de
Gascogne, hâbleur et criblé de dettes, semblait
l'homme de la situation. Ce fut d'ailleurs aussitôt
son avis, car il courut chez l'abbé Mulot, chanoine
prieur de Saint-Victor, qui s'était intéressé à Bette
quand celui-ci était en prison. L'abbé IMulot mit le
baron en rapport avec le bourgeois de Saint-Omer.
Les deux hommes s'entendirent à merveille et Bette,
dans les jardins du Palais-Boyal, put annoncer à
Augeard que le gentilhomme était trouvé.
Le gentilhomme est trouvé. « Il est pauvre mais
sensible; » c'est le baron de Pages lui-même qui
parle. Ce n'est pas l'intérêt qui le décide; c'est le
BETTE D ÉTIENVILLE. 197
portrait de la prétendue : « dons de la nature, talents
agréables, qualités de l'esprit et du cœur, naissance
illustre et bien prouvée, alliances importantes, une
fortune acquise de 25 000 livres de rente et qui
devait au moins quintupler. » On voit donc très
bien que, parmi tant de raisons d'épouser, la for-
tune n'était pas la raison déterminante.
« Une faute il est vrai, ternit cet éloge. » La
future « est victime d'une faiblesse que certaines
personnes ne pardonnent jamais ». C'est toujours
le baron de Fages qui parle. La belle a un enfant
de quinze ans que lui a fait jadis le grand seigneur.
On aura l'enfant en sus de la mère. Notre gentil-
homme a le cœur généreux. « Il ne croit pas qu'une
faute, qu'ont pu effacer les larmes du repentir, soit
un crime irrémissible. Si le portrait est ressemblant
— et pourquoi en douter si les sommes sont exac-
tement versées chez le notaire? — il n'hésitera pas
d'unir son sort à celui d'une femme qu'il croit aussi
respectable que malheureuse. » Noble mépris des
vieux préjugés.
Le 3 avril Augeard informe le bourgeois de Saint-
Omer que l'on est très content de ses bons offices,
qu'il peut considérer sa fortune comme faite et que,
dès le lendemain, il sera présenté à la dame en
question. En effet le 4 avril, à dix heures du soir,
dans un fiacre dont les panneaux ont été relevés,
Augeard mène notre homme en une maison dont il
lui est interdit, sous les plus grandes menaces, de
s'enquérir. « Si vous cherchez à connaître l'endroit
où je vous conduis, vous êtes un homme perdu. »
On entre par une porte cochère basse, dont les bat-
tants sont immédiatement refermés. Au premier,
198 l'affaire du collier.
un salon où d'Elienville est présenté à une femme
charmante qui était seule et lui fît le plus gracieux
accueil. Elle avait trente-quatre ans environ, de
l'embonpoint, une belle figure et des yeux noirs.
Elle causa avec autant d'esprit que de confiance et
d'abandon, s'informant avec intérêt du baron de
Fages. Tout ce que d'Etienvilie lui en dit eut son
approbation. On se sépara assez avant dans la nuit,
et un fiacre, aux panneaux toujours relevés, ramena
le bourgeois de Saint-Omer au Palais-Royal. Il
avait été convenu qu'on se reverrait le lendemain.
Des recherches ultérieures firent retrouver à
d'Etienville le domicile mystérieux où on le condui-
sait ainsi la nuit : c'était le numéro 13 de la rue
Neuve-Saint-Gilles, la maison même de Mme de la
JMotte. Quant à la charmante femme qu'il y rencon-
trait, il nous est possible de lidentifier; c'était cette
autre Mme de la Motte, de son nom de jeune fille
Marie-Josèphe-Fran(2oise de Waldburg-Frohberg, qui
avait été mise à la Bastille pour des escroqueries
où elle avait compromis les noms de la reine, de la
comtesse de Polignac et de la princesse de Lam-
balle, puis transférée de la Bastille chez le nommé
Macé, qui tenait à la Yillette une pension pour pri-
sonniers par lettres de cachet, d'où elle s'était évadée
presque aussitôt. Elle s'était sauvée en Allemagne,
d'où elle était revenue en France *.
Étienville avait dû faire bonne impression car,
dès le 5 avril, à la deuxième entrevue nocturne, ce
1. Rapport en date du 28 janvier 1786 au lieutenant de police. Arch.
nat., 0'/434. et Bastille dévoilée, fasc. VIII, p. 133-34. On conserve à !a
tiibl. nat. (Xouv. acq. fr. 6578), un recueil de lettres autographes de
Mme de la Motte, née de Waldburg-Frohberg ; mais il y a une lacune
dans la correspondance pour l'époque qui nous intéresse.
BKTTE D'ETIENVILLE. 199
furent des contidences sans réserve. Le grand sei-
gneur en question, protecteur de la dame qu'il
s'agissait d'épouser, n'était autre, assurait-on, que
le grand aumônier de France, le prince Louis, car-
dinal-évêque de Strasbourg. La belle inconnue
était appelée comtesse Mella de Courville, mais ce
nom, dit-elle de son propre mouvement, était d'em-
prunt. Elle confia dans la suite à d'Étienville qu'elle
se nommait en réalité baronne de Salzberg, jadis
chanoinesse du couvent de Colmar en Alsace, où,
étant jeune fille, Rohan l'avait séduite, puis amenée
avec lui à Vienne, à Paris, à Strasbourg. C'est à
l'enfant dont il l'avait rendue mère qu'il s'agissait
de faire un sort.
Auprès de Mme de Courville, Étienville trouva
cette fois un troisième personnage qui dit s'appeler
de Marcilly, et qu'on nommait familièrement « le
magistrat » ou « le conseiller » : petit homme d'une
quarantaine d'années, pâle et maigre, portant per-
ruque nouée aux deux bouts et habit noir. Le signa-
lement trahit le comte de la Motte. Ce magistrat,
qui paraissait fort avant dans la confiance de la
dame, recommanda la plus grande prudence et un
secret absolu. xVu cours de cette deuxième entrevue,
Marcilly s'étant retiré, Mme de Courville montra à
notre chirurgien aide-major une partie de brillants
non montés, dans une vulgaire petite caisse de
layeterie. Elle disait qu'ils avaient été estimés
432 000 livres. « Je n'ai jamais rien vu de si magni-
fique, écrit Étienville, tant pour l'éclat que pour la
grosseur, et comme mon étonnement était extraor-
dinaire elle me dit que ces diamants provenaient
d'une rivière dont M. le Cardinal lui avait fait pré-
200 L'AFFAIRE DU COLLIER.
sent; mais que cette sorte de parure n'étant plus à
la mode, elle était décidée à les réaliser avant son
mariage. Elle me fit même entendre, à cette occa-
sion, que je lui paraissais mériter une telle confiance
qu'elle serait charmée que je voulusse accepter la
commission de les aller vendre en Hollande; mais
je lui répondis que je ne pouvais men charger parce
que je n'étais nullement connaisseur. Elle n'insista
pas. » Si ^Ime de la Motte n'avait, dans la suite,
fait elle-même l'aveu de la part prise par elle dans
l'intrigue de Mme de Gourville ', ces lignes de Bette
d'Étienville suffiraient à en témoigner.
L'histoire mystérieuse des fiançailles du baron de
Pages avec Mme de Gourville est intéressante à
suivre parce que le genre d'intrigue de Jeanne de
Valois s'y éclaire vivement. Rétaux découvre au
Palais-Royal Bette d'Étienville, comme La Motte y
avait trouvé la baronne d'Oliva. Ce sont les mêmes
scènes nocturnes, ordonnées comme des comédies
dont Mme de la Motte fait mouvoir les personnages
selon le rôle quelle leur a distribué. Ce sont égale-
ment des comtes et des conseillers, de nobles dames
auxquelles sa pensée prête une réalité fugitive, mais
dans laquelle, pour fictive quelle soit, Jeanne paraît
se complaire. L'intérêt que Mme de la Motte avait
à nouer cette nouvelle intrigue fut défini dans la
suite par le baron de Pages lui-même : « La quantité
de diamants renfermés dans une seule main, ne
pouvait disparaître que "difficilement et il aurait été
trop facile d'en suivre la trace ; il fallait des gens
intermédiaires, ou plutôt des êtres fantastiques qui,
1. Confronl. au cardinal de Rohan, l" mai 1786,
BETTE D'ÉTIENVILLE. 201
ne pouvant être connus, rendraient impossible la
découverte de la vérité et c'est ce qu'on a imaginé.
Une femme à marier, une femme d'un rang et d'un
état faits pour nécessiter les sacrifices d'un homme
juste et généreux, en proportion de sa fortune et de
ses dignités : voilà le fantôme qu'il fallait créel\
D'Étienville, d'autant moins suspect qu'il est plus'
inconnu, plus isolé, devait être chargé de prôner ce
fantôme. » Mme de la Motte y trouvait en outre,
pour le jour où le vol du collier serait connu et où
la culpabilité retombait sur le cardinal, le fait néces-
saire à expliquer l'urgent besoin où celui-ci se serait
trouvé de s'approprier le collier pour en faire argent
sans retard. Aussi dira-t-elle dans ses interroga-
toires : « J'ai vu cette dame de Courville, chargée
de diamants, chez M. le cardinal de Rohan pendant
la semaine sainte ' ; » et ailleurs : « M. le Cardinal
voulait la marier et lui donner 500 000 livres : il m'a
pressée dans le mois d'avril d'écrire à mon mari,
pour l'engager à revenir de Londres, pour avoir les
fonds nécessaires. » Enfin elle espérait trouver en
d'Étienville un auxiliaire utile pour la vente des
brillants.
A la fin de cette première semaine d'avril, Étien-
ville vint annoncer» à son nouvel ami, le baron de
Fages, que le mariage aurait lieu le jour même
dans la chapelle du palais Soubise, rue des Francs-
Bourgeois, à onze heures de la nuit, chaque partie
n'amenant que ses témoins. Fages revêt donc ses
plus beaux atours et attend, inébranlable, qu'on
vienne le chercher. Tandis qu'il attendait de la
1. 20-25 mars r/85.
202 L'AFFAIRE DU COLLIER,
sorte en son appartement, 137, rue du Bac, Étien-
yille était rue Neuve-Saint-Gilles, en compagnie de
la future, de M. de Marcilly et d'un personnage
vêtu d'une lévite petit-gris, portant un chapeau
rond où il y avait un cordon et des glands d'or, et à
qui chacun parlait avec le plus profond respect.
C'était — d'Élienville n'en douta pas un instant —
le prince Louis, cardinal de Rolian.
Ce cardinal se montrait affable et gentil, remer-
ciait le bourgeois de Saint-Omer de ce qu'il faisait
pour lui et assurait qu'il ne l'oublierait pas. « Mais,
disait-il, pour des raisons importantes, le mariage
ne pourra pas avoir lieu avant le 15 juillet. »
D'Elienville de se récrier : « Et le baron de Pages ! »
On va, dit le cardinal, lui écrire une lettre. Mais
d'Etienville répond que ce délai est de nature à ins-
pirer de l'inquiétude. Un dédit de 30 000 livres pour
le cas où le mariage ne se ferait pas est rédigé et
signé sur l'heure. On le date du 26 avril, le jour où
le dédit sera remis.
Le lendemain d'Etienville trouve son ami de Pages
dans la plus grande colère ; mais en apprenant l'his-
toire du dédit il se calme, et, effectivement, le
20 avril. Bette lui montre une enveloppe cachetée
de cinq cachets de cire rose, où est contenu, dit-il,
le précieux papier.
Il est si précieux, ce papier, que nos deux amis
prennent la précaution de l'aller déposer entre les
mains de l'abbé Prançois Mulot, chanoine régulier
et prieur de Saint- Victor . Celui-ci reçoit le pli
cacheté et ne doute pas qu'il ne contienne un dédit
de 30 000 livres, puisqu'un gentilhomme et un bour-
geois de Saint-Omer, qui n'ont vu le contenu de
BETTE D'ETIEXVILLE. 203
renvelojipe ni luii ni Tautre, le lui affirment, l'un et
l'autre, très gravement. Il promet d'en avoir grand
soin : on verra le parti que nos compagnons vont
tirer de la circonstance.
Nous arrivons au moment le plus invraisemblable
de cet invraisemblable mais véritable récit et qui
soulèvera dans tout Paris, quand il y sera connu,
la plus hilarante incrédulité. A la fin de mai,
Mme de Courville annonça à notre chirurgien aide-
major qu'elle allait partir pour une terre, qu'elle
possédait et dont elle ne lui dit pas le nom, lui propo-
sant, quand elle y serait installée, de Fenvoyer cher-
cher pour y faire un séjour de quelques jours qui
lui serait un repos et une partie de plaisir. D'Étien-
ville accepta. Les mêmes conditions mystérieuses
étaient toujours imposées : voyage de nuit en voiture
close et rigoureuse interdiction de s'informer du
lieu où l'on se trouverait. C'est entendu, répondit
d'Étienville. Et les choses se passèrent effectivement
ainsi. Augeard, qui vint le prendre, n'abandonna
pas notre homme un instant durant tout le voyage,
le séjour et le retour. On roula en voiture, la nuit,
pendant trois ou quatre heures. Le château était
très beau. Un parc immense communiquait avec une
rivière que d'Étienville, pour préciser, déclarera être
la Seine, à moins que ce ne fût la Marne. Ce qui le
frappa le plus fut le boudoir tout en glaces et en
dorures. Il y vit la belle Mme de Courville, Marcilly
le magistrat, l'intendant Augeard, puis un monsieur
qu'on nommait le baron, une dame qui était veuve
d'un conseiller, un jeune homme de quinze ans avec
son précepteur. Ce jeune homme, que chacun nom-
mait « le petit chevalier », était précisément le fils
204 l'affaire du collier.
de Mme de Coiirville el du cardinal. D'Étienville
passa en cette société quelques journées charmantes
et revint, le 3 ou le 4 juin, absolument enchanté. On
eut beau, dans la suite, lui objecter que tout cela
était absurde et incroyable : il tint bon. Dans ses
interrogatoires, confrontations, récolements, dans
les mémoires et consultations de ses avocats,
d'Étienville ne démord pas de son château de féerie
où, auprès de la jolie Mella de Gourville, il avait
passé des jours enchanteurs. Qu'en faut-il croire?
Étant donnée Mme de la Motte, la chose est pos-
sible; d'autre part. Bette fut vin romancier d'une
imagination féconde, qui publia un certain nombre
de romans d'amour, chacun en plusieurs volumes.
Au lecteur d'en décider.
Dès son retour à Paris, le 4 juin, d'Étienville
écrivit au baron de Pages pour lui narrer son voyage.
Il ajoutait que la dame aurait 100000 écus de rente
qui lui rentreraient dès après les noces et qu'elle
comptait même faire à ce sujet avec son mari un
voyage en Allemagne.
D'Étienville et son ami le baron étaient de la sorte
tenus en haleine. Tantôt c'étaient des bijoux que le
bourgeois de Saint-Omer avait vus entre les mains
de la dame, qui les destinait à son futur époux,
tantôt l'assurance que la cérémonie aurait lieu mi-
juillet sans délai nouveau. Le i^^ juillet, le baron .
de Fages sollicita et obtint de son capitaine, M. de
Chabrian, l'autorisation pour le mariage. Le car-
dinal de Rohan, assurait M. de Marcilly, ne res-
tait à Paris que pour la cérémonie nuptiale, refu-
sant de partir pour Saverne, où il aurait cependant
dû se rendre pour y recevoir le prince de Condé qui
BETTE DÉTIEXVILLE. 205
(levait aller tenir une revue des troupes à Strasbourg-.
Mais le 15 juillet passe et les noces ne se font pas.
Le 18 juillet, nouvelle entrevue, rue Neuve-Saint-
Gilles, entre d'Étienville, Mme de Courville et le
cardinal. Celui-ci est vêtu cette fois d'une lévite
violet foncé. Le bourgeois de Saint-Omer marque
son impatience, le cardinal dit qu'il ne faut s'en
prendre qu'à ^Ime de Courville :
« Je lui ai promis oOOOOO livres et elle ne veut
pas contracter le mariage avant que la somme soit
versée. »
« Je ne dissimulais pas à Mme de Courville, dit
Bette d'Étienville, que si elle était propriétaire des
gros diamants qu'elle m'avait montrés en me disant
qu'ils provenaient d'une rivière dont elle ne se sou-
ciait plus, elle était assez riche pour se marier sans
attendre la somme considérable pour la réalisation
de laquelle je croyais m'être aperçu qu'elle pressait
M. le Cardinal; mais elle me répondit que la vente en
était très difficile à faire pour des raisons qu'elle ne
pouvait me confier. » Le mariage fut donc fixé au
12 août. Pour calmer son ami de Fages, d'Étienville
lui conte que le cardinal lui destinait un cadeau
superbe, une voiture admirable avec deux chevaux
d'un poil cendré. L'abbé de Saint-André aurait une
belle abbaye, celle de Saint-Vaast sans doute, dont
le cardinal était commendataire. Quant au cadeau
que Mme de Courville se propose de faire à son
futur, c'est un superbe nécessaire en vermeil et,
en outre, une montre avec sa chaîne, l'une et l'autre
enrichies de diamants, deux bagues ornées de
pierres précieuses, et une tabatière avec son por-
trait à elle, baronne de Courville, une merveille de
206 L'AFFAIRE DU COLLIER.
richesse et dart. DÉtionville a vu tout cela. Il a vu
encore une argenterie princière, estimée soixante
mille livres, dont le cardinal a fait présent à la dame
et le portefeuille contenant les 100 000 livres, en bil-
lets noirs de la caisse d'escompte, que Mme de Cour-
ville donnera à son mari le jour des noces. Fati^es
écoute, trouve tout cela très beau, de plus en plus
beau, mais il trouve aussi que c'est de plus en plus
long à venir.
Ce qui rend les intrigues de Mme de la Motte inté-
ressantes, ce n"est pas seulement la hardiesse de ses
conceptions, c'est l'inimaginable complication des
fictions qu'elle réalise, le nombre des personnages
qu'elle met en scène, forgeant à chacun d'entre eux
un rôle dont elle voit d'un coup d'œil tout le déve-
loppement, et les faisant tous manœuvrer de manière
à les amener chacun au but, au moment voulu, avec
une précision étonnante, avec une connaissance des
caractères que les meilleurs dramaturges n'ont pas
surpassée.
Mais tandis qu'en la petite Nicole Leguay, qui
joua si gentiment le rôle de la baronne d'Oliva,
Jeanne avait trouvé une enfant confiante, timide,
tranquille, elle avait en la personne de Bette d'Éticn-
ville mis en mouvement un gaillard qui n'a pas
tardé à s'entourer de quatre ou cinq compères de
son espèce, lesquels, avec une spontanéité que
Mme de la Motte ne leur demandait sans doute pas,
vont mener les choses à leur façon, hardiment,
vivement, à la diable, et faire de la belle Mme de
Cour ville, qu'elle fût fantôme ou réalité — et là
vraiment était le cadet de leurs soucis! — une fée
habile à remplir les ci-carcclles.
XXÏII
LES FIANÇAILLES DU BARON DE PAGES
Le baron de Fages n'était pas homme à laisser
traîner les choses. A peine Bette lui eut-il parlé, le
o avril, de projet de mariage, qu'il allait, en compa-
gnie de Tabbé de Saint-André et de Colavier d'Al-
bissy, ancien directeur de la Louisiane française,
commander des bijoux chez Loque, joaillier au
Pont-Notre-Dame *. Le baron n'a pas un sol, mais il
va faire un mariage, et quel mariage ! — 10 000 livres
argent comptant, une charge de 30 000 livres, et
100 000 livres de rente. L'abbé et l'ancien gouver-
neur de la Louisiane confirment. A cette première
visite on n'emporte aucun bijou.
Du moment qu'il devait faire un pareil mariage
le baron ne pouvait demeurer petitement logé dans
sa garçonnière de la rue du Bac. Le voici rue du
Mail, hôtel des Indes, au premier, où il occupe un
appartement somptueux. Des amis colportent les
1. Mêmes sources que pour lo chapitre précédent.
2. « M. d'Albissy a été dans l'entreprise des diligences, a eu des
procès à ce sujet, a ait l'aillito et a été longtemps au Temple. » Note
des Target.
208 l'affaire du collier.
splendeurs de son prochain établissement. Le baron
s'environne de plusieurs domestiques. Il a un valet
de pied et un chasseur. C'est en équipage qu'il va
courir les marchands de la ville, emmenant avec lui
Bette d'Etienville, à qui il a donné des chemises et
des habits et qui atteste solennellement la véracité
de ses déclarations. Le 12 avril, accompagné de
Tabbé de Saint-André et de l'ancien gouverneur de
la Lousiane, Fages revient chez le bijoutier pour
prendre les bijoux commandés : il y en a pour
10 000 francs. Le jour môme, afin qu'ils ne s'égarent,
le baron a soin de les porter — et recevoir de l'ar-
gent en retour — au Mont-de-Piété. Le 13, les trois
amis reviennent chez Loque et prennent une nou-
velle fourniture qui se monte à 12 000 francs. « Les
premiers bijoux avaient été donnés aux parents
de l'épouse, ceux-ci étaient pour les parents de
l'époux, et la famille était nombreuse. » Ils reçu-
rent une destination identique : le Mont-de-Piété.
Ces fournitures étaient faites sur simples recon-
naissances de Tépouseur . Un premier billet do
2 700 livres était payable à très court délai et il fui
payé. Étant parti pour Vineuil, près de Chantilly, dans
les derniers jours de mai, le baron écrit au bijoutier
pour presser l'envoi de nouveaux bijoux dont la
livraison se fait attendre. Il ajoute : « Et vous,
monsieur, comment vous portez-vous? Et la cuisse
de Mme Loque est-«lle entièrement rétablie? Je le
souhaite, car il est impossible de ne pas prendre
intérêt à sa personne, quand on a l'avantage de la
connaître. Elle inspire des sentiments bien dignes
d'elle et au-dessus de l'estime. Voilà l'effet que j'ai
éprouvé et vous félicite de plus en plus d'un choix
LES FIANÇAILLES DU BARON DE PAGES. 209
aussi heureux. A présent permettez que je aous
demande des nouvelles de ma boëte pour mon frère
labbé. >)
Un premier terme avait été payé. Le second ne
le fut pas. Il était plus important. C'est, disait le
baron, que le mariage éprouvait un retard imprévu.
Et, pour rassurer le négociant, il Tenvoie chez dom
Mulot, prieur de Saint-Victor, qui, sérieusement,
lui montre le pli, fermé de cinq cachets de cire rose
où doit être contenu un dédit de 30 000 francs. En
outre le bourgeois de Saint-Omer — qui n'a pas de
quoi payer son loyer — propose de transformer les
billets du baron de Pages en acte notarié dont il
soflVe généreusement en caution. Loque est rassuré.
Tandis que ces choses se passaient sur le Pont-
Notre-Dame, elles se répétaient dans Tenclos Saint-
Germain. Pages y était le débiteur, depuis treize ou
quatorze ans, d'un négociant, nommé Bernard, pour
une somme de cinquante écus qu'il n'avait jamais
j)U payer. Il en profite pour lui faire une commande
énorme en étoiles, toiles et bijoux. Comme Bernard
avait des doutes, on l'envoie, lui aussi, à l'abbé
Mulot. « Il le trouva dans la sacristie, prêt à dire
la messe. L'instant et le lieu sont remarquables.
L'abbé Mulot l'assura qu'il avait entre ses mains un
dédit de 30000 livres, que le baron de Pages allait
faire un mariage de la plus grande importance
et quil n'avait rien à craindre pour les fourni-
tures. » Et Bernard fournit des marchandises pour
13 COO francs, qui rejoignirent celles du sieur Loque
au M(jnl-de-Piété.
Au sieur Thiébault, son tailleur de la rue Saint-
rs'icaise, le baron de Pages et le bourgeois de
14
210 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Saint-Oraer parlent d'un mariage qui donnera
300000 livres de rente, et déclarent que le dédit
entre les mains de dom ilulot est de plus de
30000 écus. Étant allé à Vineuil il lui écrit : « Bon-
jour, monsieur et madame Thiébault, je désire bien
sincèrement que ma lettre vous trouve en bonne
santé, car elle m'intéresse singulièrement, à raison
de tous les sentiments que vous m'avez inspirés en
votre faveur et qui ne se démentiront jamais....
Comptez sur le vif intérêt que je prends à votre
santé, et sur la reconnaissance la plus étendue pour
toutes les bontés que vous avez eues jusqu'à présent
pour moi et que je saurai reconnaître quand il en
sera temps : en attendant je me dis autant votre
serviteur que votre débiteur. »)
« Les sentiments du baron de Pages, diront plus
tard les avocats des malheureux négociants, pour
son tailleur et les bontés du tailleur pour le baron
de Pages, rappellent la scène de Molière : Don Juan
dit aussi à M. Dimanche : M. Dimanche! le meil-
leur de vos amis! Je sais ce que je vous dois. Vous
avez un fond de santé admirable. Je veux qu'on
vous escorte. Je suis votre serviteur et de plus votre
débiteur. » C'est en pareille musique que le baron
de Pages et son ami Bette d'Étienville se firent
livrer dans le courant de mai, c'est-à-dire dans le
plus court délai possible, quinze habits, dont la
facture dépassa deux mille écus.
Dans le même mois, séduit par les mêmes pro-
cédés, Vaucher, horloger dans la Cité, livrait au
baron douze montres enrichies de pierreries et
treize chaînes en or. D'Étienville servit encore
d'intermédiaire dans cette nouvelle affaire. Et le
LES FIANÇAILLES DU BARON DE PAGES. 211
bourgeois de Saint- Omer venait par -dessus le
marché manger la soupe de l'horloger u amicale-
ment »; très amicalement même, observeront les
avocats, puisqu'il emmenait ses amis. D'Étienville
conduisit l'horloger à l'hôtel des Indes où logeait le
baron son ami. Ils le trouvèrent au premier dans
son appartement vaste et richement meublé, don-
nant des ordres à plusieurs domestiques à la fois,
qui se pressaient autour de lui. « La comédie était
parfaitement jouée. Après avoir présenté au sieur
Vaucher un état des objets qu'ils voulaient acheter,
le baron de Pages parut ne s'occuper de lui et de la
négociation que très superficiellement. A toutes les
questions de l'horloger il ne faisait qu'une ré-
ponse : « D'Étienville vous l'expliquera, d'Étien-
ville a dû vous le dire. » C'était affecter, en même
temps, cette indifférence aisée qui décèle la certi-
tude des moyens, et cette noble insouciance qui
dédaigne l'attention des petits détails. Vaucher fit
une fourniture d'objets admirables : une montre à
répétition enrichie de diamants fond bleu, étoiles
de brillants, avec sa chaîne d'or émaillée de bleu à
un rang de perles : c'était un objet de près de quatre
mille francs; une montre à répétition, boîte à l'an-
glaise, avec sa chaîne d'or; une montre enrichie de
deux rangs de perles fines, fond bleu, étoiles d'or,
avec sa chaîne d'or; une montre unie avec les
aiguilles garnies de diamants, avec sa chaîne d'or;
une montre à secret à double rang de perles; une
montre à chiffres arabes avec sa chaîne d'or; une
montre émaillée de bleu, bordure fond blanc, à
roue de rencontre avec sa chaîne émaillée de bleu et
perles fines; une montre gorge-de-pigeon avec deux
•212 l'affaire du collier.
rangs de perles; puis une boîte d'or, d'homme,
ovale, à portrait; une autre, ronde; trois boîtes
semblables, pour femme; un étui d'or émaillé, fond
bleu-de-roi; un autre émaillé d'azur, un autre d'or
plein, enfin une soupière couverte, avec son plat,
l'une et l'autre en argent'.
Les deux amis firent de la sorte en quelques
semaines un butin de GO 000 francs.
Or voici que, le 7 août, comme il revenait de
Chantilly, où il avait été reçu parle baron de Fages,
d'Étienville vit arriver Augeard qui lui demanda de
venir d'urgence voir Mme de Courville. Il la trouva
dans la plus grande agitation. Elle le suppliait de
lui rendre le fameux dédit de 30 000 livres qui était
déposé entre les mains de l'abbé Mulot.
« Cette malheureuse pièce perd tout le monde. »
Bette d'Étienville hésite.
« Vous doutez donc de moi, vous doutez du car-
dinal? »
Lui, d'Étienville, douter de Mme de Courville,
douter du cardinal ! Il va reprendre sur-le-champ
l'enveloppe chez dom Mulot. Il la rapporte à
Mme de Courville; mais à peine celle-ci la-t-clle
entre les mains qu'elle déchire le papier en mille
morceaux et les jette au feu. D'Étienville dit qu'il
renonce à peindre lui-même sa stupéfaction. N'es-
sayons pas.
Cette enveloppe, qui était censée contenir une
pièce que personne au monde n'avait jamais vue,
avait été la seule garantie des marchands. Elle
n'existait plus.
1. Mémoire pour les sieurs Vaucher, horloger, et Loque, bijoutier, contre
Bette d'Etienville et le baron de Fages, éd. oriir., p. C5-66.
LES FIANÇAILLES : DU BARON t»E PAGES. 213
Mais que s'élait-il donc passé qui pûl mettre
Mme de Courville en un pareil état? — Nous
sommes ramenés à son inspiratrice, la comtesse de
la Motte '.
L Les lignes suivantes écrites par Hardy dans son journal, à l'époque
où tout Paris s'occupait du procès du Collier, montrent quelle action
pouvaient alors avoir sur l'opinion publique les manœuvres d'une poi-
gnée d'escrocs, et, d'autre part, que Mme de la Motte n'avait pas donné
à sa nouvelle combinaison une portée invraisemblable : « On disait que
M. le cardinal de Rohan avait fait retirer de chez son notaire (sono-er
à dom Mulot) une somme de l 200 000 livres (le dédit de 30 000 livres)
pour procurer l'établissement d'une de ses filles naturelles (le fils de
Mme de Courville), qu'un garde du corps de Monseigneur le comte
d'Artois (le baron de Pages) s'était engagé formellement d'épouser à la
sollicitation de Sou Éminence, en vertu dudit dépôt qu'il réclamait
aujourd'hui, menaçant de faire un procès au notaire qui s'en était des-
saisi induemcnt. » Bibl. nat., ms. franc. 6685, p. 203.
XXTV
LE COUP DE FOUDRE
Le cardinal avait remis le collier entre les mains
de Mme de la Motte, le 1" février 1783. Le lende-
main il chargea son valet de chambre d'accom-
pagner Gherardi, officier au régiment d'Alsace,
pour observer au dîner du roi comment la reine
serait mise. On sait que le roi et la reine avaient le
devoir de dîner en public. Le même jour, Bassenge
avait été à Versailles dans l'espérance d'apercevoir
la reine avec son bijou. Celle-ci ne le portait pas;
mais le cardinal, ni le joaillier n'en conçurent d'in-
quiétude. Le surlendemain, 3 février, rencontrant
à Versailles le bijoutier Bôhmer avec sa femme et
son associé Bassenge, le prince Louis leur dit avec
empressement :
« Avez-vous fait vos très humbles remerciements
à la reine de ce qu'elle a acheté votre collier?
— Non, pas encore. »
Comme les joailliers ont plus d'une fois importuné
la reine de ce bijou et que, la dernière fois, elle a
répondu avec impatience, ils attendent une occasion
216 L'AFFAIRE DU COLLIER.
pour lui l'aire leurs remerciements. L'occasion ne
se présente pas. Les mois passent. Ils ont d'ail-
leurs l'esprit en repos et le prince Louis de même '.
Les avocats du cardinal ont eu raison d'insister
devant le Parlement sur cette démarche et cette
conversation des 2 et 3 février : elles mettent la
bonne foi de Rohan hors conteste. Dès le 3 février,
en revanche, les Bôhmer avaient offert un dîner à la
comtesse de la l\Iotte. Le lendemain 4, ils étaient
retournés chez elle pour la remercier encore. Ils
débordaient de reconnaissance. Le 6, c'étaient les
Bôhmer qui dînaient rue Neuve-Saint-Gilles.
Auprès du cardinal, Jeanne continuait cependant
de pleurer misère, demandant et recevant les mêmes
secours de trois ou quatre louis qui lui étaient
portés, soit par Brandner, valet de chambre, soit
par Fribourg", le suisse de la maison de Strasbourg,
soit par un commissionnaire nommé Philibert. Les
deux ou trois fois que Rohan vint chez elle, il fut
reçu « dans une chambre en haut «, pauvrement
meublée.
Jeanne fît mieux. Les mains pleines d'or prove-
venant de la vente des diamants, elle contraignit le
cardinal à acquitter en son lieu et place le billet de
5 000 livres qu'elle avait souscrit en 1783 envers
Isaac Béer, juif de Lorraine. Le cardinal l'avait
alors cautionnée. A présent il était pris. Il dut
payer ^. Le trait est évidemment très drôle.
Le 12 mai une petite lettre à vignette bleue ren-
voya le prince Louis à Saverne.
L Mcnioire des joailliers pour Marie-Antoinette, Collection complète,
I, 18: — Mémoire de M' Target, iùid., IV, 53.
2. Doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
LE COUP DE FOUDRE. 21 "7
Comme Tavocat Laporte, qui avait été mêlé à la
négociation du collier, s'étonnait de ce que la reine
ne le portait pas : « Sa Majesté ne le mettra que
pour venir à Paris, » dit Jeanne; et, une autre fois :
« Quand il sera payé. »
Elle se rendit d'ailleurs elle-même à Bar-sur-
Aube où elle fît l'entrée sensationnelle que nous
aA'ons dite et déploya un luxe éclatant. Elle s'y
occupa à meubler et décorer sa maison de la pa-
roisse Saint-Macloux. De la cour au grenier, tout
fut transformé, embelli, remis à neuf. Nous avons
des détails sur la bibliothèque, et ils sont curieux.
C'était un meuble en bois de rose, grillé, les rayons
protégés de rideaux en taffetas vert ; sur le haut, les
bustes de Voltaire et de Rousseau. Le regard y était
dès l'abord attiré par la grande « Histoire généalo-
gique et chronologique de la maison royale de
France, « du Père Anselme, neuf volumes in-folio ;
la première acquisition évidemment que devait faire
une fille des Valois. Puis vingt-sept volumes des
« Hommes illustres de France » et douze des
« Hommes illustres de Plutarque » ; une histoire de
France en trois volumes, les vovages de Cook, le
Tour du Monde, six volumes sur l'hémisphère
austral, un atlas; en fait de littérature : Rousseau
en trente volumes, Mme Ricoboni, Crébillon,
Racine et Boileau; des livres de piété : Commen-
taires réfléchis de l'amour de Dieu, un volume sur
le Miserere, une Semaine sainte, un ouvrage sur la
Di(jnilé de l'âme; puis deux livres pratiques : un
dictionnaire français-anglais et anglais-français qui
sera utile lors d'un prochain voyage outre Manche,
et l'almanach royal de l'année 1781, l'année des pre-
218 l'affaire du collier.
mières grandes intrigues et des vastes espoirs de
Jeanne de Valois.
Vers la fin de mai, Mme de la Motte fit un voyage
de Bar-sur- Aube à Saverne, travestie en homme.
Nous trouvons son costume dans sa garde-robe :
lévite en drap bleu foncé, gilet et culotte de nankin.
C'était pour annoncer au prince qu'elle avait obtenu
pour lui une audience de la reine à son retour. Elle
jugea, et ne se trompa point, qu'une route de deux
cents vingt lieues, faite exprès pour porter elle-
même cette heureuse nouvelle, lui donnerait tout le
poids possible, et que si la tranquillité d'esprit du
cardinal chancelait, rien ne pouvait mieux la
ratïermir K
Le cardinal revint de Saverne à Paris le 7 juin.
Nous entrons en juillet : l'échéance fatale du
1*"" août est imminente, échéance où les bijoutiers
doivent recevoir 400000 livres, premier versement
sur les 1600 000 livres, prix du bijou. Jeanne voit
le cardinal dans les premiers jours du mois. Celui-
ci lui fait part de l'étonnement qu'il éprouve de ce
que la reine ne porte pas sa parure. La défiance
commençait-elle à se glisser dans son esprit? Mais
Jeanne, ingénieuse, a réponse sur-le-champ. La
reine, dit-elle, trouve le collier d'un prix trop élevé
et demande une réduction de 200 000 livres, — sinon
elle rendra le bijou. Et les premières défiances du
cardinal s'évanouissent. La reine ne considère pas le
bijou comme définitivement acquis. Le 10 juillet,
Rohan voit les joailliers pour leur parler de la réduc-
tion. Ceux-ci, comme on pense, font la grimace. Ils
1, Maur. Méjan, A/faire du Collier, p. 313.
LE COUP DE FOUDRE. 219
allèguent leurs engagements, les intérêts qui se
sont accumulés; mais, grimace faite, ils consentent
au rabais. Et le cardinal, avant de les quitter, les
presse une fois de plus d'aller à Versailles remer-
cier la souveraine. Bassenge écrit alors sous ses
yeux un billet que Rohan corrige en lui donnant la
forme définitive qui suit :
Madame,
Nous sommes au comble du Iionlieur d'oser penser que
les derniers arrangements qui nous ont été i)roposés, et
auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect,
sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévoue-
ment aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie
satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants
qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des
reines i.
Le 12 juillet Bôhmer, ayant à paraître devant
Marie-Antoinette, pour lui remettre une épaulette
et des boucles en diamants dont le roi lui faisait
cadeau à Foccasion du baptême du duc d'Angou-
lême, fils du comte d'Artois, présenta lui-même le
billet. La fatalité fit qu'à ce moment entra le Con-
trôleur général, en sorte que le joaillier s'éloigna
avant, d'avoir reçu une réponse. Dès que le Con-
1. Il est intéressant de reproduire la rédaction de Bassenge pour appré-
cier la concision, en même temps que l'éclat et l'élégance que Rohan
lui avait donnés. Voici ce qu'avaient tout d'abord écrit les bijoutiers :
« La crainte où nous sommes de ne pouvoir pas être assez heureux
pour trouver le moment de témoigner de vive voix à Votre Majesté
notre respectueuse reconnaissance nous oblige de le faire par cet
écrit.
« Votre Majesté met aujourd'hui le comble à nos vœux en acquérant
la parure do diamants que nous avons eu l'honneur de lui présenter.
« Nous avons accepté avec empressement les derniers arrangements
qui nous ont été proposés au nom de Votre Majesté. Ces arrangements lui
étant aarréables, nous nous sommes estimés heureux de saisir l'occasion
de prouver à Votre Majesté notre zèle et nos respects. » Doss. Biihmer,
Bibl. V. de Paris, ms. de la réserve.
â2Ô LAFFAIRE DU COLLIER.
Irùleur fut sorti, la reine lut le billet, n'y com-
prit rien. Elle donna ordre de chercher Buhmer
pour lui demander le mot de Ténigme, mais déjà il
était parti. Bôhmer l'avait obsédée avec son bijou.
Elle gardait le souvenir pénible de la dernière scène
où il sVHail précipité à ses genoux en menaçant
d'aller se jeter dans la rivière. « La reine, dit
Mme Campan, me lut ce papier en me disant,
qu'ayant deviné le matin les énigmes du Mercure^
j'allais sans doute trouver le mot de celle de ce fou
de Bôhmer. Puis elle brûla sans plus d'attention le
billet à un bougeoir qui restait allumé dans la
bibliothèque pour cacheter ses lettres. » La reine
ajouta: « Cet homme existe pour mon supplice, il a
toujours quelque folie en tête. Songez bien, la pre-
mière fois que vous le verrez, à lui dire que je
n'aime plus les diamants et que je n'en achèterai
plus de ma vie. »
Ce moment est, dans sa banalité, pour ceux qui
savent la suite du récit, le plus poignant du drame.
Que l'affaire fût alors éclaircie — et c'est par un
enchaînement de circonstances des plus médiocres
qu'elle ne le fut pas — , et Marie-Antoinette devait
ôtre tenue à jamais en dehors de l'intrigue. Son
attitude — bien simple cependant et toute natu-
relle — • en ce seul moment où elle ait été en con-
tact avec l'intrigue du collier, a prêté matière au
seul reproche que ^es détracteurs aient pu lui
adresser, et l'on sait quelles terribles conséquences
les événements se sont chargés d'en tirer contre elle.
Son silence eut pour résultat de confirmer les
joailliers, non moins que le cardinal, dans la pensée
que le collier était bien entre ses mains.
LE COUP DE FOUDRE. 221
Mme de la Motte voyait approcher le terme du
1" août où devait être fait le premier payement
de 400 000 livres. Elle avait vu, chez le cardinal,
Baudard de Saihte-James, trésorier général de la
marine, et savait que celui-ci était attaché au car-
dinal, fort entiché, par surcroît, 'de Cagliostro, en
relation enfin avec les Bôhmer. « Sainte-James, dit
Mme Vigée-Lebrun, était financier dans toute
l'étendue du terme. C'était un homme de moyenne
grandeur, gros et gras, au visage très coloré, de
cette fraîcheur qu'on peut avoir à cinquante ans
passés quand on se porte bien et qu'on est heu-
reux. » Dans son hôtel de la place Vendôme, dont
les salons immenses étaient entièrement tapissés de
glaces, il donnait des dîners de cinquante couverts
où la noblesse et les lettres étaient brillamment
représentées. Sa magnifique propriété de Neuillv
reçut du peuple le nom de w Folie-Sainte- James »,
à cause du luxe inouï. Il y organisait des soirées
où l'on jouait la comédie, où l'on tirait des feux
d'artifice, où tant de personnes étaient invitées
que l'on se croyait dans une promenade publique.
Sainte-James était très ambitieux, avide de protec-
tions puissantes à la Cour; il rêvait, non du ruban,
mais du cordon rouge. C'est lui qui avait jadis
prêté aux Buhmer les 800 000 livres avec lesquelles
ils avaient acheté les diamants du Collier, pi'imiti-
vement destiné à la Du Barry de qui Sainle-James
avait escompté la faveur.
Mme de la Motte dit au cardinal : « Je vois la
reine embarrassée pour le versement du 1'='^ août.
222 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Elle ne vous récrit pas pour ne pas vous inquiéter.
J'ai imaginé un moyen de lui Taire votre cour en la
tranquillisant. Adressez-vous à Sainte-James. Pour
lui, cent mille écus ne sont rien. » Rohan en parla
au financier. Il tombait bien.
« Prêter 400 000 livres pour payer le collier; mais
le collier est fait de 800 000 livres que j'ai prêtées! »
Encore Sainte-James consentirait-il à cette nou-
velle avance, mais, rendu méfiant par l'aventure du
fermier général Bérang-er, il désire qu'une lettre, où
la reine demanderait l'argent, demeure entre ses
mains. Il n'y faut donc plus songer.
Cependant on arrivait à la fin de juillet. Mme de
la Motte devient agitée, nerveuse. Comment reculer
le terme du paiement? « Que signifient, lui dira
maître Target, ce trouble de votre maison, ces agi-
tations du 27 juillet, où vous sortez précipitamment
de chez vous, où vous ne revenez ni dîner, ni souper,
ni coucher; où vous vous réfugiez chez des amis et
ne voyagez que la nuit? » Ce jour, 27 juillet, elle
fait chez le notaire Minguet, en déposant des dia-
mants « d'une immense valeur, » un emprunt de
trente-cinq mille livres. Le 31, elle fait porter chez
le cardinal une lettre signée « Marie-Antoinette, »
où il est dit que les quatre cent mille livres pro-
mises pour le lendemain ne pourront être payées
que le 1" octobre, mais qu'à cette date il serait fait
un paiement de sept cent mille livres en une fois,
moitié de la somme totale. Cette fois, l'inquiétude
commence à pénétrer dans l'esprit du prélat.
j\Iais le lendemain une femme de chambre vient
l'appeler de la part de la comtesse. Celle-ci, de ses
paroles insinuantes, s'efforce de calmer ses esprits.
LE COUP DE FOUDRE. 223
Et la confiance lui revient quand Mme de la Motte
lui tend une somme de trente mille livres, intérêt
à verser aux joaillliers pour les sept cent mille livres
dont le paiement était reculé en octobre. Le car-
dinal, qui croyait toujours Mme de la Motte dans la
misère, ne doute pas que cette somme ne lui ait été
remise par la reine. Le 30 juillet, il voit les joailliers,
qui accueillent très mal la proposition du délai. Ils
protestent avec vivacité et n'acceptent les trente
mille livres qu'en acompte sur les quatre cent mille
qui leur sont dues immédiatement K
Il est urgent qu'ils soient payés, disent-ils. Sainte-
James, leur créancier, devient pressant et les intérêts
qu'ils ont à lui verser les accablent. Le cardinal
craint un éclat. L'attitude des Bôhmer rendait en
effet la situation extrêmement critique. L'histoire
de Mme de la Motte fait voir en elle une incroyable
inconscience, qui fait d'ailleurs sa hardiesse et sa
force. Elle ne voit le danger que quand il est immé-
diat et, alors seulement, cherche à y parer. En hâte
elle fait revenir son mari de Bar-sur-Aube, où le
comte, dans une insouciance parfaite, menait un
train royal; puis, elle combine un coup si hardi,
dénotant une vue si claire des caractères et de la
situation, qu'une fois de plus on ne peut retenir un
cri de surprise devant ce génie d'intrigue. Le
3 août, elle envoie le Père Loth chercher Bassenge
et lui dit hardiment : « Vous êtes trompé, l'écrit de
garantie que possède le cardinal porte une signature
1. Ces faits, d'après le mémoire des joailliers, les interrogatoires du
cardinal, le plaidoyer de M' Target et les notes que celui-ci réunit et
qui sont conservées dans son dossier à la Bibl. v. de Paris, ms. de la
réserve.
224 L'AFFAIRE DU COLLIER.
fausse; mais le prince est assez riche, il payera. »
Parmi ces manœuvres longues, compliquées, con-
duites avec tant de suite et d'une main si sûre, c'est
ici le coup de maître. Mis dans ce moment, brutale-
ment, en face de la réalité, épouvanté par la pers-
pective du scandale d'un procès certain, par l'ef-
froyable honte qui allait rejaillir sur lui de la scène
du bosquet, à propos de laquelle le procureur du
roi lui dirait qu'il avait été entraîné jusqu'à la lèse-
IMajesté, le cardinal, qui avait des ressources très
grandes, ne devait pas hésiter à payer les joailliers
et à étoufler toute l'affaire. Et il n'eût pas hésité,
et Mme de la Motte et son mari eussent joui tran-
quillement du fruit de leur larcin! Ceci n'est pas
une hypothèse; on a les déclarations du prince de
Rohan : « 11 entrait dans les projets de Mme de la
Motte, dit-il, de déclarer elle-même que la signature
était fausse. Elle se flattait de m'avoir réduit par ses
adroites manœuvres à payer le collier sans oser
même me plaindre. Et j'aurais certainement pris le
parti de m'arranger avec les joailliers, en sacrifiant
ma fortune et en employant le secours de mes
parents *. »
Malheureusement pour le cardinal et pour Jeanne
de Valois, les bijoutiers, par timidité, n'osent
affronter le cardinal. Instruit par son collègue Bas-
senge, des paroles de Mme de la Motte, Bôhmer, en
proie aux plus vives alarmes, court le même jour à
Versailles, s'efforçant d'obtenir une audience de la
1. Interr. de Roliau publié par M. CaraparJon, p. 2-23; confrontation
à l'inspecteur Quidor, Arch. nat., X' B/1417; ^Mémoire de M' Target.
Collection complète, IV, 177. ■ — Le premier mot du cardinal, entrant à
la Bastille, fut : « J'ai été trompé, je payerai le collier. »
LE COUP DE FOLDUE. 22y
reine '. Il ne peut voir qui^ la lectrice, Mme Campan,
(|ui lui dit :
« Vous êtes la victime dime escroquerie, jamais
la reine na reçu le collier. »
Au moins, à présent, les joailliers iront-ils hardi-
ment faire au cardinal la déclaration que Mme de la
Motte leur a conseillée? Jusqu'au bout leur conduite
déjouera ses calculs.
Le môme jour, 3 août, Mme de la IMolte mandait
Rétaux de Villette, le pressait de fuir, lui remettait
4 000 livres pour son voyage. Rétaux fait charger
ses malles sur un cabriolet qu'il a loué chez Hinnet,
sellier, rue Saint-Martin. Le cheval appartient à
La ]\Iotte. Il vient souper rue Saint-Gilles, gaiement,
jusqu'à minuit, et comme les meubles de la maison
sont déjà emballés, à l'exception du lit des époux
La !\Iolte, Rétaux va s'installer dans son cabriolet
qu'il a fait entrer dans la cour et part à deux heures
du matin. Il prend le chemin de l'Italie, en passant
par la Suisse.
Enfin, ce môme jour, 3 août, Jeanne envoie
Rosalie chez le cardinal pour le presser de venir la
voir. Le cardinal a fait défendre sa porte, mais la
femme de chambre insiste, le suisse la laisse monter.
Le cardinal se rend rue Neuve-Saint-Gilles. « J'ai
des ennemis, lui dit-elle, je suis accusée d'indiscré-
tions et de vanteries; d'un moment à l'autre je puis
ôtre arrêtée; on m'a fait espérer, si je quitte Paris,
que peut-être on cessera de m'apercevoir où je suis
cachée. Je devrais être partie. Jusque-là je tremble.
En attendant que mes affaires soient terminées ici
1. Dcclaration de Bolimcr et Basscugc, Arcli. )ial., F'/ 111."), B.
15
226 l'affaire du collier.
et que tous mes meubles soient enlevés, accordez-
moi, de grâce, un asile dans votre hôtel. » Rohan,
confiant jusqu'à la dernière minute, lui dit qu'il est
prêt à la recevoir avec son mari.
Dans la journée, elle avait donné un dîner où elle
avait reçu le comte de Barras, sa sœur Marie-Anne
qu'elle avait décidée à venir à Paris, un neveu, et
d'autres personnes. Il ne fallait pas que son trouble
intérieur se trahît. Mais entre onze heures et minuit,
après qu'elle a fait éteindre toutes les lumières par
le portier, elle ouvre la porte doucement, sans bruit,
et glisse comme une ombre, suivie de Rosalie.
« Le tremblement, dira M" Target, se montre
dans tous vos pas. Les ténèbres ne suffisent pas
pour vous rassurer contre les regards; vous crai-
gnez jusqu'à la chandelle de votre portier; vous ne
sortirez que lorsque tout le monde sera sorti de sa
loge et quand la lumière sera éteinte ; le capuchon
de vos mantelcts vous couvrira le visage à l'une et à
l'autre; et c'est ainsi que vous parcourez mystérieu-
sement, dans l'ombre, la solitude de celte partie du
boulevard qui vous conduit à Ihôtel de M. le Car-
dinal où vous allez prendre refuge. » Rue Vieillc-du-
Temple, elle trouva son mari : « Le sieur de Car-
bonnières nous conduisit dans une chambre qui
avait été occupée par le sieur abbé Georgel ».
Par cette dernière manœuvre, Mme de la Molle
croyait lier définitiyement son sort à celui de Rohan,
établir sa lx)nnc foi : « Si elle n'avait pas agi de
bonne foi, serait-elle venue ainsi se livrer au
prince?
Le 4 août, lendemain de la double déclaration faite
par Mme de la Motte et par Mme Campan, ROhmcr
LE COUP DE FOUDRE. 22/
est appelé à Ihôlel de Strasbourg. C'est Bassenge
qui 3' va. Il désire s'expliquer avec le cardiual, mais,
intimidé, il n'ose encore dire franchement ce qu'il a
sur le cœur, répéter ce qui lui a été déclaré la veille,
parler d'un faux. Il demande seulement :
« Son Emincnce est-elle certaine de l'inlcrmé-
diaire qui a été placé entre elle et la reine? »
Rohan voit la surexcitation du joaillier et en est
etTrayé. Il faut le calmer. Il serait capable d'aller
jusqu'au roi lui révéler le secret. Rohan lui propose
de remettre entre ses mains le titre contenant les
conditions du marché, revêtu delà signature « Marie-
Antoinette de France ». Ce sera sa garantie. Mais
immédiatement Bassenge comprend qu'en cas de
duperie cette seule garantie qu'il a n'en est une
qu'en demeurant dans les mains du cardinal qui lui
sert de caution. Le cardinal a beau insister, il refuse
de prendre possession du billet.
Bassenge reparle de ses inquiétudes, ses créan-
ciers s'impatientent, Sainte-James qui lui a avancé
sur le collier 800 000 livres....
L'angoisse serre le j)rince Louis à la gorge; à tout
prix Bassenge doit être rassuré.
« Si je vous disais (juc j'ai traité directement avec
la reine, seriez-vous content?
— Cela me donnerait la plusgrande tranquillité.
— Hé bien, je suis aussi sûr que si j'avais traité
directement. »
En eflet Rohan n"a-t-il pas vu Marie-Antoinette à
\'ersailles, le soir, dans le bosquet? la reine ne vient-
elle pas de lui faire remettre 30 000 livres? n'a-t-il
pas reçu de nondjreuses lettres d'elle?
Bassenge ré[t()nd ([ii'il (Icnicurc inciuiet.
228 L'AFFAIRE DU COLLIIlR.
« Je ferai représenter à la reine combien ces délais
sont nuisibles à vos intérêts. »
Bassengc se défie de l'intermédiaire. Sainte-James
est de plus en plus pressant.
« Je prends donc l'engagement, dit Rohan, d'ob-
tenir du trésorier de la marine qu'il patiente pour les
payements. »
Ce sont ces mots qui calment le négociant et il
prend congé.
A la suite de cette entrevue angoissante le prince
Louis dicta à Liégeois, l'un de ses valets de chambre,
un billet où se peignent ses tourments et qui a été
retrouvé parmi ses papiers. Le voici avec les indica-
tions qui permettent d'en comprendre les termes.
« Envoyé chercher B[assenfje], qui soupçonne que c'est
pour lui parler du même objet (le. collier). Il m'a demande
comment il devait répondre. Je lui ai dit qu'il se garde
bien de faire aucune confidence, qu'il devait dire qu'il avait
envoyé l'objet en question à l'étranger et que je lui recom-
mande absolument le secret et de ne faire aucune confi-
dence. 11 m'a affirmé et répété à plusieurs reprises que sa
vie nétait plus qu'un tourment depuis qu'il avait pris la
lilierté d'écrire à... {la reine) et qu'il lui avait été dit par C.
(Mme Campan) que le maître (la reine) ne savait ce que ces
gens-là [les BiJlmicr) voulaient dire. Que la tète lui tournait.
Cet ensemble des choses pourrait aussi faire tourner la
mienne, si ce n'était sur que le moyen proposé (la démarche
auprès de Sainte- James) jyi'range tout pour le présent et le
futur. D'ailleurs la personne que je propose (Sainle-James)
est instruite de tout parQe que débiteur {les Bôhmer) n'a pu
faire autrement. Ainsi cela ne change rien à l'ordre des
choses et au contraire fera naître le calme où est actuelle-
ment le trouble et le désespoir '. >-
1. Bibl. V. de Pa)-ii, doss. Target. C'est cette note, sur laquelle Rohan
ne voulut pas s'expliquer au cours du procès, qu'il appelle la « note
iiiiurnic «.
LE COUP DE FOUDRE. 229
Le cardinal vit efTectivement Baudard de Sainle-
James. Il le rencontra dans le monde en une soirée.
Tous deux se promenaient, sur la terrasse parmi les
invités. Le cardinal supplia le financier de ne pas
presser les bijoutiers et, pour le rassurer, il lui confia
qu'il venait de voir, écrit de la main de la reine,
(prellc avait 700 000 livres pour les Bohraer. Rohan
faisait allusion à la prétendue lettre de Marie-iVntoi-
nelte que jMme de la Motte lui avait montrée en lui
apportant les 30 000 livres d'intérêt sur la somme à
verser ultérieurement '.
Entrée avec son mari dans ce petit appartement
de Ihôtel de Rohan dans la nuit du 3 au 4 août,
i\Ime de la Motte en sortit le 5 ; le G elle partait pour
Bar-sur- Aube.
Elle prenait le chemin de son pays natal, Fesprit
rassuré. L'orage en éclatant tomberait sur Rohan,
qui n'hésiterait pas à le dissiper en payant les joail-
liers. D'ailleurs, la négociation n'avait-elle pas été
i'aite directement entre les marchands et le cardinal?
Il n'y avait pas raison de s'alarmer.
Quand les commissaires du Parlement objectèrent
dans la suite à Rohan, que si la dame de la Motte
eût réellement fait imiter la signature de la reine
et vendre les diamants à son profit, elle n'eût pas
déménagé au vu et su de tout le monde pour aller
à Bar-sur-Aube et se fût plutôt retirée en pays
étranger, Rohan répondit très justement: « La con-
duite de ladite dame de la Motte n'est pas si incon-
séquente qu'il semblerait au premier abord. Elh;
1. Les faits des 3 et 4 août nSS, d'après les interrogatoires, confron-
tations et rccoleraents du procès, Arch. nat., X', B/1417, et d'après les
notes des dossiers Target et Bohmer, Dibl. v. do Paris, ms. de la réserve.
230 L'AFFAIRE DU COLLIER.
croyait m'avoir tellement enveloppé dans ses arti-
fw^es que je n'oserais rien dire, et, de fait, les
manœuvres sont tellement multipliées que j'aurais
préféré payer, ne rien dire et laisser Mme de la
Motte jouir du fruit de ses intrigues. »
<-. Quelle conduite plus naturelle, plus habile, plus
prudente, pouvait donc tenir Jeanne de Valois?
observe M'^ Labori. Fuir, c'est s'accuser, donner à
Rohan peut-être le moyen de se dégager. Rester,
c'est condamner Rohan à arrêter l'aflaire à tout
prix, à payer Bohmer, à se charger de tout. Que
peut-elle craindre en effet? Rohan n'est-il pas un
peu son complice, par son audace à s'élever jusqu'à
la reine, par cette crédulité naïve de cette entrevue
simulée, par cette correspondance inventée à plaisir?
Encore dupe, Rohan ne peut vouloir perdre la reine;
désabusé, il ne peut affronter une accusation de
lèse-Majesté, affronter l'échafaud'. »
De fait Rohan hésitait. Son esprit était ballotté
entre des incertitudes cruelles. La question, qui lui
avait été posée par le joaillier, le hantait. II s'était
efforcé de rassurer Bohmer; mais lui-même n'était
guère rassuré. Et voici que l'escroquerie va lui
apparaître dans son plein jour quand, comparant
pour la première fois l'engagement signé « Marie-
Antoinette de France » qu'il a entre les mains, avec
des billets de la reine qui lui sont confiés par quel-
ques-uns de ses pareiits, il ne trouve entre les écri-
tures aucune ressemblance.
Cagliostro, son conseiller habituel, est appelé
auprès de lui. L'alchimiste, pour une fois, laisse de
1. Fcrnand Labori, Conférence des avocats, 00 nov. 1888. — Alph.
Karr (le Fiyaro, 11 janv. 1890) développe des considérations identiques.
LE COUP DE FOUDRE. 231
côté les lumières du grand Cofte, de Tarchange
JMicliaël et du bœuf Apis. Très perspicace il démêle
Fintrigue. « Jamais, dit Cagliostro à Rolian, la reine
n"a signé Marie-Antoinelle de France. Vous êtes
victime d'une friponnerie et n'avez qu'un parti à
prendre : aller vous jeter sans retard aux pieds du
roi et lui conter ce qui s'est passé. »
Cagliostro devinait-il l'avenir? Dans le présent
il parlait d'or. Nous venons d'indiquer le moment
critique dans la vie de Alarie- Antoinette, celui où
l'arrivée du Contrôleur général l'empêcha de ques-
tionner Bôhmer sur le billet qu'il lui remettait :
nous voici au moment critique dans la vie du car-
dinal. Eût-il suivi le conseil de l'alchimiste, l'ef-
froyable scandale était évité. Il était dans une
perplexité douloureuse. Et c'est encore sa bonté qui
l'arrêtait. Il hésitait à jeter dans les fers cette jeune
femme, une Valois. Elle avait été poussée à bout par
la misère. « J'étais dans la perplexité sur le parti
qu'il me convenait de prendre, incertain s'il fallait
tout ébruiter en dénonçant la dame La Motte, s'il
ne serait pas plus sage de payer le Collier et d'as-
soupir cette affaire*. »
A Bar-le-Duc Jeanne donnait des fêtes éblouis-
santes. C'était un luxe fou. Avec son mari elle va
aux réceptions organisées par les seigneurs de la
contrée. A Chaleauvillain, le duc de Penthièvre
l'accueille arec les plus grands égards. « Le prince,
1. Notes de Rohan pour son avocat M' Target. Bibl. it. de Paris, ms.
de la réserve et interr. de Cagliostro.
232 L'AFFAIRE DU COLLIER.
dit Beug-not, la reconduit jusqu'à la porto du
deuxième salon donnant sur le grand escalier, hon-
neur qu'il ne fait point aux duchesses et qu'il
réserve pour les princesses du sang, » tant il a de
respect pour la petite-fille des rois. Le comte Beu-
gnot voit les époux La Motte presque journellement.
Le 17 août, Bciignot avait accompagné Mme de la
Motte à Fabbaye de Clairvaux pour les solennités
en l'honneur de saint Bernard. L'abbé Maury, lui
aussi, prodiguait à la comtesse les plus rares dis-
tinctions. Il croyait, dit Beugnot, à ses relations
avec le cardinal et la traitait comme une princesse
de l'Église. Jeanne était dans une toilette brillante
et toute couverte de diamants'. On se promena
ioute la soirée dans les beaux jardins de l'abbaye.
Le ciel était rempli de lumière. Le soleil avait dis-
paru derrière les hauteurs boisées qui enserrent
Clairvaux. Les arbres que porte la colline se décou-
paient en dentelles noires sur un fond pourpre et or,
avec des coulées de cuivre vert, flamboyant; mais
la vallée était dans l'ombre. Seules les cimes des
peupliers et des sapins émergeaient, d'un jaune
orange, comme trempées dans du safran. Peu à peu
la lumière s'est apaisée, le ciel est devenu Aàolet.
Dans la vallée se tasse une brume blanche d'instant
en instant plus opaque où se mêlent des tons gris de
plus en plus sombres. De gros nuages envahissent
le couchant. Le crépuscule se perd dans la nuit.
Neuf heures sonnent. C'est le moment du souper.
L'abbé Maury est en retard. On se décide enfin à
neuf heures et demie à se mettre à table sans lui.
L Notes lie Target, Bibl. v. de Paris, réserve.
LE COUP DE FOUDRE. 233
Le grand réfectoire, percé de deux étages de fenêtres,
est en fête. Les murailles d"un blanc cru renvoient
la lumière des bougies, et les camaïeux bistres,
dans les voussures, entre les pilastres élevés — des
sujets religieux auxquels le style du temps donne
un air de mythologies à la Van Loo — brillent d,"un
joyeux éclat.
Le roulement dune voiture. L'abbé paraît, es-
soufflé, agité.
« Des nouvelles?
— Comment des nouvelles? Mais où vivez-vous
donc? le prince cardinal de Rohan, grand aumô-
nier de France, arrêté mardi dernier, jour de l'As-
somption, en habits pontificaux, au moment où il
sortait du cabinet du roi. On parle d'un collier de
diamants acheté au nom de la reine.... »
.Jeanne était assise entre les robes noires de deux
moines et sur son sein les diamants resplendis-
saient.
« Dès que la nouvelle avait frappé mes oreilles,
dit Beugnot, j'avais jeté les yeux sur Mme de la
Motte, qui avait laissé tomber sa serviette et dont
la figure, pale et immobile, restait perpendiculaire
à son assiette. Le premier moment passé, elle fait
eflbrt et s'élance hors de la salle à manger. L'un
des dignitaires de la maison la suit, et, quelques
instants après, je quitte la table et vais la retrouver.
Déjà elle avait fait mettre ses chevaux; nous par-
tons. »
.Jeanne de Valois prononce des paroles incohé-
rentes. Brusquement sa pensée s'arrête sur le nom
de Cagliostro :
« Je vous dis que c'est du Cagliostro tout pur.
234 L'AFFAIRE DU COLLIER.
— Mais VOUS avez reçu ce charlatan, et ne vous
êtes-vous pas compromise avec lui?
— En rien, et je suis tout à fait tranquille, j'ai eu
grand tort de quitter le souper. »
Beugnot n'a pas une égale confiance. II conseille
de fuir en Angleterre.
« Monsieur, vous m'ennuyez à la fin! Je vous ai
laissé aller jusqu'au bout parce que je pensais à
autre chose. Faut-il vous répéter dix fois de suite
que je ne suis pour rien dans cette affaire? Je suis
très fâchée de m'ètre levée de table. »
Le temps s'était gâté. De lourds nuages roulaient
au ciel. C'était l'orage. Dans la nuit noire la pluie
tombait à verse. La voiture était fouettée par
les branches mouillées des arbres, des hêtres et
des frênes qui forment les bois de Clairvaux : un
clapotement monotone qui énervait. Les roues
s'embourbaient dans les ornières. Le tonnerre écla-
tait. Par moments les chevaux s'ébrouaient, refusant
d'avancer. Enfin on sort du bois. Des deux côtés
du chemin les champs s'étendent mornes et déserfs.
Les lanternes sont éteintes. On ne voit plus devant
soi. La comtesse a peur que les chevaux ne traver-
sent pas droit les ponts de l'Aube et la jeftent dans
la rivière. On passe aux Grottières. Enfin on arrive
rue Saint-Michel, à la maison de la comtesse. Beu-
gnot lui conseille de brûler tous les papiers qui con-
cernent ses rapports avec le cardinal. « Nous
ouvrons, écrit-il, un grand coffre en bois de sandal
rempli de papiers de toutes couleurs. J'étais pressé
d'en finir. » Pounpioi ne pas jeter le fout au feu,
ensemble, en bloc? Mais Jeanne tient à ce que le
jeune avocat lise cerfains documents. C'était la pré-
LE COUP DE FOUDRE. 235
tendue correspondance amoureuse de Rohan avec
Jeanne de Valois. Il était nécessaire que Beui^not
en prît connaissance afin d'en pouvoir témoigner à
l'occasion, mais nécessaire aussi que les lettres fus-
sent anéanties après cette lecture, afin que l'au-
thenticité n'en pût être contrôlée.
L'aube blanchissait quand Beugnot prit congé.
Tous les papiers étaient détruits.
XXV
. DE LA FA'NGE sur LA CROSSE
ET SUR LE SCEPTRE »
Tandis que le cardinal était dans ces perplexités,
la reine, le lundi 8 août, mise au courant de la con-
versation que Mme Campan avait eue, le vendredi 5,
avec son joaillier, manda celui-ci à Versailles. Elle
le mande en toute hâte. Le billet, rédigé par Loir,
son valet de chambre, témoigne de son impatience'.
Bôhmer s'y rend le 9 août. Interrogé, il dit comment
il a vendu le collier. Marie-Antoinette, étonnée,
efïrayée, ordonne au bijoutier de lui rédiger un
mémoire, (jui lui est remis le 12^. La négociation
1. « Monsieur, Madame ilc Mezri (il s'agit de Mme de Misery, première
femme de chambre de la reine) ma chargé de vous écrire de la par de
La Reine de vous trouver demin matin, 9 du présent, à Trianon. Sa
Majesté veue vous faire voir une boucle de cinturo dont les diameut
ne tienne pas bien, leur (Theure) la plus comodo seret entre neuf ou dix
heur du matin. J'ai l'iioneur dcstre, Monsieur, vostre humble serviteur.
Sif/m: : Loir. Enpostscriptum : Si monsieur Bohemer notés pas à Paris,
je pry monsieur Bazange denvoyer un exprès à boisi (sans doute Poissy).
De Versailles, co 8 aoust 1785. Au verso : Service do la Reine très
pressé. Monsieur, monsieur Boliemer, jouallicr du Roy et de la Couronne,
rue Vendomme au Marais, à Paris. En apostille : Au porteur dix-huit
sol si la présente est remis avan trois heur de l'aprcs midi, ce huit
aoust. » Doss. Bcjhmer, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
2. Il y a deux mémoires do Bolimer et Basscnge exposant l'atlairc
238 LAFFAIRE DU COLLIER.
du Collier, l'initiative de Mme de la Motte, les
démarches du cardinal et la remise du bijou entre
ses mains y sont racontées en détail.
Marie-Antoinette en parle aussitôt au roi, émue,
irritée. Elle se sent outragée par labus fait de son
nom. L'antipathie que sa mère lui a communiquée
et a entretenue si soigneusement en elle, reparaît
dans toute sa force. « L'affaire, écrit-elle à son
frère Joseph II, a été concertée entre le roi et moi,
les ministres n'en ont rien su. » Ce fut le malheur.
Dans le ministère était alors un homme de premier
ordre, doué d'une connaissance profonde des
hommes et d'une précieuse expérience, le comte de
Yergennes. Il eût empêché la faute irréparable qui
va être commise.
Le 15 août, jour de l'Assomption, était jour de
grande fêle à la Cour depuis le vœu de Louis XIII
plaçant sa couronne et le royaume sous la protec-
tion de la Vierge. C'était aussi la fête de la reine.
Toute la cour, et la noblesse qui gravitait autour de
la cour, se trouvaient à Versailles, et le peuple arri-
vait en foule de Paris. Dans la matinée le roi, la
reine, Breteuil, le garde des sceaux Miromesnil se
sont réunis à dix heures dans le cabinet du roi*.
Vorgennes n'y est pas; la question qui va être
agitée n'est pas de son département. Breteuil donne
lecture à haute voix du mémoire des joailliers. Les
opinions sont exprimées. Miromesnil recommande
la prudence, la modération : « Il faut, dit-il, s'in-
du Collier, celui qui fut remis le 12 août 1785 à la reine (public en l'SC,
s. 1., in-8 do -24 p.) et un autre qui fut remis le 23 août aux ministres.
Afch. nat.. F\ 1445/B.
1. Aujourd'hui, au château de Versailles, salle 130.
DE LA FANGE SUR LA CROSSE ET SLR LE SCEPTRE. 239
former encore. Rohaii n'esl-il pas d'un rang et
d'une famille à être entendu avant que d'être
arrêté? « Avec violence, Bretcuil exprime une opi-
nion opposée. Nous avons dit la haine personnelle
qui s'était élevée entre Rohan et lui.
Bretcuil était un homme très bon et fut un ministre
distingué auquel l'histoire finira par rendre justice.
Avec ses grandes qualités de cœur et d'esprit, il
avait malheureusement une nature ardente et
brusque . Il crut véritablement que le cardinal ,
abîmé de dettes, avait imaginé une pareille négo-
ciation pour se libérer de ses créanciers. Il exprima
lavis de l'arrêter sur-le-champ. Marie-Antoinette,
non moins* passionnée, ne comprenait pas qu'on
hésitât : « Le cardinal a pris mon nom comme un
vil et maladroit faux monnayeur. » Louis XVI
inclinait vers l'avis de Miromesnil. Il demanda à
Breteuil d'aller chercher Rohan. Celui-ci s'était
rendu à Versailles pour célébrer, dans la chapelle
du palais, l'office de l'Assomption. Il se trouvait
avec les « grandes entrées » dans le cabinet du roi '.
r/élaient les dignitaires de la Cour, les noms les
plus illustres de la noblesse. A onze heures, il entre
dans le Cabinet intérieur, vêtu en soutane de moire
écarlate et en rochet d'Angleterre.
« Mon cousin, dit le roi, (presl-ce que cette
acquisition dun collier de diamants (pie vous auriez
faite au nom de la reine? »
Rohan est devenu blême.
« Sire, ji; le vois, j'ai été tronq»é, mais je n'ai
[)as tromjté.
1. Aiijijurd liui salle l-.T). Ne pas confondre le Cabinet, appelé aussi
caijiiiet du Cousoil, avec le Cabinet intérieur.
240 L'AFFAIRli DU COLLIER.
— Sil en osL ainsi, mon cousin, vous ne devez
avoir aucune inquiétude. Mais expliquez-vous.... »
La reine était devant lui, la tête haute et fière.
Elle le perçait de son regard qu'elle savait rendre si
dur et altier; elle l'écrasait de sa colère, de son
mépris. Quelle chute brusque, atroce, où d'un coup
était brisée la belle et longue espérance qui s'était
peu à peu fortifiée en Rohan depuis la scène du
soir au fond du parc. Rohan étouffe, le sang enfle
ses tempes, ses jambes fléchissent. Le roi voit son
émotion et lui dit d'une voix plus douce : « Écrivez
ce dont vous avez à me rendre compte ». Et le roi
passe dans sa bibliothèque', avec la reine, avec
Breteuil et Miromesnil. Rohan est seul, assis devant
une grande feuille blanche, les yeux hagards, la
cervelle vide. Il regarde la feuille blanche fixement.
Sa main tremble. Il écrit quinze lignes commençant
par ces mots : « Une femme que j'ai cru... », finis-
sant par ces mots : « madame Lamolte de Valois ».
Nous lisons dans le rapport officiel au lieutenant
de police de Crosne : « Le roi a laissé le cardinal
seul dans le cabinet afin quil pût écrire Iranquille-
ment. Quelque temps après le cardinal a apporté au
roi sa déclaration ([uune femme nommée de Valois
lui avait persuadé que c'était pour la reine qu'il
fallait faire l'acquisition du collier et que cette
femme l'avait trompé. »
« Où est cette femme? dit le roi.
— Sire, je ne sais pas.
— Avez-vous le collier?
— Il est entre les mains de cette femme. »
L Aujourd'hui salle 133.
DE LA FANGE SUR LA CROSSE ET SL'R LE SCEPTRE. 241
« Lo roi lui a dit de retoiirnor dans le cabinet et
d'y attendre. Quelques instants après, le roi et la
reine ont été dans le cabinet oîi le cardinal atten-
dait. Ils ont ordonné au garde des sceaux et à M. de
Breteuil de les suivre. Alors le roi a ordonné au
baron de Breteuil de faire lecture du mémoire des
deux marchands. »
« Où sont ces prétendus billets d'autorisation,
écrits et signés par la reine, dont il est question
dans le Mémoire? dit le roi.
— Sire, je les ai, ils sont faux.
— Je crois bien qu'ils sont faux !
— Je les apporterai à Votre Majesté.
— Et cette lettre écrite par vous aux marchands
joailliers, qui est également dans le Mémoire?
— Sire, je ne me rappelais pas l'avoir écrite, mais
il faut bien que je l'aie écrite puisqu'ils en donnent
copie. Je payerai le collier. »
Un moment de silence, et le roi reprend :
« Monsieur, je ne puis me dispenser, dans une
pareille circonstance, de faire mettre les scellés chez
vous et de m'assurer de votre personne. Le nom de
la reine m'est précieux. Il est compromis, je ne dois
rien négliger. »
Rohan supplie de lui éviter l'éclat, surtout au
moment où il va entrer dans la chapelle pour officier
devant toute la Cour et la foule de peuple venue de
Paris. Il invoque les bontés du roi pom' Mme de
Marsan qui a eu soin de son enfance, pour le prince
de Soubise, pour le nom de Rohan.
Le roi, peut-être, allait céder; mais la reine, qui
s'était contenue avec peine, intervient :
« Comment est-il [)0ssible, monsieur le cardinal,
10
242 L'affaire du collier.
que, ne vous ayant pas parlé depuis huit ans, vous
ayez pu croire que je voudrais me servir de votre
enlrcinisc pour conclure le marché du Collier? »
Marie-Antoinette parle d'une voix haute et ner-
veuse. Elle pleure. Ce sont trop de rancunes, avec
celles de Marie-Thérèse, qu'elle ressent en ce
moment. Sou émotion gagne le roi. Breleuil rem-
porte sur ^liromesnil.
« Monsieur, je tâcherai de consoler vos parents
autant que je le pourrai. Je désire que vous puissiez
vous justifier. Je fais ce que je dois comme roi et
comme mari. >■>
Cependant la foule brillante qui emplissait les
appartements du roi, TOEil-de-Bœuf, la Chambre,
le cabinet du Conseil, le cabinet de la Pendule, était
devenue nerveuse. L'heure de la messe était écoulée
depuis longtemps. Tout était devenu sombre. On
pressentait un orage. Que se passait-il derrière la
lourde porte de glace, dans le Cabinet intérieur? Et
les rumeurs de circuler, des bruits vagues, des
propos.
Un remous. La porte de glace s'est ouverte. Rohan
paraît, droit, pâle. Breteuil est derrière lui. Celui-ci
ne se tient pas de joie. Son visage en est empourpré.
D'une voix éclatante il crie au duc de Yilleroi, capi-
taine des gardes du corps :
« Arrêtez monsieur le cardinal ! »
Quel hourvari! Les courtisans se bousculent.
Ceux du second rang se haussent pour mieux voir.
Il en est sur les banquettes. Et ils sont tous là, les
« entrées de la Chambre », les « entrées du Cabinet ».
Sous les yeux qui le dévisagent, le front moite, le
regard fixe, talonné par Breteuil qui se rengorge,
DE LA FANGE SCR LA CROSSE ET SLR LE SCEPTRE. 243
le prince Louis traverse Tenfilade des salles, le
cabinet de la Pendule, le cabinet du Conseil, la
Chambre, TOEil-de-Bœuf : le long calvaire! Il est
enfin appréhendé au moment où , sortant des
« appartements », il passe de l'OEil-de-Bœuf dans
la grande galerie. Une lumière éblouissante. Le
soleil tombe à plein par les larges fenêtres, reflété
par les glaces. Et ici c'est la foule, le peuple
même qui s'entasse. Dans sa parure pontificale,
s'apprêtant au sacrifice divin, le prince cardinal,
grand aumônier de la France, est arrêté comme
un voleur *.
Au premier moment la confusion avait été si
grande que Villeroi avait dû attendre avant de
mettre Tordre reçu à exécvition. Il avait confié le
cardinal à M. de Jouffroy, lieutenant des gardes du
corps. El, dans l'émotion générale, le seul qui ait
du calme, c'est Rohan, redevenu maître de lui. Il
demande d'une voix tranquille à M. de Jouffroy un
crayon, et écrit, sans autre façon, quelques mots
sur un billet qu'il a appuyé au fond de son bonnet
carré rouge : c'est l'ordre à son fidèle abbé Georgel
de brûler immédiatement tous les papiers qui sont
dans « le portefeuille rouge » : les lettres si chères
l. Cette scène a été reconstituée d'après le rap])ort officiel adressé
à Thiroux de Crosne, lieutenant général de police (publ. par Peuchet,
Mémoires historiques, III, 158-61), complété par le récit que Marie-Antoi-
nette en a envoyé à son frère Joseph II (lettre du 2-2 août 1785, publiée
par MM. de Beaucourt et de la Rocheterie, II, 74-'76) ; par le récit que
Rohan en fit dans la suite lui-même; par la relation de Besenval
{Mémoires, éd. Barrière, II, 161-65} qui tenait les circonstances qu'il
rapporte de la bouche même de la reine ; et par les lettres très pré-
cises, fort bien informées, que Rivière, agent diplomatique de Saxe,
adressait au prince Xavier de Saxe, à Pont-sur-Seine, lettres conser-
vées dans les Archives de l'Aube. — • Voir, pour l'identification des salles
où la scène se déroula, Pierre de Nolhac, le Château de Versailles sous
Louis XV, p. 74-75.
244 l'affaire du collieu.
ju>5qu'à ce jour — ce qu'il avait pu conserver des
petits billets à vignettes bleues. Quand il arriva à
l'hôtel de Strasbourg-, sous escorte, l'ordre était exé-
cuté. Le lendemain Rohan partit pour la Bastille,
rassuré de ce côté.
^Ime Campan nous fait connaître l'état desprit de
la reine : « Je la vis après la sortie du baron de Bre-
teuil. Elle me fit frémir par son agitation.
(( Il faut, disait-elle, que les vices hideux soient
« démasqués. Quand la pourpre romaine et le titre
« de prince ne cachent qu'un besogneux, un escroc,
« il faut que la France entière et que l'Europe le
M sachent! »
Marie-Antoinette comptait sans les partis qui
allaient se mettre avec Rohan. Tout d'abord sa
famille immédiate, les Rohan, les Soubise, les
Marsan, les Brionne, le prince de Condé qui a épousé
une Rohan et sa maison puissante, et autour d'eux
tous les mécontents delà Cour; tout le clergé, dont
Rohan est le chef, depuis le plus humble sémina-
riste jusqu'au prince-archevêque de Cambrai qui
esl, lui aussi, un Rohan; le Parlement rival du
trône; la Sorbonne où Rohan est proviseur et où il
est aimé; les ennemis de Breteuil, et ils sont nom-
breux puisque Breteuil est un homme de valeur;
les ennemis de la reine, et ils sont nombreux puis-
qu'elle est charmante et bonne; Calonne et ses
créatures, Lenoir et ses partisans; enfin les gazetiers,
les libellistes, les nouvellistes, les esprits forts d'es-
taminet, les discoureurs de promenades publiques,
les orateurs du Palais-Royal, qui voient dès alors,
dans ce conflit entre la reine et le premier dignitaire
de lÉglise de France , une lutte où le trône et
DE LA FANGE SUR LA CROSSE ET SUR LE SCEPTRE. 245
l'autel, précipités run contre Taulre, vont, l'un
l'autre, se fracasser.
Rivarol écrit : « M. de Brelenil a pris le cardinal
des mains de Mme de la Molle el l'a écrasé sur le
front de la reine qui en est restée marquée. » Cette
image, qui compare Rohan dans sa robe rouge aux
coquelicots que les enfants s'écrasent sur les tempes,
est hardie, assurément; mais elle dit bien ce quelle
veut dire.
Au Parlement, l'un des conseillers les plus écoutés,
Frélcau de Saint-Jusl, s'écria, se frottant les mains,
quand il apprit le scandale : « Grande et heureuse
atTaire! Un cardinal escroc, la reine impliquée dans
une affaire de faux!... Que de fange sur la crosse et
sur le sceptre! quel triomphe pour les idées de
liberté! Quelle importance pour le Parlement!
Le 14 juin 1794, à Paris, ledit conseiller Fréteau
de Saint -Just fut décapité . Les tricoteuses
débraillées, les patriotes aux figures lie de vin se
pressaient autour de la guillotine. Fréteau pensa-t-il
dans ce moment à reprendre sa harangue : « Grande
et heureuse affaire!... de la fange sur la crosse et
sur le sceptre... triomphe de la liberté!... » L^n bruit
sec : la tète roule, sanglante, les yeux ouverts.
^!)ipiptiBiiiiii.n""nipii'i ^mn 1^. "'.''I j. . L. .1', I .ijiji II I I "i)m
s/'* " ' ■.■-■■'"•
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.•^>o r^u'us.
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J^-^'''^^f^J/2t^^ %
LETTRE DE CACHET, CUNTRESIGNi: E PAR LE BARON DE BRETEUIL
Ordonnant rembaslillenient du cardlnal de Rohan.
D'après l'original conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal,
Archives de la Bastille. 12 i^y, f. 56.
XXVI
LA BASTILLE
Le jour mrnie de rarrcstalion du cardinal, une
lelli'e de eaclict, contresignée Breteuil, ordonnait
lincarcération de Mme de la Motte à la Bastille K Le
18 août, à quatre heures du matin, sous la direction
de l'inspecteur Surhois, quelques hoquetons sou-
tenus par la maréchaussée du pays se présentaient
au domicile de la comtesse, rue Saint-Michel, à
Bar-sur-Aube. Les hoquetons mirent plus de hâte
que de soin à exécuter leur mission. Ils n'avaient
pas ordre, il est vrai, d'arrêter le comte de la Motte,
mais ils le laissèrent tranquillement détacher les
boucles d'oreille, ôter les bagues ornées de brillants
qui étaient aux doigts de sa femme, et faire ainsi
disparaître le corps même du délit qu'elle portait
sur elle. Aussitôt après le départ des hoquetons
et de sa femme, La Motte alla rendre compte de
l'événement à Albert Bcugnot « d'un ton, dit celui-ci,
suffisant et tranquille »; mais lejour même il rompt
les scellés apposés chez lui, prend les objets qui
1. Orig. Bibl. de lArsenal, ms. Bastille I-2157, f. 39.
248 L AFFAIRE DU COLLIER.
lui convicnnenl : argent, diamants, dentelles, Técrin
de diamants d'une valeur de 100 000 livres qui
avait servi de gage chez le notaire Minguet, et que
La Motte avait fait retirer par Villette. Il recèle
rargenteric et une partie des bijoux chez sa tante
Clausse de Surmont. Puis il prend la poste avec
Mme de la Tour, sa sœur. Ils vont ensemble jusqu'à
Meaux où ils se quittent : Mme de la Tour se rend
à Paris et le comte, par la Belgique, gagne l'An-
gleterre '. Quand les hoquetons reparurent, ils
trouvèrent maison vide. Dès le 23 août, La Motte
eut même l'audace de se présenter à Londres, chez
le bijoutier Gray, pour lui vendre les diamants qui
lui restaient provenant du collier et ceux qu'il
avait laissés entre ses mains lors de son premier
voyage ^.
Le cardinal coucha chez lui, rue Vieille-du-Temple,
la nuit du 15 au 16 août. L'après-midi du mardi
10, on le vit aux fenêtres de son salon, qui domi-
naient les grands jardins par lesquels la maison
de Strasbourg communiquait avec l'hôtel Soubise,
jouant avec son singe. Le soir, le marquis de Launey,
gouverneur de la Bastille, alla le prendre pour le
constituer prisonnier. C'est à onze heures et demie,
dans la nuit, que la voiture où Rohan avait pris
place avec Launey et le comte d'Agoult, commandant
des gardes du corps, franchit les ponts-levis de la
forteresse royale ^. Il aie fut pas logé dans les tours,
1. Dossier ms. à la Bibl. de la v. de Paris, réserve.
2. Déposition du joaillier Gray, p. 24; déposition de Victor Laisus,
domestique du comte de la Motte, Arch. nat., XS B/1417 ; et M* Target,
dans la Collcclion complète, IV, 140-41.
3. Journal du major de Losme, collection Alf. Bégis, publ. dans la
Nouvelle revue, 1" déc. 1880, p. 52-2-47, et Utbl. de l'Arsenal, ms. Bastille,
12157, i. 65, verso.
LA BASTILLE. 240
c'est-à-dire dans les locaux réservés aux détenus
ordinaires. Deux appartements étaient aménagés
pour recevoir les prisonniers de distinction, dans
les bâtiments qu'occupaient les officiers de Tétat-
major. Le plus vaste d'entre eux fut mis à la dispo-
sition de Rohan. Trois de ses domestiques, Brand-
ner, Schreiber et Liégeois, furent autorisés à le
servir. Une somme de cent vingt francs par jour —
ce qui paraît presque invraisemblable étant donnée
la valeur de Targent à cette époque — fut affectée
à son entretien'. Sa table était servie princièrement.
Il voyait toutes les personnes qu'il désirait, sa
famille, ses secrétaires, ses conseils.... Il lui arriva
de donner dans sa prison un festin de vingt couverts
où Ton ouvrit des huîtres et fit mousser le Cham-
pagne. Hardy note que, à cause de cette affluence
de visiteurs, le grand pont-levis de la Bastille était
abaissé pendant toute la journée et les deux vantaux
de la porte principale toujours ouverts a ce qu'on
ne se souvenait pas d'avoir jamais vu. - » De sa pri-
1. Lettre de La Chapelle, premier commis du département de la
Maison du roi, au gouverneur de la Bastille : » Versailles, le 28 cet. 1785.
Vous pouvés, Monsieur, employer sur les états du quartier le traite-
ment de M. le Cardinal de Rolian à raison de 120 Ib. par jour. « Bibl.
de l'Arsenal, ms. Bastille 1-2457, f. 63.
2. Voici la liste des visites que le cardinal reçut à la Bastille dans
la seule journée du 29 août 1785 : » Prince de Condé, duc de Bourbon,
comtesse de Brionne, princesse de Carignan et comtesse Charlotte, ses
filles, prince et princesse de Vaudemond, prince Ferdinand de Rohan,
prince et princesse de Montbazon, duc et duchesse de Montbazon,
prince Camille de Montbazon, prince Charles de Rohan, comtesse do
!Marsan, maréchal de Soubise, duchesse de la Vauguyon, prince de
Lambesc, vicomte de Pont et comte de la Tour, son écuyer; Carbon-
nières; Dubois; les abbés Georgcl, Odoran, de Villelbnd, Sinatery et
Bidot; Louvct et Cales, « chargés de dépenses; » Racle, « chargé des
art'aires Guéméné; » Ravenot; Roth , valet do chambre; Travers,
chirurgien, et les avocats Target, Colet, Tronchel et de Bonnières.
Bibl. de l'Arsenal, ms. Bastille 12457, f. 59.
250 L'AFFATRE DU COLLIER.
son, Rolian continua (radministi-er les affaires de
son diocèse, celles de la grande aumùnerie et des
Ouinze-Yingls. Il tenait salon à peu près comme à
riiôtel de Strasbourg. Il se promenait des après-
dîners sur la plate-forme des tours. Il était alors en
redingote brune, en chapeau rond et rabattu. Les
badauds s'attroupaient pour le voir. Il y eut des
manifestations et Ton dut interdire au prisonnier
la promenade des tours. Pour prendre Tair le car-
dinal avait il est vrai encore les jardins du gouver-
neur, en triangle, dans l'ancien bastion de la forte-
resse. Tel était, comme on sait, le régime auquel
étaient soumis à la Bastille les prisonniers du roi,
c'est-à-dire ceux qui y étaient renfermés par lettres
de cachet. Mais quand, à partir du 15 décembre, le
cardinal eut été régulièrement décrété de prise de
corps par le Parlement assemblé, et que, cessant
d'être le prisonnier du roi, il devint celui de la
magistrature, il fut soumis au régime ordinaire des
détenus. Et, dans la solitude, son humeur devint
plus sombre et sa santé s'altéra.
Louis XVI avait désigné, dès le premier moment,
pour interroger Rohan à la Bastille, Breteuil et
Thiroux de Crosne. Le choix était régulier. C'était,
en effet, du ministre de Paris et du lieutenant de
police que relevaient les prisonniers de la Bastille.
Mais Rohan les récusa l'un et l'autre : le premier,
pour cause d'inimitié personnelle, le second comme
n'étant pas d'un rang à l'interroger. Ils furent
remplacés par Vergennes , ministre des Alïaires
étrangères, et le maréchal de Castries, ministre de
la Marine. Le cardinal leur remit, le 20 août, un
résumé clair, modéré et d'une rigoureuse exac-
LA BASTILLE. 231
titiide, de riiisloirc du Collier, telle qu'il In
connaissait '.
Cependant dans Paris couraient déjà des récils
fantastiques. Dès le premier jour l'opinion se pas-
sionna. Et pendant des mois on trouvera, tel un écho,
dans les gazettes de Hollande la constatation : « On
ne s'occupe à Paris que de l'afTaire du Collier ».
Pour suivre les contre-coups de ces événements
dans l'opinion populaire nous avons un document
d'une valeur inestimable , le journal du libraire
Hardy -. Les boutiques des libraires en vogue peu-
vent alors se comparer aux salles de rédaction de
nos grands journaux. Là paraissaient et s'enlevaient
ces [)amphlets, libelles, brochures, feuilles volantes,
qui s'imprimaient dans la nuit, paraissaient le
malin, et à midi parfois étaient déjà épuisés. Là se
pressaient les échotiers, les nouvellistes, les curieux
et les flâneurs. Grouillantes potinières où se répé-
taient les bruits de la rue, des cafés et des prome-
nades, de la cour, du Palais et des salons. Le
libraire Hardy, brave homme, d'esprit modéré, sans
parti pris, a écrit au jour le jour la relation de tout
ce qui venait de la sorte à sa connaissance.
L'opinion publique fut au début hostile au car-
dinal. On parlait de ses débauches, des sérails qu'il
entretenait dans Paris. Il n'a pas paru une femme
dans le procès, Mme de la Motte, la comtesse
Cagliostro, la petite d'Oliva, sans qu'immédiatement
les Parisiens ne se fussent confié l'un à l'autre :
« Encore une maîtresse du cardinal! » Et puis le
1. Public par Peuchet, Mémoires historiques, III, IG^-CS.
'i. Siméon-Prosper Hardy, né à Paris en Vii'è, libraire à Paris,
rue St-Jacqucs, depuis le 15 mai n55, mort à Pans le IG avril 1800.
252 l'affaire du collier.
refrain : « C'est un besogneux! » On publia des
caricatures. L'une représentait l'Éminence captive
tenant de chaque main une tirebre, avec ces mots :
« Il quête pour payer ses dettes ». (Rohan était
grand aumônier.) Une autre lui mettait la corde au
cou, avec ces mots : « Autrefois j'étais bleu, » allu-
sion au cordon du Saint-Esprit. Et les chansons
de courir les rues.
Mais à Versailles la cour était hostile à la reine.
La noblesse et le clergé poussaient des cris aigus à
propos de l'arrestation retentissante du lo août et
croyaient devoir se solidariser avec l'un de leurs
principaux représentants. « A la ville, dit la Corres-
pondance secrète, on accusait Mme de la Moite et
le cardinal; mais à la cour on accusait la reine. »
Enfin le Parlement, entraîné par le jeune et fou-
gueux Duval d'Éprémesnil, se prononçait ouverte-
ment en faveur de celui qu'on appela immédiate-
ment « une illustre victime » de l'arbitraire royal et
des intrigues ministérielles. L'arrestation du 15 août
était proclamée un coup de force et une illégalité.
« On se récriait contre un acte aussi absolu de
despotisme que l'était celui de l'enlèvement de
S. E. le prince Louis de Rohan- Guéméné, que
quelques personnes attribuaient à l'animadversion
particulière d'un ministre empressé d'exercer sa
vengeance. ' »
Mme de la Motte arriva à la Bastille le 20 août,
à quatre heures du matin. Avec la vivacité de son
1. Gazelle d'Amsterdam, 21 sept. nSS confirmée par les Mémoires do
Mme Campan.
LA BASTILLE. 253
esprit, elle avait dès le premier moment bâti tout un
système de défense, unissant ses rancunes, ainsi
qu'elle le fit toute sa vie, à ce qu'elle croyait son
intérêt. On a dit sa rivalité avec Gagliostro. Elle
n'avait pas tardé à démêler que l'alchimiste la des-
servait dan« l'esprit du cardinal. D'autre part, ce
personnage étranger, parlant mal le français, bizarre
dallure, doublement suspect en qualité d'alchimiste
et de franc-maçon, dépensant des revenus immenses
dont personne ne connaissait la source, et soupçonné
de pratiquer l'espionnage, lui paraissait l'homme à
endosser les responsabilités. Elle le chargea dès
son premier interrogatoire. Le 23 août, Gagliostro
et sa femme étaient embastillés. « Le comte de
Gagliostro, écrit Hardy, arrivé depuis peu dans la
capitale où il faisait étalage de prétendus secrets
et d'un charlatanisme de nouveau genre, passant
daillcurs pour espion, vient d'être arrêté avec son
épouse soi-disant maîtresse du cardinal. »
Mme de la Motte se montrait donc rassurée. Son
mari et Rétaux étant en fuite, il était difficile d'ap-
porter contre elle un témoignage probant. Le car-
dinal avait négocié directement avec les joailhers.
La pièce signée « Marie-Antoinette de France » était
tout entière de son écriture, hors la signature con-
trefaite par Rétaux. Gest entre ses mains que le col-
lier avait été remis. Mme de la Motte ne s'alarma que
le jour où elle apprit qu'on faisait chercher Rétaux
de Villettc hors de France. Vergennes réclamait son
extradition. A cette nouvelle elle vit l'urgence de
faire se sauver la d'Oliva. Si Rétaux était saisi il
pourrait indiquer le nom d(; la figurante, et l'accord
de leurs dépositions deviendrait écrasant. Du fond
254 L'AFFAIRE DU COLLIER.
de la Bastille, Mme de la Motte trouva les moyens
de faire tenir un avis à la jeune femme, rue Neuve-
Saint-Augustin , où celle-ci était allée demeurer
depuis le 1"'' juillet, v Une calomnie atroce, lui man-
dait-elle, me retient captive et la même main qui
me frappe peut mettre vos jours en danger à cause
de la scène du Bosquet, si vous ne sortez de France
sans délai. » Nicole d'Oliva, eflVayée, partit de nuit,
avec son amant, Toussaint de Beaussire, et gagna
Bruxelles * ; mais ils y furent, l'un et l'autre, arrêtés
dans la nuit du 16 au 17 octobre 1785 et à leur tour
écroués à la Bastille. Quand l'inspecteur Quidor
eut saisi Rétaux de Villette à Genève, où il vivait
caché sous le nom de Marc-Antoine Durand, et que
celui-ci fut entré, le 26 mars 1786, dans la prison de
la rue Saint-Antoine, il ne manqua plus à l'instruc-
tion, en fait de personnage important, que le comte
de la Motte.
L'extradition ne s'obtenait pas en Angleterre
comme en Belgique ou en Suisse. Vergennes essuya
un refus. Le gouvernement français fit son possible
pour enlever La Motte d'un coup de main. Histoire
de brigands conçue par un certain Lemercier, agent
secret de la cour de France en Angleterre. Le projet
fut monté par la police de Paris d'accord avec le
comte d'Adhémar, ambassadeur de France à Lon-
dres. On avait découvert la retraite du comte de la
Motte à Newcastle-sur-Tyne, en Angleterre, sur la
frontière d'Ecosse. Des vaisseaux charbonniers
furent frétés et tenus en rade. L'équipage, composé
1. Lo passeport pour Bruxelles fut délivré par le ministère des
Affaires étrangères, le '^S sept. 1785.
LA BASTILLE. 20 0
de cinq hommes, était acheté. On offrit mille livres
sterling au particulier chez lequel La Motte était
logé, c'était un « maître de langues » nommé Costa
qui avait épousé une Française. Il devait verser au
comte un narcotique. La ÎMolte, une fois endormi,
serait mis dans un sac et transporté à bord. INIais
le projet, découvert par La IMotte, manqua'.
Et nous voyons rentrer en scène Bette d'Étien-
villc et ses compagnons : autres histoires de bri-
gands, de brigands d'Offenbach.
C'est le 13 août que Mme de la IMotte avait com-
mencé à déménager ses meubles de la rue Neuve-
Saint-Gilles : le même jour d'Étienville avait pris la
chaise pour Saint-Omer. Le 16, il arrive à Arras où
il trouve la prétendue baronne de Courville qui s'était
hâtée de prendre la fuite de son côté. La baronne lui
annonce que le cardinal vient d'être arrêté et mis à
la Bastille. On s'étonna dans la suite que Mme de
Courville eût pu savoir à Arras, dès le 10 août, que
Rohan avait été mis à la Bastille, l'incarcération
n'ayant eu lieu que ce jour-là : il est plus que pro-
bable que d'Étienville et la dame se sauvèrent dès
qu'ils apprirent la fuite de Mme de la Motte, et que,
devant les juges, d'Étienville imagina ce détail,
sans en calculer l'invraisemblance, pour ne pas
indiquer le vrai motif de son départ. Quoi qu'il en
soit, à Arras, le 16 août, Mme de Courville dit à son
compagnon qu'il faut quitter la France, se réfugier
à Londres : que le cardinal est arrêté pour la négo-
1. Déclaration sous serment faite, le 3 avril 1786, devant lo magistrat
(le Miiidlcsex par Benjamine Costa, publ. dans les Mihuoires du comte
de la Motte, p. 153-55; — confirmée par le rapport, en date de sept. nSô,
do Lcmercier à. Thiroux de Crosne, publ. par Peuchet, III, 171-73, et par
des lettres do Rohan à Target, Dibl. v de Paris, ms. de la réserve.
256 L AFFAIRE DU COLLIER.
cinlion crun collier de diamants où il a maladroite-
ment compromis le nom de la reine, acquisition
faite pour lui fournir à elle, baronne de Courville,
les 500000 livres promises pour son mariage. « Les
diamants que vous m'avez vus provenaient du
collier. » La baronne de Courville ne voit de salut
que dans la fuite. Elle presse d'Étienville de l'ac-
compagner; mais celui-ci refuse : s'il part on le croira
coupable également. Son âme est pure. Il ne réclame
que les 30000 livres montant du dédit. « La demande
est juste, dit la dame, et je vous donnerai les
30000 livres à Saint-Omer, si vous m'accompagnez
jusque-là. » — « Or voilà qu'arrivés à l'endroit où
les chevaux delà diligence changent, déclare d'Etien-
ville, je vis la dame de Courville retournant vers
Paris, accompagnée d'un homme vêtu d'une lévite
bleue. Je crus alors qu'elle était arrêtée et continuai
ma route jusqu'à Saint-Omer où j'appris effective-
ment l'arrestation du cardinal ^ » Cependant le
baron de Pages avait appris la fuite de son ami,
lequel s'était sauvé en apprenant celle de Mme de la
Motte. Pages s'associe un certain comte de Pré-
court, qui se présente ainsi au pulic : « J'ai l'hon-
neur d'être colonel et chevalier de Saint-Louis; je
me suis trouvé dans deux combats sur mer, à trois
batailles, cinq sièges, plus de vingt chocs ou ren-
contres, et j'ai fait toute la dernière guerre civile
en Pologne où j'ai commandé. » « Il s'ensuit, con-
clut le Bachaumont, que c'est un aventurier, mau-
vais sujet, que l'on ne doit point s'étonner de trouver
1. Interr. de Bette d'Étienville, 10 janv. 1786, Arch. nat., X'. B/MH,
et déclarations contenues dans le doss. Target, /Jibl. v. de Paris, ms. do
la réserve.
LA BASTILLE. 257
ici. » Précourt avait été mêlé, lui aussi, à rinlrigue
du baron de Pages à qui il servait, avec d'Étienville,
de caution chez les marchands. Il obtient du comte
de Vergennes un sauf-conduit et un ordre d'arrêter
dÉtienville. Et, à leur tour, Précourt et de Pages
prennent la diligence pour Saint-Omer, afin de
joindre le fugitif. Le 16 septembre, ils le trouvent à
Dunkerque. La suite a été résumée par l'avocat des
joailliers Loque et Vaucher mettant entre guillemets
les propres termes dont d'Etienville s'est servi dans
sa défense.
« On a vu, disent-ils, ce bovn-geois de Saint-Omer
délaissé à Arras par la baronne de Courville, porté
jusqu'à Saint-Omer, sa patrie, où il séjourna quelque
temps, « épargnant à la plus tendre des mères la
« douleur d'apprendre une aussi cruelle aventure, »
de là gagnant Dunkerque « sans autre projet que
« d'y chercher le calme d'une vie ignorée, » rencon-
trant à Dunkerque le sieur de Précourt et le baron
de Pages, arrêté par eux en vertu d'un ordre du roi
<< qu'ils refusent de lui montrer ».
K On l'a vu, toujours rassuré sur son innocence,
et pourtant se croyant perdu lorsqu'il voit une sen-
tinelle à sa porte, conduit de Dunkerque à Lille par
la diligence ; arrêté à Lille par un de ses créanciers,
qui veut le faire mettre en prison; réclamé par le
sieur de Précourt comme un prisonnier d'État,
déposé jusqu'au départ du sieur de Précourt dans
la tour de Saint-Pierre, la prison militaire de la
ville, où il est appelé Monseigneur par deux femmes
détenues pour fraude au droit du tabac, évaluée à
six francs pour chacune; et où « il n'hésite pas à
« faire deux heureux en délivrant ces deux femmes »,
17
âbS L'AFFAIRE DU COLLlElt.
OÙ « il oublie ses maux pour partager leur joie >',
où « il remercie le ciel de lui avoir donné une âme
« sensible «.
« On Fa vu passer de la tour Saint-Pierre au corps
de garde de la porte des malades, révolté de ce trai-
tement, mais « résigné ainsi que l'agneau que Ton
« sacrifie ».
« On l'a vu avec une forfanterie plus ridicule
encore « fournir de sa bourse l'argent nécessaire
« aux personnes qui venaient l'arrêter et payer les
« frais d'un voyage qui ne lui présentait que la
« perspective d'un avenir fort malheureux », et l'on
sait maintenant qu'il payait avec l'argent d'une
dame d'Autun à laquelle il avait vendu de faux
sauf-conduits. »
« Enfin le voilà à Versailles, toujours conduit et
gardé par le sieur de Précourt comme un criminel.
Mais ici la scène change. Le fugitif d"Étienville
poursuivi comme un voleur, arrêté par ordre du
roi, et le baron de Fages, qui se prétendait volé, et
le sieur de Précourt, porteur de Tordre prétendu,
le coupable et les deux satellites, si divisés jusquà
présent, n'auront plus que le même intérêt, les
mêmes alarmes : c'est un triumvirat dont dEtien-
ville devient le conseil et va diriger les démarches. »
A Versailles, en effet. Précourt avait expliqué à
son prisonnier que Vergennes, qui connaissait à
présent les dépositions des prisonniers de la Bas-
tille, ne voulait pas compliquer le cas du cardinal
déjà extraordinairement compliqué, qu'il ne désirait
pas qu'on poursuivît l'affaire de la dame de Cour-
ville et qu'il conseillait à d'Étienville de se réfugier
dans l'enclos du Temple, pour se mettre à l'abri
LA BASTILLE. 2b9
(le ses créanciers. Ce qui fut fait. D'Étienville et
de Pages, redevenus compères et compagnons,
vivent deux mois côte à côte dans Fenclos protec-
teur. Ils font des démarches auprès du lieutenant de
police, auprès de la famille du cardinal de Rohan,
promellant à celui-ci une discrétion absolue, voire
des dépositions favorables moyennant de légers
secours. Ils apprennent que la prétendue baronne
de Courville est réfugiée à Londres. Nonobstant
celte co-habilation et cette intimité, de Fagcs con-
tinue de porter plainte contre d'Étienville, artifice
nécessaire à écarter d'eux l'accusation d'escroque-
rie, car on ne doit pas supposer qu'ils aient été
d'accord pour duper les joailliers et autres fournis-
seurs. Enfin d'Étienville, poursuivi pour affaire plus
grave, les faux sauf-conduits délivrés à la dame
d'Autun, est chassé de l'asile du Temple et cherche
refuge à Saint-Jean de Lalran. Le 22 décembre 178o,
il est écroué au Grand Chatelet.
Aux accusés on réunit tous les témoins qui paru-
rent utiles : la comtesse de Cagliostro, Mme de la
Tour et Marie-Jeanne, la jeune fille encore innocente
qui avait vu la reine dans un bocal plein d'eau,
Rosalie la soubrette, le baron de Planta, M'' Laporte
qui avait parlé à Mme de la Motte du Collier, Gre-
nier, l'orfèvre ; Du Clusel, premier commis de la
Marine, et Claude Cerval, dit l'Italien, qui avaient
négocié des bons de finance que les La Motte disaient
tenir du cardinal, enfin Toussaint de Beaussire,
arrêté à Bruxelles avec sa maîli'csse, Nicole d'Oliva.
Tous furent logés à la Bastille.
XXVll
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT
Voici donc, à Texceplion du comlo de la Motte,
tout notre monde sous les verrous du roi. Louis XYI
olïrit au cardinal de s'en rapporter, soit à la décision
de son souverain, soit au jugement du Parlement.
Rohan choisit le Parlement par la lettre qui suit :
Sire,
J'espérais par la confrontation acquérir des preuves qui
auraient convaincu Votre Majesté de la certitude de la
fraude dont j'ai été le jouet et alors je n'aurais ambitionné
d'autres juges que votre justice et votre bonté. Le refus
de confrontation me privant de cette espérance, j'accepte
avec la plus respectueuse reconnaissance la permission
que Votre Majesté me donne de prouver mon innocence
par les formes juridiques et, en conséquence, je supplie
Votre Majesté de donner les ordres nécessaires pour que
mon affaire soit renvoyée et attribuée au Parlement de
Paris, les Chambres assemblées.
Cependant, si je pouvais espérer que les éclaircisse-
ments qu'on a pu prendre et que j'ignore, eussent conduit
Votre Majesté à juger que je ne suis coupable que d'avoir
été trompé, j'oserais alors vous supplier, Sire, de pro-
noncer selon votre justice et votre bonté. Mes parents,
pénétrés des mêmes sentiments que moi, ont signé.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Siijné : le cardinal de rohan,
DE ROHAN, PRINCE DE MONTBAZON,
PRINCE DE ROHAN, ARCnEVÈQUE DE CAMBRAI,
L.-M. PRINCE DE SOUDISE.
262 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Les historiens ne paraissent pas avoir connu
l'original de cotte lettre et l'apprécient tous d'une
manière inexacte, d'après les commentaires qui en
furent donnés. En réalité Rohan se soumettait au
jugement du roi dans le cas où celui-ci l'estimerait
innocent. Mais Louis XVI, influencé par Marie-
Antoinette, persistait à le juger coupable. Rohan
fut donc renvoyé devant le Parlement. Les lettres
patentes en furent données à Saint-Cloud le 5 sep-
tembre et enregistrées le 6 septembre, la Grand'
Chambre et la Tournelle assemblées.
Louis XVI commettait ainsi une seconde faute
non moins grave que la première. Le roi était déjà
troublé par les idées qui ont fait la Révolution. Il
avait entre les mains un instrument qui était, en la
circonstance, merveilleusement adapté à l'objet
pour lequel il était fait : les lettres de cachet. De
par la coutume et de par la loi, le roi était le
premier, et, s'il le voulait, le seul juge de ses
sujets. Le Parlement ne jugeait qu'en vertu d'une
délégation du pouvoir judiciaire dont le roi était
l'unique source dans le royaume. Et Louis XVI s'en
va confier à cette assemblée, qui n'exerce la justice
que parce qu'il lui en a délégué le pouvoir, une
cause où l'honneur de sa femme et celui de sa cou-
ronne sont immédiatement intéressés. La scène du
Bosquet, à elle seule, où la dignité et la vertu de
la reine étaient outragées, l'autorisait à faire lui-
même sa fonction déjuge ^
1. Napoléon disait à Sainto-Hélcne : « La reine était innocente et,
pour donner une plus grande publicité à son innocence, elle voulut que
le Parlement jugeât. Le résultat fut que l'on crut que la reine était cou-
pable et cela jeta du discrédit sur la cour. « Napoléon estimait que le
devoir de Louis XVI eût été de régler l'airaire de son autorité. Général
Gourgaud, Sainte-Hélène inédite, 1, 398.
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT. 263
Et le Parlement, avec l'esprit qui animait la
majorité de ses membres, ne désira immédiatement
qu'une chose, humilier la couronne ; ensuite, attein-
dre « l'arbitraire ministériel ». Le comte de la
Motte écrira lui-même : a II est certain qu'une
partie de la magistrature, préludant, dès ce
moment, à la résistance qu'elle opposera bientôt à
l'autorité royale, cherchait moins à préparer un
triomphe au cardinal qu'une humiliation pour la
cour. » Jusqu'à l'abbé Georgel qui doit en convenir.
Il désigne ceux des magistrats qui servaient le car-
dinal, « non pas avec cet intérêt calme et scrupu-
leux qu'un juge équitable accorde à l'accusé, mais
avec toute l'ardeur de l'esprit de parti ».
Les mœurs du temps donnaient aux procès un
retentissement extrême. Les mémoires et plaidoyers
des avocats étaient imprimés, distribués à profu-
sion, vendus à milliers d'exemplaires. Pendant des
mois, la réputation, la vertu, jusqu'à la probité de
la reine seront en discussion, non seulement en
France, mais dans toute l'Europe. Le roi ne sou-
mettait au Parlement que la seule escroquerie du
Collier et la falsification de la signature de la reine.
Le cardinal en est innocent, et, fatalement, cette
innocence deviendra un coup mortel à la réputation
de Marie- Antoinette. C'est ainsi que, par l'ampleur
des intérêts engagés, ce procès, selon l'observation
de Mirabeau, devint l'alfaire la plus sérieuse de
tout le royaume. Et les avocats, rédigeant leurs
mémoires, pourront dire : « L'Europe entière a les
yeux ouverts sur ce procès fameux' : les plus légères
1. M»Thilorior iiour Cagliostro, p. 19. M' Blondcl. pour Nicole d'Oliva,
s'exprime de mOmc ; i< Ce procc's trop célèbre qui tixc on ce moment
2G4 L'AFFAIRE DU COLLIER.
circonslanccs deviennent l'aliment de la curiosité
universelle.' »
Le Piemicr Président d'Aligre désigna pour com-
missaires rapporteurs Maximilien-Pierre Titon de
Villotran et Jean-Pierre Du Puis de Marcé, l'un et
l'autre conseillers en la Grand'Chambre. Le pre-
mier, orateur brillant, avait le don d'expédier rapi-
dement les aiTaires qu'il rendait lucides par son
charme. 11 avait la réputation d'amener toujours
ses collègues à son opinion. Le second avait pour
caractéristique d'être « l'ami de tout le monde »,
On trouve le portrait de ce dernier dans les notes
manuscrites de Target : « 11 est au fond bon homme,
humain, point intrigant; mais bien lent et se lais-
sant aller aux impulsions: point d'esprit, parlant mal,
mais doux, honnête et bon. Il plaît à ses confrères
et dans le monde par ses qualités. Il n'est point fort
occupé d'ambition, ni de considérations dans sa
compagnie, parce qu'il a le jugement de sentir qu'il
n'en a pas les moyens*. » Du Puis de Marcé fut
chargé des confrontations et Titon du rapport géné-
ral sur l'alïaire -.
Le procès fut conduit tout entier de la manière
la plus régulière. Un décret du roi transforma à
cette occasion la Bastille, prison d'État, en prison
judiciaire sur laquelle le Parlement eut la direction
touchant les prisonniers mêlés à l'affaire du Collier.
les regards de toute la France, de toute TEurope.... » Hardy dit, dans
son Journal à la date du 6 sept. 1785 : « Ce procès, qui fixe actuelle-
ment l'attention non seulement de la France entière, mais de toute
TEurope. » — Dans la Gazette de Leyde du 98 juin : « Cette grande
jiioce qui, par son intrigue, tient l'Europe attentive à son dénouement. »
1. fiibl. V. de Paris, nis. de la réserve.
t>. Titon de 'Villotran fut condamné à mort le 20 prairial an II, et
Du Puis de Marcé le 1" floréal de la même année.
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT. 265
Toutes les pièces de la procédure sont entières et
portent la signature des accusés et des témoins.
Les procès -verbaux sont entiers , sans lacunes.
A icun détail de la procédure ne fut tenu secret.
Les accusés ont tous été confrontés entre eux. Ils
communiquaient li]>ivment avec leurs avocats et
leur fournissaient tous les renseignements qu'ils
croyaient utiles à leur défense. La Gazette de Leijde
rendait compte des moindres incidents. Les Pari-
siens étaient au courant, jour par jour, de ce qui se
passait à la Bastille. On peut même dire que, pen-
dant l'instruction, les divulgations furent très nom-
breuses et parfois d'un caractère scandaleux. Aujour-
d'hui, aucune instruction judiciaire ne laisserait aux
accusés une semblable liberté.
L'opinion ne tarda pas à se retourner en faveur
du cardinal. « On n'y voyait plus, dit Hardy, qu'une
entreprise inconsidérée du ministère, telle que celle
d'avoir fait mettre si indûment au mois de mars
dernier le sieur Caron de Beaumarchais à Saint-
Lazare, avec cette différence qu'il s'agissait d'un
personnage de tout autre importance. » Les femmes
se déclaraient en faveur de la Belle Eminenc.e.
Des rubans mi-partie rouges et jaunes se mirent
à la mode. Celte parure s'appela : « Cardinal sur
la paille. » On a vu comment, lors de son arres-
tation, Rohan avait pu envoyer à l'abbé Georgel
l'ordre de brûler la prétendue correspondance de
la reine : « Les grandes dames de la Cour, lisons-
nous dans le Journal de Hardy, prenaient avec la
plus grande chaleur la défense du cardinal, tant
elles étaient touchées et reconnaissantes de la déli-
catesse qu'il avait montrée dans les premiers
266 L'AFFAIRE DU COLLIER.
moments de sa détention en chargeant le sieur abbé
Georgel, son homme de confiance, d'anéantir ou de
mettre à couvert généralement toutes les pièces qui
auraient pu déceler ses agréables correspondances
avec nombre d'entre elles. »
A l'instruction, Mme de la Motte fit une défense
étonnante de présence d'esprit et d'énergie. Durant
cette procédure de plusieurs mois, où elle fut
presque journellement sur la sellette, elle ne se
découragea pas un instant. Elle tint tête à tous les
témoins. Au moment où elle voyait son système de
défense ruiné, aussitôt, en un clin d'œil, elle en
construisait un autre devant les juges, avec les
circonstances les plus précises. Si on demandait
une preuve de ce qu'elle avançait, immédiatement
elle citait deux, trois, plusieurs faits, inventés pour
appuyer ce qu'elle avait affirmé, et, à ces faits nou-
veaux, donnait sur-le-champ d'autres faits pour
preuve, non moins imaginaires, si l'ombre d'un
doute lui paraissait demeurer dans l'esprit du
magistrat. Au cardinal, qui l'accusait en lui deman-
dant d'où lui était venu subitement tant d'argent,
elle répondait qu'il le savait mieux que personne
puisqu'elle était sa maîtresse et qu'il l'entretenait;
au baron de Planta, de qui les dépositions vigou-
reuses et précises la frappaient comme des coups de
marteau, elle déclarait que c'était impudence à lui
d'oser parler contre elle après avoir voulu la violer;
au Père Loth, naguère son homme de confiance et
qui, partie par gratitude pour Rohan auquel il devait
d'avoir prêché devant le roi, partie par rancune
contre Villette qui l'avait supplanté dans l'esprit de
la comtesse, racontait tout, elle disait qu'il était un
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT. 267
moine crapuleux, amenant des filles à son mari et
volant dans ses tiroirs; à INIlle d'Oliva elle repro-
chait ses mœurs et ses propos inconvenants ; à
Cagliostro elle jetait à la figure un chandelier de
bronze, et lui rappelait avec des éclats de rire com-
ment il la nommait « sa cygne » et « sa colombe »,
avec toutes sortes de roucoulements. Cagliostro
répondait en levant vers les solives du plafond un
regard inspiré, avec de grands gestes, inondant la
malheureuse comtesse d'un tlux de paroles où reve-
naient le nom de Dieu et une foule d'expressions
arabes, italiennes, et de grands mots sonores n'ap-
partenant à aucune langue.
Une scène terrible fut la confrontation du i2 avril
à la d'Oliva et à Villette. Pressée par leurs déclara-
tions, concordantes, Jeanne dut finalement avouer
la scène du Bosquet. Jusqu'alors elle l'avait obsti-
nément niée; mais l'aveu ne sortit qu'après mille
cris de rage et des contorsions, au bout desquels
elle eut un évanouissement. On courut chercher du
vinaigre. Saint-Jean, porte-clef de la Bastille, la prit
enfin dans ses bras pour la porter dans sa chambre.
Mais à peine l'eut-il saisie, que, revenant à elle,
Jeanne le mordit dans le cou jusqu'au sang. Saint-
Jean poussa un cri et la laissa tomber '.
Cagliostro se distingua particulièrement dans sa
confrontation à Rétaux de Villette. « Ce fut alors,
écrit-il lui-même, que je lui fis pendant une heure
et demie un sermon pour lui faire connaître le
devoir d'un homme d'honneur, le pouvoir de la
1. Gazette de Leyde, 14 avril 1786; Journal de Hardy, Bibl. nat., ms.
franc. 6685, p. 316 (26 mars 1786); Georgel, II, 186-87; Vie de Jeanne de
Saint-Rémy, II, 39.
2C8 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Providence et Tamour de son prochain. Je lui fis
espérer ensuite la clémence de Dieu et du gouver-
nement. Enfin mon discours fut si long et si
fort que je restai sans pouvoir parler davantage. Le
rapporteur du Parlement en fut si touché et si
attendri qu'il dit à Villette qu'il fallait qu'il fût un
monstre s'il n'en était pas pénétré, parce que je lui
avais parlé en frère, en homme plein de religion et
de morale et que tout ce que je venais de dire était
un discours céleste. Aussi Rétaux ne tarda-t-il pas à
déclarer « que la femme La ^Motte était une intri-
« gante et une menteuse inconcevable, que lui-
« même, à présent que tout était découvert, n'y pou-
« vait rien comprendre », et dit-il cela « avec des
« étouffements et un maintien si pénétré que tous
« ses mouvements eussent ajouté aux preuves s'il
« eût été possible. * » Mais à ces mouvements d'exal-
tation succédaient, quand Cagliostro se retrouvait
seul dans sa chambre, des moments de prostration
et de découragement qui allèrent jusqu'à inquiéter
le gouverneur de la Bastille. Celui-ci en écrivit au
lieutenant de police qui ordonna de mettre auprès
de lui un « bas-officier » pour lui tenir compagnie
et « prévenir les effets du désespoir ^ ».
L'attitude du cardinal était d'une grande tran-
quillité. Il comparaissait dans ses vêtements de
1. Notes Target. Bibl. r. de ^Paris, ras. de la réserve.
î. nS"), 99 août. « D'après ce que vous m'avez marqué, Monsieur, do
l'état de M. de Cagliostro et puisque vous croyez convenable de placer
un garde auprès de lui, pour prévenir les effets de l'ennui et du déses-
poir, auxquels il pourrait se livrer, je vous prie de choisir, parmi vos
bas-officiers, un sujet dont la douceur, l'exactitude et la fermeté vous
soient connues et de le faire coucher dès ce soir dans sa chambre. »
Lettre de Thiroux de Crosne à de Launey, Bihl. de l'Arsenal, ms. Bastille,
1-2157, f. 12.
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT. 269
cérémonie, en rochet et en camail, et nous pouvons
très exactement nous le représenter, avec sa haute
taille, ses yeux bleus, doux et tristes, les cheveux
grisonnants sous la calotte rouge. La robe rouge
est d'une étoffe soyeuse et d'un ton plus pâle que
ne l'exigerait l'uniforme. Sur les mille arabesques
que fait la dentelle de Bruges, se détache en nuance
délicat le cordon bleu pâle du Saint-Esprit. Son
attitude inspire le respect et la tristesse.
La petite baronne d'Oliva inspire, par sa grâce
touchante, la sympathie et l'émotion. « On n'a jamais
vu, dit Charpentier dans sa Bastille dévoilée, tant
d'honnêteté et de dissolution dans la même personne.
Jamais on n'a vu plus de franchise, plus de candeur,
que Mlle d'Oliva en a fait paraître dans son interro-
gatoire. C'est une justice que lui rendirent ses juges,
ses avocats et tous ceux qui ont eu avec elle des
relations, «
Faut-il relever les contradictions incessantes de
Mme de la Motte d'un jour à l'autre de la procédure?
Après avoir nié la scène du Bosquet, elle en avoue
la réalité; après avoir accusé Cagliostro, elle doit
proclamer son entière innocence. Dans le premier
mémoire qu'elle fait rédiger par son avocat, le voleur
est Cagliostro; dans le second, c'est le cardinal.
Celui-ci lui aurait fait une première livraison de dia-
mants au mois de mars. Mais, répond le cardinal, dès
le mois de février Villette a été surpris, vendant des
diamants du collier. Dans une même version les faits
deviennent contradictoires. Rohan se serait appro-
prié des fragments du collier, il aurait chargé la
comtesse d'en vendre à Paris, il aurait chargé La
Motte d'en aller vendre à Londres; d'Ktienville en
270 L'affaire du collier.
aurait vu des fragments entre les mains de Mme de
Courville ; et voici que, pressée par la confronta-
tion, Mme de la Motte remonte aussitôt cette superbe
parure pour l'attacher à la nuque de Mme de Cour-
ville qui la porte sans déguisement dans le palais
du prince *.
Si bien que les avocats du cardinal, s'adressant à
M^ Doillot, avocat de Mme de la Motte, seront
autorisés à lui dire : « De quel œil peut-on regarder
une cliente qui semble vouloir, tantôt dans la pro-
cédure qu'on oublie ses mémoires, tantôt dans ses
mémoires qu'on oublie la procédure, et pour la
défense de laquelle, la veille du jugement, il reste
à peine un seul des faits dont se composait la défense
à l'époque des décrets? »
Son attitude vis-à-vis de l'intrigue Bette d'Étien-
ville est très curieuse. Jeanne Tavait imaginée très
savamment, comme on a vu, pour fournir un motir
au vol du collier par le cardinal. Au premier moment
elle tint bon, et quand elle fut confrontée à d'Étien-
ville, s'indiqua dès l'abord elle-même comme la dame
qu'il aurait vue en compagnie de Mme de Courville.
Mais dès qu'elle s'aperçut que cette intervention
ne « rendait » pas et qu'elle sentit que d'Étienville,
besogneux et prêt à tous les rôles, ne chercherait
plus qu'à se faire bien venir du cardinal, elle déclara
ne savoir ce que signifiait toute cette histoire et ne
l'avoir, au début, fortifiée de son témoignage que
pour se venger du cardinal qui l'accusait d'avoir
pris le collier.
1. Mémoire Je Bette d'Éticavi!!c contre le baroa do Pages, Collection
complète, III, 26 27.
LES PRÉLIMINAIRES DU JUGEMENT. â7l
Rétaux avait fait des aveux. Il avait reconuu avoir
mis la fausse signature « Marie-Antoinette de
France » au bas du contrat passé avec les joailliers,
avoir écrit, sous l'inspiration de Mme de la Motte,
une fausse correspondance, les petites lettres à
vignettes bleues. « Les témoins l'écrasent, dit
M"^ Target : les sieurs Bôhmer et Bassenge, le sieur
Grenier, le sieur Achet, M" de la Porte, le Père
Loth, le sieur Villette, la demoiselle d'Oliva, le
sieur Cagliostro, les domestiques de la dame La
Motte, tous les témoins de France, tous les témoins
d'Angleterre, où son mari a transporté les mômes
fables, élèvent leur voix contre elle; elle cric que ces
témoins en imposent; voilà son unique réponse :
elle est donc convaincue. »
Son dernier refuge, comme celui de tous les cri-
minels aux abois, fut le mystère. Les explications
qu'elle avait imaginées ayant été détruites l'une
après l'autre et ne trouvant, devant l'accablement
des témoignages, aucun système nouveau : « Il y a
là un secret, dit-elle, que je ne confierai qu'en tète
à tête au ministre de la maison du Roi. » Enfin,
hors d'elle d'exaspération et de rage impuissante,
elle joua la folie. Elle cassait tout dans sa chambre,
ne voulait plus manger, refusait de descendre pour
les interrogatoires '. Les porte-clés de la Bastille,
en entrant dans sa chambre, la trouvaient couchée
toute nue sous son lit.
1. Lettres à l'encre sympathique de Rohaii à M" Targ?t, Bibl, v, de
Paris, ms. de la réserve.
XXVIÏI
CORRESPONDANCE SECRÈTE'
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le prince
de Rohan parvint à correspondre avec ses avocats.
Il se disait malade et recevait la visite du docteur
Portai, professeur à TÉcole de médecine, lequel
imagina bientôt prétexte à s'adjoindre le chirurgien
Ti'avers, ami personnel du cardinal -. Ceux-ci, en
cachette, faisaient la petite poste. D'autres fois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui passaient
sous les yeux des officiers de la Bastille ; les médecins
les remettaient à M*^ Target et celui-ci, à la chaleur
du feu, faisait apparaître l'écriture sympathique.
« J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal à Tra-
vers, ce que vous m'avez adressé dans le papier
chiffonné; mais il ne faudrait pas le tant chiffonner.
Je n'ose vous envoyer la suite des confrontations
jusqu'à ce que j'aie votre parole pour ne les montrer
qu'à M. Target, car, je vous le répète, si on avait
1. Doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
^. « Je crois que M. le cardinal ayant du mal au nez et au genou a
besoin d'un chirurgien. Ce 13 mars 1786. Signé : Portai. » Bibl. de l'Ar-
senal, ms. Bastille, 12157, f. 68. Un chirurgien était ofticiellement
attachr au service des prisonniers do la Bastille; mais celui-ci ne pou-
vait faire l'affaire.
18
2/4 L AFFAIRE DU COLLIER.
vent ou soupçon, il n'y a sorte de moyen qu'on ne
prît. « Les billets sont tristes. « Jespère que je ne
serai confronté que lundi, mais le plus tôt que
vous pourrez m'envoyer sera le mieux. Vaie, vale.
Veuille le ciel diminuer mes peines! » Puis : « Il
y a chaque jour neuf heures de confrontation,
je suis très fatigué. » — « Je suis horriblement
accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une autre
fois, aux choses qui ne doivent pas être et certes
cette habitude est pénible. Je vous avoue entre nous
que je commence à être fatigué. Mais je ne ferai
qu'en redoubler d'efforts et surtout je ne veux pas
que mes ennemis puissent s'en douter. Je veux tou-
jours paraître frais en descendant dans l'arène et
étancher le sang de mes plaies. Je leur ôterai du
moins cette satisfaction. Vale, vale. »
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite
atroce de celle pour qui il n'avait eu que des bontés.
« Je suis affronté demain avec la scélérate, mande-
t-il à Target. Aujourd'hui elle a eu une scène avec
le comte de Cagliostro. Il Ta appelée « sacrée
raccrocheuse o, parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté un
flambeau qui a frappé le A'entre du comte, mais elle
a été punie sur-le-champ, car elle s'est portée la
bougie dans l'œil. Nous verrons demain. Je réponds
qu'elle ne me jettera rien et surtout ne me trou-
blera pas : elle me fait horreur. «
Mme de la Motte perd de son assurance. « Le
dernier interrogatoire finit par ses larmes, sa dou-
leur et pour réponse qu'elle se jette dans les bras
de la Providence. »
Les déclarations de Rétaux de Villetle et de
CORRESPONDANCE SECRÈTE. 273
Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors
d'atteinte. « rsous ne sommes pas encore au bout
des choses extraordinaires, écrit-il ; mais je les pré-
vois sans aucun efîroi. Je remercie Dieu d'avoir
rendu ma position si difîérente de ce qu'elle était.
Ce qui me rend aussi plus tranquille, c'est que,
l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que mon
afl'aire personnelle. »
Dans ces lettres sa bonté apparaît encore d'une
manière touchante. Il est préoccupé de Cagliostro
et de sa femme, du baron de Planta, embastillés à
son propos. Il se soucie d'eux autant que de lui-
même. Les recommandations reviennent, inces-
santes. Il faut mettre dans le Mémoire que Target
va publier la déclaration où Mme de la Motte a fini
par proclamer l'innocence du comte de Cagliostro
et de sa femme. Il faut aussi avoir grand soin de
donner toujours à Cagliostro le titre de comte. Ce
serait lui faire peine que de l'oublier. Rohan veut
encore qu'avec sa grande autorité Target parle à
l'avocat de l'alchimiste, stimule son ardeur, lui
donne des conseils.
Enfin, pour son défenseur, Rohan déborde de
gratitude : « Adieu, je vous répète encore toute
l'expression de cette douce reconnaissance que ma
sensibilité pourrait seule vous peindre. »
Deux fois, seulement, dans ces lettres, sous le
mystère de l'encre invisible, se glisse le souvenir
de la reine. « Avez-vous des nouvelles de la R[eine]? »
La seconde fois l'expression trahit la profondeur du
sentiment et la préoccupation constante :
« Marquez-moi s'il est vrai que Lfa] R[eincj con-
tinue toTijours à être triste. »
XXIX
LA DÉFENSE ET LES DÉFENSEURS
C'était l'usage du temps que les Mémoires et
consultations des avocats fussent imprimés. Ils
étaient mis en vente et distribués à profusion. Le
retentissement du procès fit lire avec passion ces
écrits dans toute la France et même hors des fron-
tières. Le talent des avocats ajouta à l'intérêt de la
cause, au point qu'après plus d'un siècle, ces écrits
de circonstances demeurent d'une lecture atta-
chante.
Le « conseil » du cardinal était composé des
maîtres du barreau parisien : Target, de Bonnières,
Laget-Bardelin, Tronchet, Collet et Bigot de Préa-
meneu. M"" Target, de l'Académie française, passait
alors, réputation qu'il a gardée jusqu'aujourd'hui,
pour une des gloires du barreau français. Il était le
seul avocat qui fût entré à l'Académie depuis un
siècle et demi, c'est-à-dire depuis Patru, élu en IGiO.
Il est vrai que l'illustre Le Normand avait songé à
se présenter vers le début du xvnr- siècle; mais le
Conseil de l'ordre lui avait fait savoir que s'il des-
cendait à faire les visites de candidature il serait
rave du barreau. Et Le Normand v avait renoncé.
278 L AFFAIRE DU COLLIER.
Mme de la Motte eût désiré être défendue par le
jeune Albert Beugnot; mais Beugnot, nonobstant
rinsistance de Thiroux de Crosne, lieutenant de
police, qui essaya de le déterminer par la perspec-
tive de la réputation qu'un débutant pouvait acquérir
en pareille circonstance, déclina Thonneur. Thiroux
de Crosne lui donna alors le propre « conseil » de
sa famille, M^ Doillot, avocat âgé de plus de
soixante ans, qui avait renoncé depuis un certain
temps à l'exercice actif de sa profession, mais était
encore recherché dans son cabinet comme un juris-
consulte éclairé. « Le vieillard n'approcha pas impu-
nément de Mme de la Motte, dit Beugnot : elle lui
tourna la tête. »
M® Blondel, avocat de la baronne d'Oliva, un
jeune stagiaire tout frais émoulu de l'École, n'ap-
procha pas impunément, lui non plus, de sa jolie
cliente : elle lui tourna la tête également. A vrai
dire, le résultat fut différent. Mme de la Motte mit
dans la cervelle de M^ Doillot tout ce qu'elle voulut,
et lui fît écrire les mémoires les plus extravagants :
« Il faut que l'avocat soit devenu fou, disait de lui
son frère, le notaire au Châtelet, ou que la dame
La Motte l'ait ensorcelé, comme elle l'a fait du car-
dinal. » Si bien que le jurisconsulte estimé y laissa
sa réputation, tandis que, sur les ailes de l'amour,
celle du jeune stagiaire fut portée du jour au len-
demain au delà des n,ues. ^
Le mémoire de Doillot pour la comtesse parut le
premier, en novembre 1783. Grâce aux passions
surexcitées, il eut un succès fou. ^ « L'avocat
1. M« Blondel quitta dans la suite le barreau et devint juge à la Cour
d'appel de Paris.
2. Beugnot, I, 98.
LA DKFENSE ET LES DEFENSEURS. 279
Doillot, dit la Gazelle de Leijde, ne peut suffire aux
demandes qui sont faites tout le jour. On voit assié-
i^er sa porte par une foule continuelle. Plusieurs
milliers d'exemplaires ont à peine suffi à contenter
l'avidité des premiers demandeurs. * »
L'auteur des Observations de P. Tranquille - donne
une description pittoresque de la cohue :
« Comme je ne suis pas de ces êtres qui se font
écraser pour avoir du nouveau, je passai mon che-
min. Je n'étais pas à dix pas de cette maison — la
maison de M" Doillot — qu'un clerc de procureur,
tout essoufflé, tout en sueur, me demanda d'un ton
précipité : « Monsieur, en avez-vous? en avez-vous? »
Ayant dit que je n'en avais pas, mon robin me quitta.
Je tournai le coin de cette maudite rue; la voiture
d'un Esculape , qui s'époumonait de crier :
« Cocher, cocher, arrête à la porte que voilà ! » —
celle de M" Doillot — faillit m'écraser. Je n'étais
pas encore remis de ma frayeur que le cabriolet de
M. D*** me frotta l'habit. J'envoyais au diable
l'avocat et son mémoire et croyais bonnement être
débarrassé de cette foule importune, lorsqu'un chi-
rurgien m'accosta et me dit : « Sandi, monsieur, je
(( ne vous demande pas quel est le sujet de votre
c< sortie. En avez-vous enfin?» Ma foi, je l'avouerai,
je crus en ce moment qu'au lieu de distribuer un
mémoire on donnait de l'or à tous les Français qui
n'en ont pas. »*
Il y eut des désordres rue des Maçons, où Doillot
logeait. '' On dut faire garder la maison par des
1. Gazette de LeyJe, n85, 9 dcc.
2. Charles-Louis Hù, épicier.
3. Observations de P. Traiv/nillc (La Mecque, 1*86), p. 3-5.
•1. Bachaumont, XXI, 123.
280 L'AFFAIRE DU COLLIER.
soldais du guet. Dix mille exemplaires furent ainsi
distribués de la main à la main ; les libraires en
vendirent cinq mille en une semaine, et en quelques
jours Doillot reçut trois mille lettres de demande '.
L'idée d'impliquer Cagliostro dans l'intrigue avait
été, comme dit Georgel, d'une adresse diabolique.
Si Jeanne de Valois eût jeté de prime abord son
accusation sur le cardinal de Rohan, nul n'y eût
ajouté foi. Par ses allures, Cagliostro était suspect,
et on connaissait l'empire qu'il avait sur lesprit du
cardinal. L'alchimiste, insinue-t-elle , a dépecé le
collier pour en grossir « le trésor occulte d'une for-
tune inouïe ». « Pour voiler son vol, écrit Doillot, il
a commandé à M. de Rohan, par l'empire qu'il s'est
créé sur lui, d'en faire vendre et d'en faire monter
de faibles parcelles à Paris par la comtesse de la
]\Iotte, d'en faire monter et vendre des parcelles
plus considérables en Angleterre par son mari. »
Quant à l'idée que le Collier eût pu être acheté par
la reine, dans un beau mouvement d'indignation
Mme de la Motte la traite de blasphème criminel.
La défense de Cagliostro est une merveille, éton-
nante d'éclat, de hauteur et d'ironie. De ce jour
l'attention des lettrés, des écrivains, des salons et
des cafés littéraires, fut attirée sur un débat où l'on
allait voir , comme en un tournoi du Parnasse,
rivaliser les plumes les plus habiles.
Du factum de Cagliostro, la Correspondance litlé-
raire parle ainsi :
« Oh! que cela serait beau, si tout était vrai,
s'écriait une femme d'esprit, après avoir écouté
1. Vie de Jeanne de Saint-Rémy, I, 432-33.
LA DEFENSE ET LES DÉFEXSEinS. 281
avec allendrisseiuenL la lecluro de cet attachant
mémoire.
— Je ne m'arme point, répondit un homme sen-
sible, contre l'émotion que me cause un roman bien
écrit, jusqu'à ce qu'un arrêt ait décidé ce que je
dois croire de la A'érité des faits qu'il contient. »
« Et riiorame sensible avait raison, » ajoute le
nouvelliste.
Huit soldats du guet, devant la porte de M" Thilo-
rier, au cloître Notre-Dame, endiguaient le public qui
se précipitait sur cet écrit sensationnel. Cagliostro
l'avait rédigé en italien, puis M" Thilorier, avocat
de vingt-neuf ans rempli d'esprit, lui avait donné
une forme vive et piquante'. Cagliostro, de qui la
liberté, la vie même, étaient en jeu, débute par
raconter les histoires les plus invraisemblables sur
sa naissance et son éducation, sur la science prodi-
gieuse qu'il a acquise, sur les guérisons miracu-
leuses qu'il sème autour de lui. Son odyssée mytho-
logique à travers l'Europe et l'Afrique est exposée
en termes inimaginables. Après quoi, le plus sérieu-
sement et le plus heureusement du monde, il se
défend. La première partie pouvait faire douter de
la véracité de la seconde. « Mais cette folie, comme
dit Beugnot, dont Thilorier, homme de beaucoup
d'esprit, riait tout le premier, fut tenue pour conve-
L Jean-Charles Thilorier, né à la Rochelle en 1756, mourut le
20 juin 1818, 7, rue Neuve-des-Capucines, avec le titre d'avocat aux
Conseils du roi. U était fils d'avocat et laissait deux fils dont l'un,
Adrien-Jean-Pierro, fut lui-même avocat. Ayant eu, en HOO, le courage
de présenter la défense du marquis de Favras, il fut emprisonné, puis il
se réfugia chez son heau-frére dans le Blésois. Il était passionné pour
les sciences mécaniques et la philosophie. On a de lui un Système uni-
versel (4 vol. publ. en 1818). Il cultivait la poésie et fit des tragédies.
Son fils cadet, Nicolas-Charles, mourut à Blois en novembre 1853, lais-
sant une fille unique, aujourd'hui Mme Storelli.
-82 • L'AFFAIRE DU COLLIER,
iiable et bien à Tordre du jour. » Cagliostro avait,
il est vrai, un argument sans réplique : le cardinal
avait traité avec les joailliers le 29 janvier 1785, et
lui, Cagliostro, n'était arrivé à Paris que le 30 à neuf
heures du soir.
Avec Mme de la Motte il le prenait de très haut.
La comtesse, dans son Mémoire, l'appelait : « Empi-
rique, bas-alchimiste, rêveur sur la pierre philoso-
phale, faux prophète. » Cagliostro répond :
Empirique ! J'ai souvent entendu ce mot, mais n'ai jamais
pu savoir au juste ce qu'il signifiait : peut-être un homme
qui, sans être docteur, a des connaissances en médecine,
va voir les malades et ne fait point payer ses visites, guérit
les pauvres comme les riches et ne reçoit d'argent de per-
sonne — en ce cas je suis empirique.
Bas-alchimisfe ! alchimiste ou non , la qualification de
« bas » ne convient qu'à ceux qui demandent et qui ram-
pent, et l'on sait si jamais le comte Cagliostro a demandé
des grâces à personne.
Rêveur sur la pierre philosophale ! Jamais le public n'a été
importuné par mes rêveries.
Faux prophète! 3e ne l'ai pas toujours été. Si M. le car-
dinal de Rohan m'eût cru, il se serait défié de la comtesse
de la Motte et nous ne serions pas où nous en sommes.
La fin du mémoire serait à citer tout entière ; en
voici les dernières lignes :
Français, n'êtes-vous que curieux"? vous pouvez lire ces
vains écrits où la malice et la légèreté se sont plu à verser
sur VAmi des hommes l'opprobre et le ridicule.
Voulez-vous, au contraire, être bons et justes? N'inter-
rogez point; mais écoutez et aimez celui qui respecta tou-
jours les rois parce qu'ils sont dans les mains de Dieu, les
gouvernements parce qu'il les protège, la religion parce
qu'elle est sa loi, la loi parce qu'elle en est le supplément,
les hommes enfin parce qu'ils sont, comme lui, ses enfants.
N'interrogez point; mais écoutez et aimez celui qui est
venu parmi vous faisant le bien, qui se laissa attaquer
avec patience et se défendit avec modération.
LA DÉFK.XSE ET LES DEFENSEURS. 283
On était encore tout abasourdi de celte littéra-
ture, inattendue en la circonstance, — car ce plai-
doyer s'adressait véritablement à Nos Seigneurs du
Parlement, siégeant en la Grand'Chambre et la
Tournelle assemblées, — quand parut le délicieux
écrit de j\P Blondel plaidant pour Nicole d'Oliva.
Nicole était charmante et son avocat le disait en
termes exquis. « Le Mémoire de la demoiselle
Oliva, écrit le Père Georgel, intéressa toutes les
ûmes sensibles par les aveux ingénus que faisait
cette belle courtisane. Le style avait la fraîcheur du
coloris que les poètes attribuent à la reine de Gnide
et de Paphos. » Et voilà un joli spécimen de style
jésuite à propos d'une jolie femme. M" Blondel
écrivait bien mieux : son Mémoire est si simple, si
clair, d'une émotion si naïve et si touchante, la
logique en est si finement et si joliment déduite,
qu'il est impossible aujourd'hui encore de le lire sans
une vive sympathie. Tout Paris pour Nicole eut les
yeux de Blondel. Vingt mille exemplaires de son petit
chef-d'œuvre furent vendus en quelques jours ' .
]\P Blondel trouvait le même intérêt que le défen-
seur du cardinal, M'' Target, à prouver que, lors de
la scène du Bosquet, dans cette obscurité profonde,
Nicole n'avait rien pu distinguer. Et Manuel de rimer
ces vers qu'il metdans la bouche de la jolie figurante :
Tous deux m'ont démontré que Je n'ai rien pu voir,
Target, qu'il faisait nuit, Blondel, qu'il faisait noir.
Voilà ce que je sais. Et mon âme ingénue
Dans cet liumhle récit se montre toute nue.
Je suis simple, naïve. Et qui sut jamais mieux
Que la belle Oliva se dévoiler aux yeux?
1. Gazette d'Amslerdam, 31 mars 1*80. Le Mémoire avait paru le 27.
284 l'affaihe du collieh.
Quand, du fond du Chûlelet, où il était nirlanco-
liquement détenu, Belle d'Étienville apprit le succès
de librairie de ces écrits, qui se transformait pour
les auteurs en succès d'argent, car chaque exem-
plaire se vendait de vingt à trente sols, il demanda
énergiquement à en être, car enfin, lui aussi, il avait
été mêlé à une histoire de diamants. On a dit que
Vergennes et le ministère eussent préféré ne pas
compliquer Taffaire si compliquée déjà du cardinal,
en y ajoutant l'invraisemblable aventure du bour-
geois de Saint-Omcr et de son ami le baron de Fages.
Mais il tenait lui, d'Elienville, à parler et à écrire,
quoi qu'on en eût. Et ses Mémoires de pleuvoir :
du 24 février 1786 au 11 avril, il en publie trois
coup sur coup. Chacun fut vendu à milliers d'exem-
plaires. « On a beau s'écrier : mais d'où vient ce
nouveau venu! A qui en veut-il? de quel droit
publie-t-il un Mémoire? Ce Mémoire est un roman
qui a du mouvement, de l'intérêt, du style. Tout le
monde le lit et s'intéresse pour M. Bette d'Étienville
sans se soucier si c'est un personnage réel ou un
être fantastique*. » Ces Mémoires étaient signés de
M^ Montigny, avocat mal famé, observe le Bachaii-
mont, qui n'en distribuait pas un seul exemplaire
gratuitement et les vendait lui-même à son domicile,
rue de La Harpe, sans pudeur. D'Étienville, qui y
exerçait pour la première fois sa plume, signait :
Auctor et autor.
La belle comtesse de Caglioslro eut pour défen-
seur M® Polvérit, qui raconta sa vie en un IMémoire
plus invraisemblable encore que celui de son mcs'i.
1. Beugnot, I, 101.
LA DEFENSE ET LES DEFENSEURS. 285
« Cette nouvelle fable, dit Beugnot, eut aussi son
succès. » Rétaux de Villette choisit un petit avocat
bossu, ^P Jaillant-Deschainaits, « aussi malin que le
comportait sa constitution », qui dépeignit Villette
tel qu'il était en efTet : caractère faible et léger,
dominé par ses maîtresses et toujours prêt à leur
rendre les services qu'elles lui demandaient sans
trop en discerner la portée. Il fut d'ailleurs de tous
les avocats celui qui remporta le plus grand succès
au point de vue judiciaire. Son client, coupable de
faux et de complicité immédiate dans le vol du
Collier, s'en tirera avec une peine dérisoire.
Puis vinrent les Mémoires du baron de Fages, de
Dom IMulot, du comte de Précourt, l'accusation
contre d'Étienville et ses compagnons rédigée au
nom des horlogers Loque et Vaucher. Ce dernier
écrit, oeuvre de M" Duveyrier, admirable d'ironie
et d'humour, fut placé jiar les critiques à côté des
plaidoyers de M« Blondel et de Cagliostro.
Parlant de l'un des Mémoires de d'Étienville, le
libraire Hardy écrit : «Entre autres traits frappants,
on y remarque, à la page 22, le discours adressé le
16 août 1785 par la dame de Courville, qui se sau-
vait de Paris et était pour lors à Arras, au sieur
d'Étienville :
a M. le cardinal de Rohan a été arrêté hier à
Versailles. Sauvons-nous. L'achat d'un collier de
seize cent mille livres, dont vous avez vu chez moi
des parties, est le nœud de cette affaire. C'est la
découverte de cette intrigue qui causait mes cha-
grins et mes inquiétudes depuis le commencement
du mois. Voilà ce qui empêche mon mariage et me
perd. »
286 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Par rimportancc que Hardy attache à ce détail,
on voit combien l'intrigue de la dame de Courville,
malgré son invraisemblance, avait été bien conçue
par Jeanne de Valois, et de quel secours elle lui
eût été, si l'arrestation, inattendue pour elle, de
Rétaux et de la d'Oliva, n'eût ruiné dans ses mains
toute possibilité de défense.
XXX
. VOILA DU NOUVEAU! VOILA DU NOUVEAU! .
L'émotion et l'intérêt produits par les brochures
des avocats étaient encore surexcités par les libelles
et les pamphlets que Taffaire faisait éclore de toute
])art : le Garde du Boi, par Manuel, les Réflexions
de Motus, les Observations de P. Tranquille, par
Charles-Louis Hû, le Conte oriental, la Lettre de
l'abbe' G... à la comtesse et la réponse de la com-
tesse à Tabbé, le Recueil de pièces authentiques, la
Lettre à l'occasion de la détention du cardinal, les
Mémoires authentiques pour Cagliostro, la Dernière
nièce du Collier; combien d'autres I Parmi les
auteurs de ces pamphlets, on trouve des perru-
quiers, des épiciers, des commis de librairies.
Toutes les têtes s'en mêlaient. Une imprimerie
clandestine, blottie dans un fond de cour, rue des
Fossés-Saint-Bernard, était entièrement occupée à
l'impression des plaquettes relatives à l'afTaire du
Collier. Elle était dirigée par Louis Dupré, dit
Point, garçon perruquier — Figaro était bien un
type de l'époque — et Antoine Chambon, commis-
sionnaire en livres. Les deux associés furent entin
288 L'AFFAIRE DU COLLIER.
découvorls et embastillés le 21 mars 1786*. Mais
devant la plus grande partie de ces publications
malignes, les efforts de la police demeuraient
impuissants et ses poursuites n'avaient d'autro effet
que de piquer la curiosité publique. Et les nouvel-
listes de déployer leur imagination. Toutes les
feuilles de France et d'Europe suffisaient à peine à
contenir leurs informations. Que devenait sous leur
plume la scène du Bosquet? « En accordant ses
faveurs au cardinal, la d'Oliva lui faisait accroire,
les deux têtes sur le même oreiller, qu'elle était la
reine elle-même; de là, les grandes idées d'ambi-
tion du prélat qui se flattait de devenir premier
ministre -. » Quant au comte de la Motte, on assu-
rait que, forcé par le lord maire de quitter Londres,
il s'était réfugié à Constantinople, où il s'était fait
circoncire et avait pris le turban^. Ajoutez l'exal-
tation des esprits en ces années qui précèdent la
Révolution, et vous imaginerez l'agitation qui
naquit du procès. Les caricatures devinrent si vio-
lentes que la police les interdit à leur tour *.
Ces mesures stimulaient l'ardeur des collection-
neurs, bibliophiles, amateurs de plaquettes et d'es-
tampes. Onvoulaitavoir tous les mémoires imprimés,
brochures, pamphlets, petits vers et chansons que
l'affaire faisait naître au jour le jour. On tira une
série de vingt-deux portraits représentant tous les
personnages en jeu. La plupart étaient de fantaisie.
Les premiers qui portèrent le nom de Mme de la
1. La Bastille dévoilée, III, 108.
2. Bachatnnont, nSô, 16 déc.
3. Journal de Hardy, 1786. 26 mars.
4. Courrier de l'Europe, nSô, 11 avril.
« VOILA DU nouveau! VOILA DU NOUVEAU! » 289
Motte n'étaient antres que des portraits de la Prési-
dente de Saint-Vincent, tandis que le comte de la
Motte était figuré par le prince de Montbarey. La
même image servait pour d'Étienville et pour le
baron de Pages. C'était la figure d'un sourd-muet
trouvé en 1773 sur le chemin de Péronne, se disant
comte de Solar. Des colporteurs, camelots de ce
temps-là, n'en trouvaient pas moins bon accueil
quand ils parcouraient les rues et offraient à la
foule, sortant des presses, encore humides, les pla-
quettes nouvelles de la série du Collier, attirant par
leur cri habituel : « Voilà du nouveau!, voilà du
nouveau ' ! »
Enfin, le IG mai 178G, peu de jours avant le juge-
ment, parut le Mémoire pour le cardinal, par Target.
On en avait dit par avance mille et une merveilles.
L'avocat avait donné lecture de quelques fragments
à ses collègues de l'Académie, qui s'en étaient
déclarés charmés. Quand un académicien lit quelque
chose à ses collègues, ceux-ci s'en déclarent, il
est vrai, toujours charmés. Des copies manuscrites
en avaient été tirées, plus ou moins fidèles. Elles
se vendirent jusqu'à trente-six livres chacune —
au moins soixante-douze francs d'aujourd'hui. Et
([uand l'écrit parut imprimé, ce fut une vraie sédi-
tion sous les colonnades du Palais Soubise où il
fut mis en distribution. La foule, qui se pressait
dans la vaste galerie en demi-lune, devint si grande
que le guet ne suffit pas; il fallut la garde à cheval "-.
Trois éditions ])arurent le même jour, l'une chez le
1. Journal de Hardy, 178S, 12 juillet.
■.>. Journal de Hardy, 1786, 24 mai ; Bachaumont, XXXII, 6:.
19
290 L'AFFAIRE DU COLLIER.
libraire Hardouin, au Palais-Royal; Fautre chez
Claude Simon; la troisième, imprimée chez Lotliii,
était distribuée à l'hôtel Soubise. Nonobstant celle
distribution gratuite, le mémoire fut vendu jusqu'à
un écu. On en avait dit tant de bien que ce fut une
désillusion. Sans doute, il élait difficile de faire
mieux que les mémoires pour Cagliostro et pour la
d'Oliva. Mais l'œuvre de Target n'est pas sans
valeur, il s'en faut. De nos jours on a comparé ce
morceau d'éloquence judiciaire aux plus belles
harangues de Cicéron. C'est lui faire tort. Le factum
de Target contient des parties d'une précision et
d'une force démonstrative auxquelles n'a jamais
atteint l'insupportable bavard de Tusculum. Peut-
être que si Target n'avait pas eu la conviction que,
dans une pareille cause, il avait le devoir d'écrire un
chef-d'œuvre pour la postérité, il en eût réellement
fait un; pour les chefs-d'œuvre, il faut moins de
façons.
Le peuple chanta :
Tai'f/et, dans son gros Mémoire,
A tracé tant bien que mal
La sotte et fâcheuse histoire
De ce pauvre cardinal;
El sa verbeuse éloquence
Et son froid raisonnement
Prouvent jusqu'à l'évidence
Que c'est un grand innocent.
Ce fut le mol de la lin, le mol juste, sans doute.
XXXI
AVANT LE JUGEMENT
Le 15 décembre 1785, les simples décrets d'ajour-
nement du Parlement />0Hr être oui, décernés contre
les prisonniers de la Bastille, avaient été convertis
en décrets de prise de corps contre le cardinal, la
comtesse de la Motte et Cagliostro. Ce dernier avait
failli, dès ce moment, trouver une majorité en
faveur de son acquittement. Le 19 janvier seule-
ment fut prononcé le décret contre jMlle d'Oliva. Le
décret contre Rétaux fut rendu lors de son entrée
à la Bastille. « Dès le moment où le cardinal a été
arrêté, écrit Marie- Antoinette à son frère Joseph II ',
j "ai bien compté qu'il ne pourrait reparaître à la
coui"; mais la procédure, qui durera plusieurs mois,,
pourrait avoir d'autres suites. Elle a commencé
par un décret de prise de corps qui le suspend do
tous droits, fonctions et faculté de faire aucun acte
civil jusqu'à son jugement. Cagliostro, charlatan,
La Motte, sa fenune, et uiu' nommée Oliva, Ijarlio-
teuse des rues, son! (U'-crélés avec lui; (jHclle asso-
I. En date ilu -21 licc. HiSr», ihilil. par MM. ilc la lioclioterio et Jo
Beaucourt, p. 85-86.
292 L'AFFAIRE DU COLLIER.
cialion pour un grand aumônier cl un Rohaii car-
dinal! )>
De ce jour commen(^a pour les détenus une
détention rigoureuse. Le Parlement repoussa, le
17 février 1786, la prétention formulée par rassem-
blée générale du clergé, sous la présidence d'Arthur
de Dillon, archevêque de Narbonne, de faire juger le
cardinal j)ar un trilîunal ecclésiastique. Déjà le roi
avait répondu précédemment à la lettre que l'as-
semblée du clergé lui avait adressée le 18 sep-
tembre 1785 : « Le clergé de mon royaume doit
compter sur ma protection et sur mon attention à
faire observer les lois constitutives des privilèges
que les rois mes prédécesseurs lui ont accordés. »
Et il ne s'était pas arrêté davantage à ces formalités.
On ne crut pas devoir tenir plus grand compte des
démonstrations du Souverain Pontife , qui , en
grande colère, avait menacé Rohan de lui retirer le
chapeau, parce que, cardinal, il se laissait juger par
le Parlement. On se contenta d'expédier au pape
un certain abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui
lui expliqua ce dont il s'agissait, et le pape se déclara
satisfait.
Une autre manifestation ecclésiastique fit plus
delïet que celle de l'assemblée générale du clergé,
bien quelle émanât d'un seul individu. L"abbé
Georgel, ancien jésuite, était le vicaire général du
cardinal, aussi bieii à Strasbourg qu'à la grande
aumôncrie. Il protita de la rédaction d'un mande-
ment « permettant l'usage des œufs pendant le
carême jusqu'au dimanche des Rameaux >■, pour y
faire connaître sa manière de voir. Il y compare
bravement le cardinal à saint Paul, Louis XVI à
AVANT LE JLGEMENT. 293
Néron et se compare lui-même au disciple Timothée
que l'apôtre exhorte à ne pas rougir de sa captivité :
Je, François Georgel, docteur en théologie, etc., envoyé
vers voii?, mes très ciiers frères, comme le disciple Timo-
thée le fut au peuple, que Paul, dans les liens, ne pouvait
enseigner, je vous dis... qu'il vous est permis de manger
du beurre et des œufs en carême.
Mais entendez :
Puisse notre voix, aussi éclatante que la fatale trompette
qui appellera les morts au dernier jugement, imiter les
accents des envoyés de Dieu, quand ils disaient : « Peu-
ples, écoutez, c'est Dieu lui-même qui parle par notre
bouche. L'impiété a rompu ses digues, elle a inondé la
terre, et, dans les élans de sa fureur, elle a dit : ■■ Je mon-
« tcrai au ciel, j'insulterai au Tout-Puissant! mais, du sein
•< de la nue sillonnée par les éclairs, au bruit de la foudre
•< qui éclatera sur le monde entier, la majesté de Dieu appa-
" raitra; du trône de la justice partira la vengeance pour
« entraîner rimi)ie dans l'abîme éternel! >■
Ce qui paraîtra inouï, c'est que celle manière de
permettre l'usage des œufs durant le carême fut
affichée par les soins de Georgel, vicaire de la grande
aumônerie, aux portes des chapelles dans tons les
châteaux du roi, au Louvre, aux Tuileries, jusque
sur les portes de la chapcjlt' (hi palais à Yor-
sailles '.
Une lettre de cachet signée Breteuil, datée du
10 mars 1780, envoya Georgel calmer l'ardeur de
son imagination à Mortagne, jolie petite capitale du
Perche. La ville, rustique et paisible, émerge
comme un îlot dans la mer verdoyante des pâtu-
rages. 11 arriva à l'époque où le printemps renaît,
1. Journal de Hardy, l'iSù, 13 mars; ltachaumùrit,WXl, '2u3; Georgel,
II, 19-2-03.
294 l'affaire du collier.
cependant qu'à la Bastille Rohan commençait de
trouver les murailles nues et tristes, car depuis le
lo décembre où, de prisonnier du roi il était dôA'enu
celui du Parlement, il ne lui était plus permis de
« tenir salon comme à Thôtel de Strasbourg », de
donner des repas de vingt couverts, de rédiger en
collaboration avec Fabbé Georgel des notes édi-
fiantes pour le Courrier de V Europe, la Gazette de
Leijde ou le Journal d'Amsterdam. L'archevêque de
Paris, qui alla voir Rohan le 5 janvier», fut frappé
de raltcration de ses traits. « Vous voyez un homme
bien malheureux, lui dit le cardinal, mais j'espère,
avec la grâce de Dieu, supporter patiemment les
souffrances jusqu'au bout. » Ses coliques néphré-
tiques l'avaient repris avec plus de violence. Son
esprit s'aigrit alors; il s'imagina qu'on voulait l'em-
poisonner -. Et le peuple — jusqu'aux filles joyeuses,
assises avec leurs compagnons, les jambes ballantes,
au bord des fossés de la Bastille — lui chantait :
On sait que le docteur Portai
Nous a rendu le cardinal
En le bourrant de quinquina.
Alléluia!
Oliua dit qu'il est dindon,
Lamotte dit qu'il est fripon,
Lui-même dit qu'il est bêta.
Alléluia!
Le Saint-Père l'avait rougi,
Le Roi, la Peine l'ont noirci.
Le Parlement le blancliira.
Alléluia!
1. mu. de VArsenal, ras. Bastille, 12457, f. 64,
9. Bachaunwnt, XXXI, 40-4L — Gazette de Ilollinde, ~ février KSC.
— Gazette de Leyde, 1 février et 24 mars n86.
AVANT LE JUGEMENT. 29o
A la veille du jour où le Parlement va s'assem-
bler, la question, pour l'opinion publique, est entre
le cardinal et la reine. La noblesse de Versailles
espère trouver dans Facquittement de l'un de ses
plus brillants représentants Thumiliation de la sou-
veraine. Parmi le peuple, brutalement, u on assu-
rait que Son Éminence persistait à soutenir que le
fameux collier de diamants avait été bien et dûment
remis à la reine et demandait avec instance à être
confrontée avec Sa Majesté. ' »
1. Journal de Hardy, 1786, 9 mars.
<lr il) a/i.s ^
'r//ir {/r / a,////:i/r/'
1
T.OUIÎNZA FELICIAM, Cl l.M T K SSIC DE CAGLIOSTRO
Estampe populaire.
Collection de M. Alfred Ik-sis.
XXXII
M^'^ DE CAGLIOSTRO EX LIBERTÉ
Cas^liostro continuait (.rélonner l'opinion et Je
ranmser. Le 24 février, il fit paraître un mémoire
au sujet de la détention de sa femm(% prisonnière
comme lui à la Bastille. « Tant que le suppliant, dit
le mémoire, a pu croire que les rigueurs d'une lon-
gue et cruelle captivité n'avaient point altéré la
santé de son épouse, il s"est contenté de gémir en
silence. Mais à présent qu'il n'est plus possible à
ceux qui l'entourent de lui dissimuler l'état de cette
malheureuse épouse et le danger qui menace ses
jours, le suppliant, pénétré de la plus profonde
affliction, se réfugie dans le sein des magistrats. »
Tout Paris apprend ainsi que la vie d'un ange était
mise en péril par la barbarie du pouvoir roval.
« C'était un exposé touchant, dit Hardy, de l'état
critique et dangereux où se trouve actuellement la
dame de Cag;liostro, état qui exige le secours d'un
art bienfaisant exercé par son mari, qui avait eu le
bonheur d'arracher mille Français des bras de la
mort; ainsi que du malheur de cette dame, qui,
n'étant ni décrétée par le Parlement, ni accusée,
298 L'AFFAIRE DU COLLIER.
était privée de sa liberté depuis le 22 août. » Au
Parlement l'alarme fut vive. L'auguste tribunal
décida qu'une délégation de magistrats « se retire-
rait » par devers le roi pour le supplier d'arracher
cette délicieuse victime au sort épouvantable qui la
menaçait. Le gouvernement s'en émut, prit des
informations à la Bastille. Le marquis de Launey
répondit que la prisonnière se portait à merveille et
se promenait journellement au haut des tours *.
Tout ce bruit eut néanmoins pour résultat de
hâter la mise en liberté de Mme de Gagliostro qui
sortit de la Bastille le 18 mars. Elle se rendit à son
hôtel, rue Saint-Claude, où, durant plus d'une
semaine, un registre déposé chez le concierge se
couvrit de signatures tout le long du jour. « Il n'est
pas rare de voir le soir près de trois cents visites sur
la liste de son portier. » « Il est exactement de bon
Ion, disent les nouvellistes, d'avoir passé à l'hôtel
de Gagliostro. » Ceux qui avaient l'honneur d'être
reçus par la comtesse, assuraient en sortant (pielle
avait tant pleuré à la Bastille que ses yeux en
étaient presque usés. Heureusement, ce qui en res-
1. « 1186, 23 février. — Le commissaire Chesnon, Monsieur, vient de
votre part nous témoigner l'inquiétude de MM. du Parlement sur la
santé de la dame de Gagliostro. Vous devez être persuadé, Monsieur,
que si elle avait eu la moindre indisposition vous en auriez été instruit,
comme vous avez coutume de l'être de ce qui arrive journellement dans
le château. Cette dame n'est point malade. Elle se promène tous les
jours et dans ce moment elle est sur les tours. Elle s'est donnée il y a
quinze jours un petit etfort daQs le poignet gauche, mais cela ne l'em-
pêche pas de s'amuser à travailler. M. Chesnon a été ce matin chercher
le médecin du château qu'il n'a pas trouvé. Il lui a écrit et dés qu'il sera
venu je vous ferai passer son rapport. » Lettre du marquis de Launey,
gouverneur de la Bastille, au lieutenant de police. Minute de la main
do Launey, Bibl. de l'Arsenal, ms. Bastille, l'2.")17, f. 1-26. Mme de
Gagliostro était servie à la Bastille par sa propre femme de chambre,
Françoise, qui avait été mise auprès d'elle. Bibl. de l'Arsenal, ms. Bas-
liUe, 1-215-;, f. 26.
m'"' de cagliostro en liberté. 209
tait était encore fort présentable et les consola-
teurs frappèrent en grand nombre à sa porte, em-
pressés à lui faire oublier la douleur que devait lui
causer la captivité de son mari. Les gazetiers assu-
raient que Cagliostro s'occupait à rédiger un placet,
encore plus pathétique que le premier, pour supplier
la Cour de remettre son épouse en lieu clos. La
jeune femme, après quelques jours, alla au Palais-
Royal pour y voir, aux étalages des imagisles, son
portrait, autour duquel se groupait la foule. Il
était aflreux et elle en rit comme une folle, ce qui
la fit reconnaître. Par des cris de fête, ces dames
du bel air la saluèrent respectueusement et les
jeunes hommes qui passaient lui offrirent les fleurs
destinées à leurs amies. Les meilleures maisons se
Tarrachèrent. Mais, tête légère, elle parlait trop.
Elle disait par exemple, à dîner, devant une nom-
breuse assistance, qu'elle s'était toujours très bien
portée à la Bastille et n'avait eu qu'à se louer des
égards du gouverneur K
Mme de la Tour, sœur du comte de la Motte,
avait été mise en liberté dès le 7 février.
Ces vides furent en partie comblés, le 12 mai, par
la naissance à la Bastille d'un nouveau petit sujet du
roi que mit au monde la petite baronne d'OIiva.
Baptisé le lendemain en la paroisse Saint-Paul, il
reçut les noms de Jean- Baptiste Toussaint, son
père, Jean-Baptiste-Eugène Toussaint de Beaussire
n'ayant pas hésité à le reconnaître.
1. La dentière pièce du Collier, p. 20, note.
XXXIII
LE JUGEMENT!
Le 22 mai, le Parlement commença de siéi;cr
pour laudition des pièces de TafTaire. La Grand'
Chambre et la Tournelle assemblées comptèrent
soixante-quatre juges, les conseillers honoraires et
les maîtres des requêtes qui se trouvaient en droit
de siéger s'y étant rendus. Mais les princes du sang
et les pairs s'étaient récusés.
Le Premier Président du Parlement était le mar-
quis Etienne-François d'Aligre, à la tète de la com-
pagnie depuis 17G8. « Il était connu, dit cette mau-
vaise langue d abbé Georgel, par son opulence, son
avarice et ini talent tout particulier de faire valoir
1. Les faits de ce cliapitrc d'après une relation oflicielle en date du
ol mars nSG, conservée en manuscrit aux Archives nationales ; — les
notes mss du dossier Target, liihl. v. de Paris, réserve; — le Compte
rendu de ce qui s'est passé au Parlement relativetnent à L'affaire de iV. le
cardinal de Rolinn, Paris, 1786, petit in-8 de 157 et 31 p.; — la relation
de Mercier do Saint-Léger, dans Souvenirs et Mémoires, sept. 1898,
ji. 193-201 ; — les notes envoyées au prince de Kaunitz par le comte do
-\Icrcy-Argenteau qui les tenait du Premier Président d'Aligre, dans
le recueil Arnctli-Flammcrmont; — les Correspondances des at/ents diplo-
iiiali'jucs étrangers en France avant la Révolution, publ. par J. Flamnicr-
mont (Paris, 1890); — les Lettres de Mme de Sabran, les Mémoires do
Mme Campan, le Journal de Hardy, la Gazette de Leijde et le Bachau-
mont.
302 L'AFFAIRE DU COLLIER.
rapidement son argent au taux le plus avantageux. »
« II n'avait aucune des qualités qui fondent les grands
magislrals, dit Beugnot, il avait plutôt les défauts
opposés; mais il était d'une singulière dextérité à
manier sa compagnie et s'était jusqu'alors montré
favorable à la Cour; mais depuis quelque temps
celle-ci l'avait indisposé, en sorte que, tout en ne la
combattant pas, il laissa l'opposition se former. »
Le marquis d'AIigre était très lié avec Mercy-
Argenteau et lui fournit au cours des déliais les
notes les plus curieuses sur la disposition des
esprits. Voici quelle était l'opinion générale, à la
veille du jour où les accusés parurent devant le
Parlement :
« Dans le cours de l'instruction, et tant qu'il n'y
a eu d'accusés que le cardinal de Rohan et la dame
de la jMolte, son mari contumace, la demoiselle
dOliva et le sieur Cagliostro, on a pu et on a dû
croire que M. le cardinal serait condamné à une
peine afflictive et infamante. L'auteur du faux était
incertain : le marché, revêtu d'approuvés et de
signatures faux, est écrit de la main du cardinal; il
l'avait exhibé aux joailliers et, sur la foi que le
marché était revêtu d'approuvés et de signatures
vrais, le ColUer lui avait été livré; enfin le cardinal
se trouvait saisi du corps du délit. La déposition de
Bassenge établissait que le cardinal avait toujours
parlé et écrit comme ayant une mission directe de
la reine. Ou avait au procès un billet dicté par le
cardinal, duquel il résulte qu'au moment où il n'a
pu se dissimuler la fausseté des approuvés et de la
signature, et que les payements ne sefTectuaient
pas, il avait conçu le projet de substituer le sieur de
LE JUGEMENT. 303
Sainte-James aux joailliers et de le déterminer à se
charger du payement du Collier en se flattant d'ob-
tenir la protection de la reine. Cet écrit et les con-
séquences qui en résultent s'accordent parfaitement
avec la déposition du sieur Sainte-James.
<i Tant que le procès est resté en cet état, la défense
de M. le cardinal ne pouvait l'excuser. Inutilement
alléguait-il l'erreur et la séduction. On lui répon-
dait : l'erreur est invraisemblable, d'ailleurs elle
n'est pas prouvée; la dame de la Motte vous dément;
la scène de la terrasse {lisez du Bosquet) est fabu
leuse; elle est attestée par la demoiselle Oliva, mais
son témoignage est aussi suspect que le vôtre. Mais,
depuis que le sieur Yillette est arrêté, il est cons-
tant : 1° qu'il est l'auteur du faux; — 2° que la
scène de la demoiselle d'Oliva est vraie; — 3° que,
pour séduire le cardinal, il a écrit, sous la dictée de
la dame La Motte, différentes lettres qu'elle a
envoyées au cardinal comme écrites par la reine.
« Dès ce moment, la séduction alléguée par le
cardinal peut paraître établie. S'il a été séduit, son
délit n'est plus un faux, c'est une offense, un
manque de respect aux personnes sacrées du roi
et de la reine, un abus monstrueux du nom de la
reine et d'une signature fausse qu'il a attestée véri-
table.
H Ces considérations font penser qu'il est impos-
sible d'aller jusqu'au blâme, et encore moins au
bannissement à perpétuité, qui emporte mort civile
et entraînerait la vacance des bénéfices consisto-
riaux dont le cardinal est pourvu. »
Pour comprendre le jugement qui va être rendu,
il faut se rappeler qu'il y avait en ce temps une
304 L'AFFAIRE DU COLLIER.
nuance dans racquitlement. La « dc'charg-e traccu-
sation » proclamait la complète innocence de l'ac-
cusé, c'était la pleine réhabilitation après les griefs
qui avaient été formulés. Le u hors de Cour » au
contraire, proclamait qu'il n'y avait pas eu assez de
preuves pour asseoir une accusation. Cette solu-
tion conservait quelque chose de fâcheux pour
l'accusé et faisait considérer que son honneur
n'était plus intact.
La lecture des pièces ayant été terminée le 29 mai,
le Parlement s'assembla le 30 pour l'audition des
accusés. Dans la nuit du 29 au 30, ceux-ci avaient
été transférés de la Bastille à la Conciergerie. Les
fonctions de procureur général étaient remplies par
Joly de Fleury. Il donna lecture de ses conclusions.
Joly de Fleury demanda que la pièce signée
« jMarie-Antoinotte de France » fût déclarée frau-
duleusement falsifiée ; il réclama contre le comte de
la Motte, contumace, et contre Villette la peine des
galères à perpétuité; contre la comtesse de la
]Motte la peine du fouet, la marque au fer brûlant
sur les épaules et la détention perpétuelle à la Sal-
pétrière; quant au cardinal, l'organe du ministère
pidolic conclut (pie, dans le délai de huit jours, il se
vendît à la Grand'Chambre pour y déclarera haute
voix que, témérairement, il avait ajouté loi au
rendez-vous du Bos({uet, (pTil avait contribué à
induire en erreur les marchands en leur laissant
croire (|ue la reine avait connaissance du marché,
déclarai qu'il s'en repentait et demandait ])ardonau
LE JUGEMENT. 305
roi et à la reine; qu'il fût en outre condamné à se
défaire de ses charges, à faire aumône aux pauvres
et à se tenir toute sa vie éloigné des résidences
royales.
Joly de Fleury avait rédigé ses conclusions con-
trairement à lavis de l'avocat général Séguier auquel
Tusage lui avait commandé de les soumettre. A
Ipeine eut-il terminé que Séguier se leva. Ce fut une
scène dont la violence fit voir dès l'abord où les
passions étaient montées. Séguier émit l'opinion
d'acquitter purement et simplement le cardinal. Et
s'adressant à Joly de Fleury :
« Prêt à descendre au tombeau, vous voulez
couvrir vos cendres d'ignominie et la faire partager
aux magistrats 1
— Votre colère, monsieur, ne me surprend point,
répond le procureur général. Un homme voué au
libertinage comme vous, devait nécessairement
défendre la cause du cardinal.
— Je vois quelques fois des filles, réplique Séguier.
Je laisse même mon carrosse à leurs portes C'est
aiTaire privée. Mais on ne m'a jamais vu vendre bas-
sement mon opinion à la fortune. »
Le procureur général était interloqué et demeura
bouche bée.
Rétaux de Villette ouvrit la série des interroga-
toires. Il parut vêtu en habit de soie noire. Très
franchement, il fit l'aveu de la part qu'il avait prise
aux intrigues de Mme de la Motte. C'est lui qui
avait tracé les mots « Marie-Antoinette de France »
au bas du fameux contrat. Mais il argua de sa
bonne foi. En écrivant ces mots, dit il, il ne croyait
pas contrefaire la signature de la reine qui, en etîet,
2U
306 L'AFFAIRE DU COLLIER.
Désignait pas ainsi. « Cet homme, qui est très vif,
prévenait mêiiie les questions avant qu'elles fus-
sent achevées avec l'air et le ton de la plus grande
exactitude. »
A Rétaux de Villette succéda la comtesse de la
Motte. Elle avait un chapeau noir, garni de « blon-
des » noires et de rubans à nœud; une robe et un
jupon de satin gris bleuâtre, bordés de velours noir;
une ceinture de velours noir garnie de perles d'acier,
et, sur les épaules, un mantelet de mousseline
brodée, chevillée de malines. Elle regarda l'assem-
blée d'un œil hautain. Ses lèvres avaient un sou-
rire dur. Quand elle aperçut la sellette, siège d'igno-
minie, où les sergents lui dirent qu'elle devait
s'asseoir, elle eut un mouvement de recul et la rou-
geur lui monta au front; mais bientôt elle s'y fut
arrangée avec tant de grâce, ordonnant les plis de
sa robe, qu'il semblait qu'elle fût dans un salon
agréablement assise en une bergère. Elle parla
d'une voix nette, sèche, précise : les phrases sem-
blaient découpées au couteau. Elle commença par
déclarer qu'elle allait confondre un grand fripon. Il
s'agissait du cardinal. Elle étonna par sa présence
d'esprit. Interrogée par un conseiller clerc qu'elle
avait appris ne lui être pas favorable, elle déclara :
« Voilà une demande bien insidieuse. Je vous con-
nais, monsieur l'abbé. Je m'attendais que vous
me la feriez. Je vais y répondre. « « La femme
La Motte, note l'un des assistants, a paru avec un
ton d'assurance et d'intrépidité, avec l'œil et la con-
tenance d'une méchante femme que rien n'étonne;
mais elle s'est fait écouter parce qu'elle parle sans
l'air d'enibarras. Elle s'attachait plus aux probabi-
LE JUGEMENT. 307
lifés qu'aux faits et surtout à l'impossibilité qui est
au procès de montrer des lettres, des écrits et
toutes les preuves matérielles qu'on désirerait y
voir. Je ne crois pas que cette femme qui a de la
tournure, des grâces et de l'élévation, ait pu inté-
resser personne, parce que son procès est trop
clair. « Su])itement Jeanne changea de manière : à
une question relative à une prétendue lettre de la
reine au cardinal, elle répondit qu'elle garderait le
silence pour ne pas offenser la reine.
« On ne peut offenser Leurs Majestés, objecta le
président, et vous devez toute la vérité à la jus-
tice. »
Alors elle dit que la lettre en question commen-
çait par ces mots : « Je t'envoie », ajoutant que le
cardinal lui en avait montré plus de deux cents à lui
écrites par la reine, où elle le tutoyait, et dont plu-
sieurs donnaient des rendez-vous où, à la plupart
des guets, la reine et Rohan se seraient effective-
ment rencontrés.
Ce fut, à ces mots, parmi les magistrats, presque
une clameur. Quoique la plupart des juges fussent
« de l'opposition », de tels propos révoltaient leurs
ronsciences d'hommes et de citoyens. Et c'est à
jieine s'ils purent retenir leur indignation quand la
comtesse leur fit en se retirant une succession de
révérences, avec des sourires provocants et railleurs.
A peine fut-elle sortie qu'on enleva la sellette.
Le cardinal fut introduit. Il était vêtu d'une longue
robe violette, le deuil des cardinaux : calotte rouge
sur les cheveux gris, bas et talons rouges et un
petit manteau de drap violet doublé de satin rouge;
la moire bleue du cordon du Saint-Esprit et la
308 l'affaire du collier.
croix épiscopale à une chaîne d'or. Il élail très
pâle, très fatigué, très ému; ses paupières pesaient
lourdement sur les yeux d'un bleu éteint. Ses
jambes fléchissaient et des larmes mouillaient ses
joues. Plusieurs conseillers « voyant son extérieur
soulTrant et altéré » proposèrent : « M. le cardinal
paraît se trouver mal, il faut le faire asseoir. » Et
le Premier Président le fit asseoir à l'une des extré-
mités du banc où se plaçaient messieurs des
Enquêtes quand ils venaient siéger. Son interroga-
toire dura plus de deux heures. « Il parla, dit IMer-
cier de Saint-Léger, avec beaucoup de grâce et de
force. » Il imposait par sa physionomie et son ton de
noblesse, il intéressait « par son air de candeur » et
son c( courage modeste ». En se retirant, il salua la
Cour. Son expression était indéfinissable de lassitude
et de tristesse. Tous les magistrats lui rendirent
son salut. « Le grand banc même se leva, ce qui est
une distinction marquée. »
Les juges étaient encore tout impressionnés de
cette comparution émouvante, quand fut appelée
Nicole d'Oliva. Mais l'huissier revint seul : l'accusée
donnait le sein à son nouveau-né. Elle priait hum-
blement Nos Seigneurs du Parlement de vouloir
bien patienter quelques minutes, que son fils eût
terminé son repas. « La loi se tut devant la nature, »
disent les procès-verbaux. Les Grand'Chambre et
Tournelle s'empressèrent de répondre qu'elles accor-
daient à la jeune mère tout le temps qu'elle juge-
rait nécessaire. Enfin elle enira. Le désordre de sa
parure toute simple, ses longs cheveux châtains
s'échappant d'un petit bonnet rond, et ses larmes,
son trouble, son abandon, rehaussaient sa grâce et
LE JUGEMENT. 300
sa beauté. M. de Berti^nières, <[ni avait une galerie
(le tableaux, })eusait à la Cruche cassée, de Greuze,
exposée à Fun des derniers Salons, et l'abl)é Sabatier,
son voisin, à qui il en fit la remarque, fut aussitôt
de son avis. Aussi, à peine la belle enfant send)la-
t-elle devoir se trouver mal, que déjà la plupart
des membres de l'austère tribunal étaient debout
pour la recevoir. Il lui fut, d'ailleurs, impossible
de prononcer une seule parole en réponse aux ques-
tions qui lui furent posées : les sanglots s'étoulTaient
dans sa gorge. Il y en avait là plus qu'il n'en fallait
pour convaincre surabondamment les magistrats de
son innocence. Elle se leva pour se retirer « et
fut accompagnée, dit Mercier de Saint-Léger, des
marques de l'intérêt le plus vif ».
Entin paraît Cagliostro. Avec lui, la scène change.
Il est fier et triomphant dans son habit de taffetas
vert brodé d'or. Il secoue gaiement les tresses de
ses cheveux qui lui tombent en petites queues sur
les épaules. A la première question :
« Oui êtes-vous, d'où venez-vous?
— Un noble voyageur, » répond-il d'une voix de
clairon.
Et, parmi les éclats de rire, tous les fronts se
dérident.
Il n'attend pas une question nouvelle, mais déjà
s'est lancé dans une tonitruante improvisation,
racontant l'histoire de sa vie avec des traits abra-
cadabrants, dans un jargon où toutes les langues
sontre-croisent, le latin, l'italien, le grec, Tarabe,
et d'autres langues encore (pii n'ont jamais existé.
Son air, ses gestes, sa vivacité — véritable char-
latan de foire dévelop[)ant son boniment sous le nez
310 L'AFFAIRE DU COLLIER.
(les badauds béais — amusent le Parlement autant
que ses boutades. Quand le président lève la séance,
il est sur le point de lui adresser des félicitations
sur son esprit et sa bonne humeur.
Vers six heures, les accusés quittent le grefl'e
pour retourner à la Bastille. On est obligé de faire
passer les voitures qui les conduisent par la cour
de Lamoignon. Les noms du cardinal et de Caglios-
tro emplissent les airs avec des acclamations enthou-
siastes et des vœux pour leur liberté. Le cardinal
en est presque un peu elTrayé et salue d'un air de
contrainte. Cagliostro, lui, est à son affaire. Il
s'agite, lève les bras, jette son chapeau que mille
mains se disputent, amuse prodigieusement la foule
par toutes sortes de contorsions.
Le mercredi, 31 mai, est la séance du jugement.
Elle doit s'ouvrir à six heures du matin. Dès cinq
heures, toutes les salles du Palais, les rues avoisi-
nantes sont bondées de monde. La foule, compacte,
est agitée de remous. Les clameurs arrivent par
masses successives comme des vagues sonores. Le
guet à pied et à cheval de la garde de Paris circule
dans le pourtour du Palais, depuis le Pont Neuf jus-
qu'à la rue de la Barillerie. Spectacle que nous con-
naissons. Dès cinq heures du malin, les membres
des familles Rohan-Soubise et Lorraine, hommes et
femmes, au nombre de dix-neuf personnes, Mme de
Marsan , Mme de Brionne , le prince Ferdinand
archevêque de Cambrai, le prince de Montbazon,
se sont placés à la porte de la Grand'Ghambre, vêtus
LE JUGEMENT. 311
de deuil. Mme la comtesse de Rochefort-Breteull
n'était pas venue; mais « elle avait fait dire qu'elle
avait colique. » Mme de Brionne u avait pris son
grand air. » Elle sortait de chez le Premier Prési-
dent auquel elle avait fait une scène terrible, lui
disant que l'on savait bien qu'il était vendu à la
Cour. Bientôt les magistrats paraissent. Les Rohan-
Soubise et Lorraine leur font la révérence, à mesure
qu'ils passent devant eux, « Ils n'ont employé
d'autres sollicitations que celles d'un silence morne
où l'on voyait leur désespoir. Cette manière de solli-
citer, si noble et si douce à la fois, de deux maisons
aussi illustres, a fait plus d'impression sur les juges
que celle que l'éloquence aurait pu dicter. » La
séance est ouverte à six heures.
Chaque conseiller se prononça à haute voix en
motivant son jugement.
Le Parlement commença par déclarer le mot
« approuvé », répété six fois en regard de chacune
de^ clauses du contrat passé avec les joailliers, et
la signature << Marie-Antoinette de France », faus-
sement écrits et faussement attribués à la reine.
Puis, par ce tribunal, où déjà les passions poli-
tiques étaient entrées et divisaient les conseillers
en partis hostiles, à l'unanimité des soixante-quatre
magistrats présents, la comtesse de 'Valois fut
déclarée coupable. Quand il s'agit de prononcer la
peine, deux des magistrats, Robert de Saint- Vincent
et Dionys du Séjour — d'autres disent MM. Delpech
et Amelot, — opinèrent pour la peine de mort . C'était
une manœuvre des amis du cardinal : car la peine
était inapplicable; mais les conclusions obligeaient
les conseillers clercs de se retirer, le ciractèrc
312 L'AFFAIRE DU COLLIER.
ecclésiastique ne leur permettant pas de siéger dans
une aflaire où était proposée la peine capitale. Or,
parmi les treize conseillers clercs, seuls les abbés
Sabatier et Terray étaient favorables à Rohan. Le
nombre des opinants se trouva ainsi réduit à qua-
rante-neuf. Les juges se mirent d'accord sur la
condamnation ad omnia citra moiiem, c'est-à-dire
sur la pénalité la plus forte avant la peine de mort.
Jeanne de Valois de Saint-Rémy , comtesse de la
jMotte et de la Pénicière, fut condamnée, à Funani-
mité des voix, à être fouettée nue par le bourreau,
marquée sur les épaules de la lettre V (voleuse),
enfermée à la Salpêtrière pour le reste de ses jours
et à voir tous ses biens confisqués. Le comte de
la Motte fut condamné aux galères perpétuelles,
Rétaux à Texil hors du royaume. Nicole d'Oliva fut
mise hors de Cour : c'était, ainsi qu'il a été dit,
l'acquittement avec une nuance de blâme, « attendu,
notent les jorocès-verbaux, que quoique innocente
dans le fond, il a été regardé comme juste qu'il lui
fût imprimé cette tache pour le crime purement
matériel qu'elle avait commis en se substituant à la
personnalité de la reine dans une scène d'escro-
querie. » Cagliostro fut déchargé de toute accusation.
La bataille entre les deux partis fut livrée au sujet
du cardinal. Les conseillers rapporteurs, Titon de
Villotran et Du Puis de Marcé, se rangèrent aux con-
clusions du procureur du roi. Boula de Montgode-
froy, consulté le premier comme doyen de l'assem-
blée, se prononça au contraire pour l'acquittement
pur et simple et la décharge de toute accusation.
Il avait apporté son avis tout rédigé. On disait que
son neveu, trésorier de la Grande Écurie, avait été
LE JUGEMENT. 313
menacé de se voir enlever quatre chevaux si son
oncle opinait contre le cardinal. Robert de Saint-
Vincent, violent ennemi de la Cour, ami personnel
de Tarsfet — honnête homme au demeurant —
parla également pour la décharge pleine et entière;
il parla avec force, avec éloquence, « très longtemps
et très bien », ses paroles firent sensation. « Il eût
été à désirer, dit-il, pour tout le corps de la magis-
trature, que les conclusions de M. le procureur du
roi n'eussent jamais été prononcées. Je naurais
pas à discuter tous les défauts qui les dégradent. »
Puis, élevant la voix : « Depuis quand des conclu-
sions ministérielles sont-elles admises par des magis-
trats? » Et comme ces paroles, qui retentissaient
pour la première fois dans l'enceinte de la justice
en France, soulevaient une légère rumeur : « Oui,
messieurs, je dis « ministérielles ». Jamais elles n'ont
été rédigées au parquet. Ce ne sont pas là des con-
clusions faites par un magistrat, elles sont trop
opposées aux lois, au bon ordre, et jamais le Parle-
ment n'en a entendu qui fussent aussi peu con-
formes à ses principes. » Et l'orateur combattit avec
vivacité la pensée de prononcer la moindre peine
infamante contre le prince de Rohan ; il avait été
dupe, cruellement dupe, et la magistrature ne pou-
vait punir quand la bonne foi était reconnue entière.
« L'opinion de Fréleau a été belle et noble, d'une
éloquence froide mais sentimentale ; celle de dOu-
tremont a été circonstanciée, suivie, raisonnée, si
vive et si touchante qu'il a tiré des larmes des yeux
de ceux qui étaient d'avis contraire à lui. u C'est
« linnocence que je défends, messieurs, et comme
« homme et comme juge, et j'en suis si pénétré que
314 L'AFFAIRE DU COLLIER.
«je me ferais hacher pour la soutenir. » L'excel-
lente réputation dont d'Outremont jouit au Palais a
contribué encore à faire valoir sa cause. Bertignières
a parlé avec sagesse, mais avec infiniment d'ordre » •.
Le Premier Président d'Aligre se rangea, sans
plus, à Tavis du procureur. Sil eût pris la parole
pour motiver son jugement, ainsi que le firent la
plupart des membres de l'assemblée, il eût vraisem-
blablement amené plusieurs des niagistrats à sa
manière de voir, mais récemment la Cour l'avait
indisposé et il ne crut pas devoir mettre son
influence à son service.
Finalement, après dix-sept heures d'opinions,
l'assemblée se prononça sur les dix heures du soir.
Le cardinal-prince de Rohan était entièrement
déchargé de toute accusation, à la majorité de
vingt-six voix contre vingt-deux qui avaient voté le
« hors de Cour ». Il y avait eu quarante-neuf
votants; mais deux voix s'étaient confondues pour
cause de parenté.
1. Notes quotidiennes pour les avocats du cardinal de Rohan, doss.
ms. Target, Bibl. v. de Paris, réserve.
XXXIV
TRIOMPHE POPULAIRE
Pour les acquittés la soirée fut triomphale. Une
foule immense se pressait aux abords du Palais. De
larges clameurs : « Vive le Parlement ! Vive le car-
dinal innocent! « passaient par les rues. Les pois-
sardes de la Halle se tenaient en groupe dans la
cour du Mai avec des bouquets de roses et de jas-
mins. Elles arrêtaient au passage les magistrats qui
leur étaient désignés, et qui devaient, bon gré mal
gré, se laisser serrer par leurs bras robustes sur
leurs fortes poitrines.
Le marquis de Launey, gouverneur de la Bastille,
ayant reçu ordre de reconduire Rohan dans la
prison du roi, le cardinal y fut entraîné par un ilôt
de dix mille personnes, dans un tumulte assour-
dissant, et, durant plus d'une heure, les murs de la
forteresse renvoyèrent l'écho des acclamations popu-
laires.
« Les juges se séparent, dit Cagliostro, l'arrêt est
rendu. Il vole de bouche en bouche. Les membres
du Parlement, entourés, pressés, applaudis, sont
couronnés de fleurs. Une acclamation universelle
3IG L'affaire du collter.
s'élève, et le prélat, couvert de la pourpre romaine,
est reconduit en triomphe jusqu'aux portes do la
Bastille, qui s'ouvrent pour le recevoir, mais qui,
bientôt, s'ouvriront pour le rendre aux vœux d'un
public sensible qui partage sa gloire, après avoir
partagé ses malheurs. »
On voulait illuminer, mais la police l'interdit.
« Je ne sais pas où le Parlement se serait enfui,
s'il avait mal jugé, » dit Mirabeau, qui alors parta-
geait les passions de la foule. Il ajoute, pensant à
la cour de "Versailles : « L'épreuve est dure, mais
décisive ; » il conclut par ces craintes prophétiques :
« Puissent d'autres passions n'en pas abuser! »
Le lendemain, le cardinal et Cagiiostro sortirent
delà Bastille *. La plume de Cagiiostro a laissé de
sa délivrance une relation dont il ne serait pas
permis d'affaiblir la saveur :
« Je quittai la Bastille vers onze heures et demie
du soir. La nuit était obscure, le quartier que j'ha-
bite peu fréquenté. Quelle fut ma surprise de m'en-
tendre salué par huit ou dix mille personnes -. On
avait forcé ma porte. La cour, les escaliers, les
appartements, tout était plein. Je suis porté jusque
dans les bras de ma femme. Mon cœur ne peut
suffire à tous les sentiments qui s'en disputent
l'empire. Mes genoux se dérobent sous moi. Je
1. nSô, 1" juin. Ordre de Breteuil au gouverneur de la Bastille
de laisser sortir le soir le cardinal de Rohan et Cagiiostro, en leur
disant que la volonté du roi était qu'ils restassent chez eux et n'y
reçussent que leurs parents et gens d'alfaires. Bibl. de l'Arsenal, nis.
Bastille. 1-M57, f. 69.
2. Confirmé par Hardy (1786, 1'' juin), et par le Bachaumont, XXXII,
84-85.
TRIOMPHE POPULAIRE. 317
tombe sur le parquet sans connaissance. Ma femme
jette un cri perçant et s'évanouit. Nos amis trem-
blants s'entassent autour de nous, incertains si le
plus beau moment de notre vie n'en sera pas le der-
nier. L'inquiétude se communique de proche en
proche, le bruit des tambours ne se fait plus
entendre. Un morne silence a remplacé la joie
bruyante. Je renais. Un torrent de larmes s'échappe
de mes yevix, et je puis enfin, sans mourir, presser
contre mon sein.... Je m'arrête. 0 vous! êtres privi-
légiés, à qui le ciel fit le présent rare et funeste d'une
âme ardente et d'un cœur sensible, vous qui con-
nûtes les délices d'un premier amour, aous seuls
pouvez m'entendre ; vous seuls pouvez apprécier ce
qu'est après dix mois de supplice le premier instant
de bonheur! »
Le 2 juin, de grand matin, autour des palais
Rohan et Soubise, et rue Saint-Claude, la foule se
pressait, compacte. Cagliostro dut se montrer sur
la terrasse des boulevards, et le cardinal, bien qu'en
bonnet de nuit et en veste blanche, dut apparaître
aux fenêtres de l'Hôtel dé Strasbourg, par-dessus
les jardins : « Vive le Parlement ! Vive le cardinal! »
XXXV
LA DOULEUR DE LA REINE
Tandis qu'autour de Rohan et de Cagliostro tout
Paris faisait retentir des cris d'allégresse, cette
joie bruyante avait un douloureux contre-coup à
Versailles. Vaguement, elle comprenait, la pauvre
reine, que ce n'était pas tant la victoire de Rohan
que sa défaite et son humiliation à elle que le peuple
célébrait. De combien était-elle tombée dans son
affection depuis le jour où, dauphine, au bras de
son mari, elle faisait sa première visite à ses chers
Parisiens, dont les témoignages d'enthousiasme et
de tendresse lui arrachaient la lettre si émue que
nous avons citée !
« N'y a-t-il donc personne, s'écrie IVP Labori,
pour crier à la foule implacable qu'il y a des crimes
impossibles et que la reine de France ne se vend
pas pour un bijou *? »
« Le roi entra, écrit Mme Campan, et me dit :
« Vous trouverez la reine bien affligée. Elle a de
« grands motifs de l'être; mais quoi! ils n'ont voulu
1. Discours à la Confcronco des avocats, % nov. 1888.
320 L'AFFAIRE DU COLLIKU.
« voir dans cette atTaire que le prince de l'Église et
« le prince de Rohan, tandis que ce n'est qu'un
« besogneux d'argent (je me sers de sa propre
<( expression) et que tout ceci n'était qu'une res-
« source pour faire de la terre le fossé et dans
w laquelle le cardinal a été escroqué à son tour.
« Rien n'est plus aisé à juger et il ne faut pas être
« Alexandre pour couper ce nœud gordien. » La
douleur de la reine fut extrême. Elle était dans son
cabinet et pleurait :
« Venez, me dit-elle, venez plaindre votre reine
outragée et victime de cabales et de l'injustice.
Mais, à mon tour, je vous plaindrai comme Fran-
çaise. Si je n'ai pas trouvé de juges équitables dans
une affaire qui portait atteinte à mon caractère, que
pouvez-vous espérer si vous avez un procès qui
touche à votre fortune et à votre honneur? »
Et, à son amie, la duchesse de Polignac, Marie-
Antoinette écrivait :
Venez pleurer avec moi, venez consoler mon âme, ma
chère Polignac. Le jugement qui vient d'être prononcé est
une insulte alïreuse. Je suis baignée de mes larmes, de
douleur et de désespoir. On ne peut se flatter de rien
quand la perversité semble prendre à lâche de rechercher
tous les moyens de froisser mon âme. Quelle ingratitude!
Mais je triompherai des méchants en triplant le bien que
j'ai toujours tâché de faire. Il leur est plus aisé de m'af-
fliger que de m'amener à me venger d'eux. Venez, mon
cher cœur.
La reine, et le roi sous l'influence de la remc,
n'avaient pu croire et ne croyaient pas encore que
le cardinal fût innocent de l'escroquerie.
Il est vrai que le procès tout entier eût dû être envi-
LA DOULEUR DE LA REINE. 321
sai^'^é (run puinl de vue plus iinpoi'Iant. « Le grand
l'ait, dit très justement Beugnot, qui dominait toute
raiïaire, était celui-ci : que M. et Mme de la Motte
avaient eu laudace de feindre la nuit, dans un des
bosquets de Versailles, la reine de France. La
femme du roi avait donné rendez-vous au cardinal
de Rohaii, lui avait parlé, lui avail remis une rose
et avait souiTert que le cardinal se jetât à ses pieds.
De son côté le cardinal, grand-officier de la Cou-
ronne, avait osé croire que ce rendez-vous lui avait
été donné par la reine de France, par la femme du
roi, il s'y était rendu, en avait reçu une rose et
s'était jeté à ses pieds. C'était là qu'était le crime,
dont le resi)ect de la religion, de la majesté royale
et des mœurs, au dernier point outragées, provo-
quaient à l'envi la punition. »
î[
1
I
XXXVl
LES MAGISTRATS
Les conclusions de Joly de Fleury, procureur
général, étaient équitables assurément et modérées.
Mais on avait vu des princes du sang solliciter
contre la reine. Galonné était à la tète du ministère
qui avait alors la plus grande action, le contrôle
général des finances. Il ne pardonnait pas à !\larie-
Antoinetle l'opposition qu'elle lui avail laite pour
lui barrer le chemin du pouvoir, ni le jugement
sévère qu'elle portait sur lui : un habile intrigant.
Il recourut dans ce procès à toute son activité, à ses
relations, aux moyens redoutables dont il disposait.
Il fut secondé par son ami, l'habile et intelligent
Lenoir, bibliothécaire du roi, sorti de la lieulenance
de police le ,'ÎO juillet 178ri, et qui attriltuait à la
reine son dé[)art. Il fut secondé par la famille de
Maurepas, qui n'oubliait pas que Marie-Antoinette,
lors de la rentrée du ministre au pouvoir, au
moment où Louis XVI était monté sur le trône,
avait soutenu de toute son ardeur la candidature de
Choiseul. .Mercy-Argenteau, lié de longue date avec
le Premier Président d'Aligre, lequel connaissait si
324 L'AFFAIRE DU COLLIER,
bien « sa compagnie )), envoie à Kaunitz une très
intéressante notice sur les motifs qui déterminèrent
les magistrats favoral:»lcs à Rohan : « Sans le secours
de linlrigue et de beaucoup d'argent, le cardinal
aurait été entaché. La légèreté et l'indiscrétion de
ce pays-ci ont facilité les moyens de savoir les noms
des juges opinants et les motifs qui ont déterminé
leur avis. »
Le président de Lamoignon, qui occupait au Par-
lement une situation considérable et entraînait tou-
jours à son opinion les présidents Saron et de Saint-
Fargeau et I\I. de Glatigny, était l'ami personnel de
Lenoir qui l'avait rapproché du contrôleur général.
Le président de Gilbert était dévoué à C.alonne, qui
Ini avait acheté, pour le roi, sa terre de Saint-Etienne;
le président Lepeletier de Rosambo, ruiné, « faisait
beaucoup de demandes d'argent au département de
la Finance ». Boula de Montgodefroy avait son
neveu dans la dépendance du contrôleur général.
Oursin était cousin de Lenoir et tout dévoué à
Galonné, non moins que Pasquier, qui demandait
au contrôleur la remise des droits que son fils avait
à payer pour sa charge. Delpech était l'ami de
Galonné, et Barillon — qui avait coutume d'en-
traîner à son avis le conseiller Le Pileur — sollici-
tait du contrôleur la remise de sa capilation qu'il
n'avait point payée depuis plusieurs années.
D'autre part, le conseiller dOutremont était
(knoué à la comtesse jde Brionne, tante du cardinal,
et M. de Guillaume recevait des w bienfaits de la
maison de Rohan «. D'Outremonl entraînait le con-
seiller Langlois. 'SI. de Jonville était attaché aux
Soubise. Les Maurepas avaient déterminé Amelot.
LES -MACilSTllATS. 3;lo
El Tari^cl, lavocat du cardinal, qui occupai! alors
la première place au barreau parisien, avait pour
amis personnels Berlii;nières, Saiut-VincenI et Fré-
leau, lecpud entraînait le conseiller Laiul)erl. (Juant
à .M-M. !!( ron de la Michodière, Dnlmis et l)n|>(»it,
comme nous ne connaissons pas les niofils t[ui les
déterminèrent, tâchons de penser qu'ils jn.-^èrent
selon leur conscience.
Constatations précieuses. On n"a ceïsé de l'aire
grief à Marie-Antoinetle du ministère Galonné. Ce
financier frivole et prodigue aurait été Thomme de
la reine folle de plaisirs, dépensière et légère.
Ce n'est pus (kdonne que j'aime,
C'est l'or qu'il n'éporrjne pas...
fredonnait la rue.
Il est vrai (jue Marie-Antoinette s'est opposée à
l'enliée de Calonne aux atï'aires et qu'elle n'a cessé
de lui témoigner son mépris : qu'importe! Du pre-
mier jour Calonne a poursuivi la reine d'une haine
venimeuse, jus(prau dernier moment il s'est acharné
à sa perte : qu'importe!
Et tel était le pouvoir absolu de la monarchie de
l'ancien régime! îVous prenons cet exemple j)arce
qu'il est là, devant nous. L'honneur de la reine est
en jeu, la couronne peut être atteinte. Le roi confie
le soin du jugement à un tribunal dont aucun juge
n'est à sa nomination; à des magistrats sur lesquels
il ne peut rien et ne pourra jamais rien à aucun
moment de leur carrière, d'aucune façon; à des
magistrats qui, par esprit et i)ar tradition, lui sont
hostiles. Ainsi que le montre Beugnot, le procureur
du roi lui-même n'est pas, au Parl(?ment, librement
326 L'AFFAIRE DU COLLIER.
choisi par le roi. Mais, bien plus, voici même le con-
trôleur général, assisté du bibliothécaire du roi,
président au conseil de ses finances, avec l'argent
du roi, avec les places et les pensions du roi, sous
Tœil du roi, — qui combat directement, dans une
circonstance aussi grave, les intérêts du roi et son
autorité. Nul ne s'en étonne. Esl-il aujourd'hui gou-
vernement (jui ait le cœur de voir fleurir sous ses
yeux pareilles libertés?
Cependant le peuple chaulait :
Si cet arrêt du cardinal
Vous paraissait trop illégal,
Sachez que la finance,
Eh bien !
Dirige tout en France :
Vous m'entendez bien?
Si ces Messieurs du Parlement
Ont déboursé beaucoup d'argent
Pour acheter leur charge :
Eh bien !
Il revient pour décharge.
Vous m'entendez bien?
Et, de la rue voisine, proche le palais cardinal,
arrivait comme un écho :
Mais le pape, moins honnête,
Pourrait dire à ce nigaud:
Prince, à qui n'a point de tcle
Il ne faut point de chapeau!
XXXYII
ORDRES D'EXIL
La tristesse que Marie-Antoinette laissa paraître
après larrèt du Parlement en marqua la portée. Elle
s'en dit offensée et, par là même, en fît une offense.
Avec une joie secrète, les courtisans, les innom-
brables rivaux des Polignac, apportaient à la souve-
raine leurs compliments de condoléances. Une reine
qu'une décision judiciaire a pu atteindre n'est déjà
plus la reine.
Louis XVI, après avoir commis deux fautes —
livrer à la publicité l'intrigue du collier et ren-
voyer l'affaire au Parlement — , en commit une troi-
sième. La politique commandait de s'incliner avec
bonne grâce en répétant : « Nul n'est plus heureux
que moi de l'innocence du cardinal! » mais, pour
salislairc la reine, nerveuse et irritée, il charg(>a le
baron de Brcteuil de porter rue Vieille-du-Temple
une lettre de cachet qui exilait le prince Louis en
son abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, avec
ordre de se démettre de toutes ses fonctions et
dignités à la coin-. Rohan reçut son ennemi le 2 juin
et répondit avec hauteur. Il obéira au roi qui l'envoie
328 LAFFAIUE DU COLLIER.
en exil, mais il n'a pas allendu un ordre pour se
démeUre des charges dont il a fait parvenir à Ver-
sailles la démission dès le matin '. Rohan se mit en
route le lundi 5 juin dans une berline à six chevaux,
accompagné de son frère, Tarchevèque de Cambrai,
et de sou jeune secrétaire, Ramon de Carbonnièrcs.
Il élait suivi d'une autre berline, aussi à six chevaux,
et de cinq voitures portant ses l)agages et un nom-
breux domestique. Et, le voyant partir pour cette
abljave, les Parisiens de l'aire le caleml)0ur qui s'im-
posait : " Le Parlement Fa purgé, le roi l'envoie à
la Chaise. »
C'était une abbaye de bénédictins, où Rohan
arriva le 10 juin. Les gazettes de Hollande en don-
nèrent aussitôt la description :
« Située au bord de la rivière de Senoire, la Chaise-
Dieu est très bien bâtie entre deux collines, cou-
ronnée par les plus hautes montagnes. En hiver,
des monceaux de neige l'environnent. Elle sert de
retraite aux voyageurs égarés, que la cloche appelle
depuis quatre heures du matin jusqu'à huit heures
du soir, et qui reçoivent des religieux les soins tou-
chants de l'hospitalité. Quarante bénédictins, servis
par une quarantaine de valets, attendent, dans la
plus douce aisance, dans la sécurité la plus parfaite,
dans le bonheur le plus inaltérable; que la mort
vienne les surprendre. * »
Ces descriptions charmantes n'empêchaient pas la
noblesse de crier une fois de plus à la tyrannie.
Mme de Marsan se jeta aux pieds de la reine pour
1. La place de grand aumônier fut donnée à l'évêque de Metz, Laval
de Montmorency.
2. Gazette d'L'trecht, \',S6, 23 juin.
OltDRES n'EXIL. 329
obtenir au cardinal, qui souffrait du genou, une
antre résidence que « ce lieu alTrensement malsain ».
^ Le cardinal doit se soumettre aux ordres du roi,
dit la reine.
— Ce relus me lait comprendre combien ma per-
sonne est désagréable à Votre Majesté. C'est la der-
nière l'ois ([ue j'ai Ihonneur de me présenter devant
elle.
— Madame, je le regi'etterai. »
Mme de Marsan s'en l'ut trouver le roi, s'eil'orca
de l'émouvoir en lui rappelant avec quel soin elle
l'avait élevé. Louis XVI répondit (lu'il lui en était
très reconnaissant, mais que pour le moment il ne
pouvait rien changer à la punition du cardinal.
Rolian, en homme d'esprit, pril r;q»idement scm
parti de la situation nouvelle. Les chanoines du cha-
pitre noble de Brioude vinrent lui ofl'rir leurs meu-
bles les j)lus précieux. Ses moines, qui ne l'avaient
pas connu et le détestaient en raison même de son
absence, le voyant toujours aimable et de bonne
humeur, le prirent en alïection. Les jours passaient
en une tranquillité heureuse, quand ses parents et
amis arrivèrent à leurs fins et obtinrent un autre
oxil, en l'abbaye bénédictine de Noirmoutiers près
de Tours. Louis de Hohaii s'y rendit vers la fin de
septembre.
Cagliostro l'eçut, le même jour que le cardinal,
im « ordre de relégation ». Il était exilé du royaume
avec sa femme. On lui laissait quelques jours pour
mettre ordre à ses alTaires. Il se retira à Passy, d'où
il partit le 13 juin à destination de lioulogne-sur-Mer.
Le 1(), il s'embarquait pour l'Angleterre. Rétaux de
Villelte demoura à la ('.onci(>rgerie jusqu'au 21 juin.
330 l'affaire du collier.
Il avait craint les galères et il était tout heureux du
&ort qui lui était fait. Aussi à la Conciergerie amu-
sait-il les prisonniers de son violon dont il jouait à
merveille. On lui remit les effets et l'argent qu'il
avait déposés lors de son entrée à la Bastille. Le
21 juin, son frère, président de l'élection de Bar-sur-
Aube, alla le chercher. M" Jaillant-Deschainaits, qui
avait défendu Villette devant le Parlement, les reçut
le soir à dîner et, peu de jours après, le galant secré-
taire de î\lme de la Motte prit le chemin de l'Italie.
On se rappelle de quelle brutale façon l'inspecteur
Ouidor avait naguère entravé ce voyage d'agrément.
Dans la suite, à Venise, se promenant rêveur parmi
les belles fdles aux draperies voyantes, le long des
canaux noirs, "Villette composa et publia, en 1790,
une histoire du Collier' : une histoire à sa manière,
en réalité un libelle abominable où il ramasse ou
invente contre la reine et Mme de Polignac les plus
sales et misérables calomnies.
Quant à Nicole d'Oliva, tel avait été son succès
de grâce et de séduction, que les jeunes gens s'em-
pressèrent de toute part. Elle donna d'abord la pré-
férence à son avocat. M'' Blondel, et alla demeurer
chez lui, rue Beaubourg. Mais sa santé était altérée.
Elle avait été secouée de trop d'émotions, la pau-
vrette, depuis quelques mois! L'air de la campagne
1. M(':moii-es hisloriques des intrigues de la Cour et de ce qui s'est
passr entre la reine, Mme de la Motte et le comte d'Artois. Venise, HOO,
in-8.
ORDRES D'EXIL- 331
lui fut recommandé. Elle fut reçue chez son tuteur
au village de Passy. Labbé Georgel ne peut con-
tenir son indignation. « A sa sortie de prison,
écrit-il, il s'est trouvé, à la honte de nos mœurs,
plusieurs rivaux pour l'épouser. » Colette choisit
celui qui était le père du petit Jean-Baptiste né dans
la Bastille. Le 24 avril 1787, elle épousa, en l'église
Saint-Roch, Jean-Baptiste-Eugène Toussaint de
Beausire, fils du lieutenant de roi au grenier à sel.
XXXVIII
BETTE D'ÉTIENVILLE ROMANCIER
C.opoiitlaiil l)t>lte trEticnvillo, bourt^-eois de Saint-
( )mer, dans la prison dn Cliàlrirl, allcndait ({uc son
dilléiond avec les horlogers Loque el A'nneher et
autres fournisseurs, fût réglé par les juges. Au
commencement de juillet on avait enfin pu mettre
la main sur son ami le baron de Pages, décrété par
le lieutenant criminel depuis plus de huit mois.
On l'avait attiré dans les jardins du Palais-Royal
— tout se faisait alors au Palais-Royal — sous
prétexte de lui faire voir quelqu'un qui désirait
lui être utile. De Fages fut écroué à la Concier-
gerie. La sentence du Chàtelet intervint le 23 jan-
vier 1789. D'Etienville et de Fages étaient lun
et lautre condamnés au blâme, d'Etienville par
surcroît en trois livres damende et de Fages en
trois livres d'aumône pour les pauvres prison-
niers du Chàtelet. Dom Mulot ne fut qu'admonesté
et le comte de Précourt fut déchargé de toute accu-
sation. Le tribunal déclarait en outre d'Etienville
et de Fages débiteurs des marchands pour les
objets livrés par eux, avec faculté pour les mar-
334 l'affaire du collier.
chands d'cxcircr la conlrainlc par corps. Enfin los
Mémoires publiés par les deux compères devaient
êlre détruits. Le bourgeois de Saint-Omer et son ami
le baron s'en tiraient somme toute à bon compte.
Ils n'en firent pas moins appel au Parlement,
lequel les déchargea efTectivement de toute peine
alflictive. L'affaire fut de la sorte « civilisée » et les
accusés ne se trouvèrent plus qu'en présence d'une
créance des marchands qu'ils avaient escroqués
avec tant de bonne grâce et de bonne humeur.
Comme d'Étienville avait gagné passablement
d'argent av-ec ses mémoires — il en avait publié
trois coup sur coup, et son avocat n'en distribuait
aucun exemplaire gratuitement — il put rem-
bourser les marchands, du moins en partie, et fut
mis en liberté. Le baron de Pages introduisit une
requête à même fin. Les bijoutiers Locpie et
Vaucher firent di'lVuil et de Fages, à son tour, fut
rendu libre.
Aux débuts de la Révolution les deux amis sont
remis sous clé « pour dettes, avec une pension de
8 sols 4 deniers par jour ». Ils adressent une péti-
tion à l'Assemblée nationale, « qui se doit à elle-
même de lever la contrainte par corps ' ». Le placet
est renvoyé au comité des lettres de cachet. Les
terribles journées de septembre trouvent de Fages
et d'Étienville à IHôtel de la Force, mais ils échap-
pent à la mort et sont délivrés.
Le baron de Fages retourna à son domicile de
la rue du Bac, marché Boulainvilliers, où la déla-
tion ne tarda pas à le rejoindre. Une lettre ano-
1. A.ch. nat., D. V. 3,37, 18.
BETTE D ÉTIEXVILLE ROMANCIEll. 33o
nyme, en date du :2G ventôse (an II), jour de la fête du
pissenlit (16 lévrier 1794), le dénonce à la section
de Brutus du comité de surveillance révolutionnaire
comme « ci-devant noble et ci-devant garde du
corps du ci-devant Monsieur ». « Il semble et il n'y
a pas de doute, dit l'anonyme, qu'il doit avoir des
liaisons avec les traîtres, car il a tenu à ma femme
et à ma belle-mère des propos qui annonçaient la
conjuration dévoilée. » La lettre conclut : « Voilà
les instructions nécessaires pour faire connaître un
homme ingrat, sans honneur, un fainéant et, pour
tout dire en un mot, un noble du temps passé '. »
C'était très grave. La dénonciation fut transmise
par la section de Brutus à celle de la Fontaine de
Grenelle; mais en y arrivant elle n'était plus ano-
nyme. Les membres du comité avaient tous contre-
signé les déclarations d'un inconnu dont aucun
n'avait pu vérifier le témoignage. Ouadvint-il? Le
baron de Fages fut-il guillotiné?
Bette d'Étienville eut meilleure fortune , nonob-
stant deux nouvelles incarcérations à Besançon,
puis à Champlite, en 1793 et 1794. Il avait eu
ridée ingénieuse de réunir en six petits volumes
les trente-quatre principaux documents et mémoires
de l'affaire du Collier *. La collection eut du succès
et la vente en fut lucrative. Les mémoires (juil
avait rédigés pour le procès — aiictor et actor —
lui avaient révélé son talent d'écrivain et il mit à
1. Arcli. nat., F, /4';03.
•2. Collection complète de tous les Mémoires qui ont paru dans la fameuse
a/faire du Collier, avec tontes les pièces secrètes qui y ont rapport et qui
n'ont pas paru. Paris, 1780, 0 vol. in-18. Chaque « pamphlet « a une
pagination spéciale. La date, nSô, est celle de la premipre édition des
documents et non do cette réimpression. Nonobstant Tindication du
titre, la collection n'est pas complète.
336 L'AFFAIRE DU COLLIER.
contribution son imagination féconde pour enrichir
la littérature française de toute une série de romans,
chacun en deux ou trois volumes : les Sacrifices de
r Amour, la Prévention de la Marquise, Pauline ou
les heureux effets de la vertu, Pulchérie ou l'assas-
sinat supposé, Rosamonde ou le dévouement fdial,
l'Asile de l'enfance, l'Héroïsme de l'Amour, le
Triomphe de la vérité. Les romans furent eux aussi
accueillis avec faveur. On trouva plusieurs d'entre
eux dans la bibliolhèque de Marie-Antoinelte. La
Prévention de la Marquise eut les honneurs de plu-
sieurs éditions. En 1790, d'Étienville fit paraître un
journal, le Philanthrope, où il déploya le plus pur
humanitarisme révolutionnaire. Ensuite il devint —
on Icùt (h)nné en mille — adininistrateur général
de la Banque agricole. Pauvres agriculteurs! Aussi
la banque ne tarda-l-elle pas à être déclarée en fail-
litte et les scellés à être apposés sur les papiers du
ci-devant romancier. Il était prévenu « d'avoir cher-
ché par de fausses promesses et des espérances de
bénéfices chimériques à tromper le public et à
escroquer l'argent des actionnaires ». Mais, une
fois de plus, les tribunaux l'acquittèrent ^ S'éton-
nera-t-on qu'avec une telle expérience de la justice
Bette dÉtienvilie ait entrepris de réformer la légis-
lation française? Il répandit ses lumières sur ce
grave sujet en 1819, dans une Lettre aux Français.
Puis il voulut fonder une Université des arts méca-
niques (1825) et couronna sa carrière par une belle
dissertation sur VInviolcdiilité des propriétés ^ISiOj.
Peut-être eiit-il dû la commencer par la mise en
1. Moniteur universel, n97. 7 mars et 8 avril.
BETTE D'ÉTIENVILLE ROMANCIER. 337
pratique de ces nouvelles maximes. II termina ses
jours dans une affreuse misère : on a de lui des
lettres lamentables mendiant des secours comme
« vieil homme de lettres '. »
Ils finirent donc tristement, les gais compagnons,
enfants de bohème. Tout en leur tirant les oreilles,
remercions-les avec un sourire d'avoir animé cette
histoire de leur capricieuses drôleries. Bette d'Etien-
ville, bourgeois de Saint-Omer « vivant noblement
de ses biens », le baron de Fages-Ghaulnes, cadet
de Gascogne authentique, le comte de Précourt,
chevalier de Saint-Louis, « qui s'était trouvé dans
deux combats sur mer, à trois batailles, cinq sièges,
plus de vingt chocs et rencontres et qui avait fait
toute la guerre de Pologne où il avait commandé »,
sans oublier Dom iNIulot, chanoine régulier de Saint-
Victor, — auraient été dignes de lier partie sous la
plume de Lesage avec Gil Blas de Santillane, ou
d'animer de leurs cocasses fredaines les comédies
d'un Regnard.
1. Bctto d'Étienville luourut à Paris en 1830.
XXXIX
L'EXÉCUTION
Nous avons laissé Mme de la Motte à la Concier-
gerie, ignorante de son arrêt. Elle y était bien soi-
gnée par les concierges, les époux Hubert, de
braves gens. En apprenant Tacquittenient du car-
dinal, elle entra dans un tel accès de fureur qu'elle
saisit son pot de chambre et se le brisa sur la figure.
Ses membres frissonnaient. Le sang lui coulait du
visage. De ce jour, on fit coucher deux femmes
auprès d'elle.
Les magistrats avaient annoncé l'exécution de
l'arrêt pour le 13, mais elle n'eut pas lieu. Et les
nouvellistes de répéter que la comtesse serait gra-
ciée i)ar le roi; que la Cour avait décidément honte
de l'inicpiilé commise, que la reine rougissait de
1. Relation du iiltraire Nicolas Ruault, téinoin oculaire, rus. do la col-
lection Alf. Béf,'is. — Journal de Hardy, 21 juin 1786. — Correspondance
do Mme do Sabran, '21 juin 1786. — Bclation de l'exécution de l'arixt
rendu contre Mme de la Motte et autres condamnés dans l'affaire du
Collier, s. 1., 1786, pet. in-8 do 8 p. (C'est la réimpression d'une corres-
pondance do Paris en date du 21 juin, parue dans la Gazette de Lcyde
du 28 juin 1786). — Gazette d'Utrecht, 22 juin 1786. — Le Bachaumont,
22 juin 1786. — Gazette d'Amsterdam. 30 juin 1786. — Mercier de Saint-
Léger, toc. cit., p. 200-1. — Vie de Jeanne de Saint-Rémy, t. II.
340 L'AFFAIRE DU COLLIER.
laisser flétrir une innocente — sa victime. Le vent
est à présent fixé dans sa direction. Quoi que la
reine fasse ou ne fasse pas, quoi quil advienne, le
vent soufflera contre elle.
Le 19, on apprit que le procureur du roi avait
décidé l'exécution. Le lendemain une foule immense
se pressait dans les cours du Palais et aux abords.
Les croisées des maisons voisines étaient louées un
prix exorbitant, des échafaudages étaient dressés.
Mais la journée passa sans que les portes de la Con-
ciergerie s'ouvrissent devant Jeanne de Valois, et
les badauds, qui avaient fait le pied de grue durant
des heures, durent s'en retourner déçus. Le lieute-
nant général de police craignait l'affluence de la
populace.
Les magistrats, les avocats des accusés, étaient
accablés de sollicitations : chacun voulait connailre
l'heure exacte du supplice ; chacun voulait y assister.
« Je m'adresse à vous, écrit le duc de Grillon à
M'' Target, comme je m'y adresserais dans la plus
importante occasion de ma vie, quoique ce ne soit
qu'une envie de femme grosse. Le fait est d'en voir
fouetter une autre avec les verges que vous lui avez
préparées *. »
Le mercredi 21 juin, à cinq heures du matin,
Jeanne de Valois fut réveillée par le concierge. Elle
refusa de se lever, croyant qu'on la rappelait devant
la Cour : elle ne voulait plus répondre à ses juges
Après bien des instances, cependant, elle consentit
à passer un cotillon, un casaquin et à mettre ses
1 P-ilil. ilaiis^';i iivocat du XV/ll" sirrlr. rniiten;iiit lo iliscours ilo
M' UooUoi-lic sur Taryct. Paris, 1803.
L'EXÉCUTION. 341
bas. Dès qu'elle fut arrivée au seuil de la cour du
Mai, quatre bourreaux, des colosses, assistés de
deux valets, la saisirent, lui lièrent les mains et la
portèrent jusqu'au pied du grand escalier. M" Bre-
ton, greffier du Parlement *, lui dit de se mettre à
genoux pour entendre son arrêt. Elle change de
couleur. Un flot d'injures coule de ses lèvres. Elle
mord ceux qui l'approchent, déchire ses vêtements,
s'arrache les cheveux. Les bourreaux sont obligés
de la faire agenouiller de force, en lui mettant les
mains sur les épaules et l'un d'eux lui ayant donné
un grand coup sur les jarrets. Ils parviennent à la
maintenir, tant bien que mal, dans cette posture
durant la lecture de l'arrêt. Quand le greffier vint
au passage où il était dit qu'elle serait fouettée et
marquée, sa fureur éclata : « C'est le sang des Valois
que vous traitez ainsi ! » Et, s'adressant frémissante
aux passants que la cérémonie avait retenus : « Souf-
frircz-vous que l'on traite ainsi le sang de vos rois?
arrachez-moi à mes bourreaux! » « Elle jetait des
cris si terribles qu'on les entendait dans tout le
Palais. » — w Elle vomissait des injvn-es contre
tout le Parlement, le cardinal et encore quelqu'un
de plus sacré. » Elle voulait avoir la tête tranchée.
Puis elle tomba dans une sorte de prostration dont
elle sortit en entendant ({ue ses biens étaient confis-
qués.
Les exécutions se faisaient généralement vers
midi. Nul dans Paris n'avait prévu cette heure mati-
nale. Les échafauds élaient vides et les croisées
1. M' Frcnivn avait fait l'office de greffier durant la première partie
du procès du Collier ; M" Breton, son beau-frcre, lui avait ensuite suc-
cédé.
342 L'AFFAIRE DU COLLIER.
fermées. ]\Iais deux ou trois cents personnes, atti-
rées du voisinage, étaient là qui regardaient Jeanne,
avec un mélange d'horreur et de pitié. D'autres,
plus loin, se pressaient aux portes de la grande
grille qu'on venait de fermer. Deux gamins étaient
grimpés le long des barreaux et se tenaient accrochés
aux écussons fleurdelisés. Jeanne refusa de se
dévêtir. « Elle se défendait comme un lion, des
pieds, des mains, des dents, et de telle façon qu'ils
ont été obligés de couper ses vêtements et jusqu'à
sa chemise, ce qui a été de la plus grande indécence
pour tous les spectateurs. « On lui mit la corde au
cou. Quelques coups de verge furent appliqués sur
ses épaules qui se marbrèrent de lignes rouges.
Dans ce moment elle échappa aux mains de fer qui
la tenaient et se roula sur le sol dans d'affreuses
convulsions. « Le bourreau devait la suivre par
terre en proportion de ce qu'elle roulait. » Quand
on s'apprêta à lui imprimer sur les épaules la lettre
V, elle était couchée sur les dalles de la cour, au
pied du grand escalier, à plat ventre, son jupon
retroussé. « Elle découvrait tout son corps qui était
superbe et avait les plus belles formes, » note le
libraire Ruault, ravi de voir tout ça. Et devant l'éclat
de ces cuisses blanches, dans l'épouvante silen-
cieuse, un loustic lance une obscénité. La chair
délicate fume sous le fer rouge. Une légère vapeur
bleuâtre se mêle aux cheveux dénoués. Les yeux
injectés de sang semblaient sortir de la tête, les
lèvres grimaçaient atrocement. Tout le corps dans
ce moment eut une telle convulsion que la lettre
V fut appliquée la seconde fois, non sur l'épaule,
mais sur le sein, « sur son beau sein «, dit le libraire
L'EXÉCUTION. 343
Riiault. Jeanne eut un dernier soubresaut. Elle
tomba sur Tépaule de Tun des bourreaux et trouva
encore la force de le mordre, à travers la veste,
jusqu'au sang. Puis elle s'évanouit.
Une voiture de place, où montèrent avec elle un
clerc d'huissier et deux archers de robe courte, la
transporta à la Salpètrièrc. En route, elle chercha
à se précipiter par la portière.
Après avoir baigné d'eau de Cologne son visage
où le sable collait aux meurtrissures et réuni dou-
cement ses cheveux dans un petit Ijonnet rond, la
sœur officière fait panser ses plaies. Elle la revêt
d'une chemise de coton, très usée, douce à la peau,
et la ranime d'un bouillon chaud trempé de quel-
ques mouillettes. Ses boucles d'oreille en or, dites
« de mirza », lui sont retirées. On les pèse, et le
sieur Louis, secrétaire de l'Académie de chirurgie,
qui se trouvait par hasard à l'Hôpital, en offre
douze livres. A ce moment, Jeanne reprend ses
esprits :
« Douze livres, mais c'est à peine le poids de
l'or! »
Marché est conclu à dix-huit livres que le sieur
Louis tire de sa poche.
Et Jeanne est conduite en prison. On lui donne
une des trente-six petites loges particulières de six
pieds carrés : faveur dont elle est redevable à la
prisonnière cpii a bien voulu, pour elle, (|uilter sa
cellule! cl alh'r au dorloir commun où les détenues
coucliaicnt à six dans un mènu^ lil. u II faut savoir que
les malheureuses couchent })our la plupart sur unc^
même paillasse et (pfelles ne parviennent à en avoir
une pour elles senh^s (pie [)ar rang d'ancjennelé, ce
344 L'AFFAIRE DU COLLIER.
qui demande un temps considérable. Ainsi la pauvre
fille faisait le plus grand sacrifice. »
Avant midi, un détachement de robe courte s'en
fut place de Grève clouer, au poteau qui avait été
planté à cet effet, le placard où les passants purent
lire la condamnation aux galères perpétuelles
encourue par le comte de la Motte. Le 4 septembre,
le Domaine fit vendre, à Bar-sur-Aube, rue Saint-
Michel, les meubles, effets, argenterie et bijoux des
deux époux. Ce fut la fin du suppléip.ent aux
Mille et une Nuits.
\
XL
LA CRÉANCE DU COLLIER
Le premier soin du cardinal, quand il put. appli-
quer son esprit au règlement de ses alïaires, fut de
trouver les moyens d'indemniser les joailliers
Bôhmer et Bassengc du tort qu'ils avaient subi.
Ces deux négociants s'étaient fort mal conduits à
son égard durant le procès. Ils avaient vu que, le
Collier étant dispersé et les époux La Motte sans
ressources, leur créance ne conservait de valeur que
si elle était endossée au le cardinal, hypothéquant
ses immenses revenus. Aussi, dans leurs dépo-
sitions, s'efforcèrent-ils d'inculper le prince Louis
autant qu'ils le purent, l'accusant de s'être présenté
à eux comme chargé directement par la reine
d'acheter le bijou. « Ils me font parler comme agis-
sant directement, écrit le cardinal à IM'' Target, ils
me font dire que j'écrivais à la reine; tandis que j'ai
prouvé qu'ils ont toujours cru à un intermédiaire. »
— « Il faudra récuser Bassenge, note Target. Il
devrait être [)laignant, non témoin. Sa vérité est
trop suspecte, l'intérêt étant la mesure des actions
des hommes. Cet axiome, (pii n'est pas sans excep-
346 L'AFFAIRE DU COLLIER.
tion, s'applique ici, surtout à des marchands. La
conduite de cet homme est démontrée. On voit
comme il cherche à flatter M. le cardinal dans sa
déposition et comme il cherche à le faire trouver
coupable. Il faut dépecer cette déposition pour la
faire tomber. »
Interrogés séparément, Bôhmer et Bassenge,
mentant tous deux, en venaient à se contredire.
Bôhmer, averti, déclara alors que sa mémoire était
très faible, qu'il ne répondrait plus et s'en rapportait
à ce que dirait son associé '.
Vergennes ayant demandé aux joailliers leur pro-
curation pour revendiquer à Londres les diamants
provenant du collier, Bôhmer avait répondu le
4 octobre 1785 :
Monseigneur,
Il ne m'a pas été possible de satisfaire à la demande qui
m'a été faite de votre part de donner ma procuration pour
réclamer ou revendiquer à Londres des diamants qui doi-
vent provenir du grand collier que j'ai livré à Mgr le car-
dinal de Rohan comme chargé de la part de la reine d'en
faire l'acquisition. Ni moi ni mon associé n'ayant jamais
traité pour cette vente avec les sieur et dame de la Motte,
nous ne pouvons pour cette raison rien réclamer d'eux et
nous n'avons aucun litre qui nous autorise de le faire. Ce
serait, d'après l'avis de notre conseil, à Mgr le cardinal de
Rohan à donner cette procuration, puisque c'est lui qui
doit avoir délivré le collier à la dame de la Motte.
Je suis, etc.
Signé : Bôhmer -.
Les joailliers étaient soutenus par Sainte-James,
de (pii Fintérôt se trouvait identique au leur, puis-
1. Dossiers Bolinior et Target, Bibl. v. de J'aris. mss de la réserve.
2. flihl. V. (le J'aris, niss de la réserve, doss. Bdlimer.
LA CRÉANCE DU COLLIER. 347
qu'il avait à rentrer dans les 800000 livres avancées
par lui pour l'achat des diamants; mais, à la con-
frontation, mis en présence du cardinal, le finan-
cier eut honte et se rétracta.
Sans attendre la sentence du Parlement, qui
devait le dégag'cr vis-à-vis des Bôhmer en procla-
mant son innocence et en le déclarant victime d'une
escroquerie, le prince Louis, avec son caractère
généreux et sa noblesse d'esprit, avait tenu à indem-
niser les bijoutiers du tort qu'ils avaient subi. Son
abbaye de Saint-Vaast lui donnait un revenu de
300 000 livres. Il les offrit aux bijoutiers jusqu'à
extinction de la créance et, par surcroît, toute sa
fortune en caution. Bôhmer et Bassenge estimèrent
que ce n'était pas assez.
Dès le premier moment la reine avait fait dire
aux Bôhmer qu'elle les prenait sous sa protection.
« Sa Majesté la reine, écrivent-ils à Breteuil, n'écou-
tant que les mouvements de son ûme généreuse et
sensible, a porté la bonté au point de nous dire elle-
même que nous serions satisfaits, que notre collier
nous serait payé ou rendu '. »
Les bijoutiers profitent de cette disposition pour
faire savoir à Breteuil qu'ils ne peuvent accepter les
propositions du cardinal : 1° parce que celui-ci veut
réduire la créance de 1 600 000 livres à 1 400 000 —
on a vu que cette réduction avait été acceptée par
eux antérieurement; — 2° parce que, en cas de mort
du cardinal avant l'extinction de la dette, l'abbaye
de Saint-Vaast recevant un autre titulaire qui en
loucherait les revenus, ils perdraient ce qui rcste-
1. Dibl. t\ de Paris, mss de la ri'scrvc, doss. Bolmicr.
348 L'AFFAIRE DU COLLIER.
rail à payer. D'ailleurs les biens du prince Louis ne
sont-ils pas grevés au point que la vente n'en suffi-
rait pas à satisfaire les créanciers hypothécaires?
Les Bohmer entendent être favorisés spécialement.
Et c'est ce qui eut lieu.
Le 15 décembre 1785, devant M^ Margantin,
notaire à Paris, fut passé un acte par lequel le car-
dinal se reconnaissait débiteur des joailliers pour la
somme de 1 919 892 livres. C'étaient, pour les inté-
rêts, 319892 livres de plus que les 1 OUI) 000 livres
primitivement stipulées. La somme était payable
sur les revenus de Saint-Vaast, de trimestre en tri-
mestre, à partir du 1" avril, et par les soins de
Joseph Liger, fermier du cardinal pour lesdits
revenus à raison de 225 000 livres par an. Le der-
nier des versements que stipulait le contrat devait
de la sorte être effectué le l*^'" janvier 1795. Et le roi,
par faveur particulière, déclara que les versements
continueraient de se faire sur les fermages de Saint-
Vaast, jusqu'à extinction de la créance, dans le cas
même où le cardinal viendrait à mourir auparavant.
Les Bohmer transportèrent leur créance, par moitié
à Sainte-James, en extinction des 800 000 livres qu'ils
lui devaient et des intérêts; par moitié* à Nicolas-
Gabriel Deville, secrétaire du roi, moyennant deniers
comptants. Sainte-James devait être payé le premier.
Joseph Liger, fermier du cardinal, versa les
sommes suivantes :Je 1" juillet 178G, à Bohmer et
Bassenge, 56 250 francs; du 1" octobre 178G au
1«"' avril 1787, à Sainte-James, créancier des bijou-
tiers, 158 590 francs. Sainte-James fit à cette époque
1. Exactement : 900 002 Ib.
LA CRÉANCE DU COLLIER. 349
faillite et Liger remit encore 405 070 francs à ses
créanciers. Un dernier versement de 50 000 francs
fut effectué par Liger le 9 février 1790. Total des
sommes reçues des mains de Liger par les Bôhmer
ou leurs ayants droit : 669 910 francs.
Survint la confiscation des biens du clergé par le
gouvernement révolutionnaire et, conséquemment,
la suspension du payement des fermages à Saint-
Vaast. Deville, pour se couvrir, s'empressa de mettre
séquestre sur toutes les propriétés des Bôhmer et
sur les biens de Mme Bôhmer, caution de son mari.
La crise révolutionnaire entravait d'autre part tout
commerce de bijouterie. Les Bôhmer furent ruinés.
Et, de ce moment, ils assiégèrent l'Assemblée natio-
nale de leurs placets. Oubliant leur déclaration,
qu'ils n'avaient rien à réclamer des La ]\Iotte, ils
demandent à être indemnisés sur la vente de leurs
biens; ils demandent qu'il soit fait une vente de ce
qui appartient au cardinal à titre particulier, de ses
meubles et objets de famille, qui ne peuvent être
confisqués comme biens du clergé ; ils réclament
sur ce que Rohan possède au delà du Rhin et qui
n'a pu être pris par la Révolution : le dépôt en a été
opéré dans le trésor du grand-duc de Bade et c'est
là qu'ils vont frapper ; ils exigent payement du roi
et de la reine, de la reine avec menaces ; ils récla-
ment au Trésor national l'acquittement « d'une
créance sacrée et que les décrets mêmes de l'Assem-
blée nationale leur assurent '. »
Bôhmer avait vendu sa charge de joaillier de
1. Ces faits et citations d'après la pétitiou des joailliers à l'Assein-
bléc nationale (déc. HOO, Arch. nat., I<^/4I15, B) et d'après le dossier
Biilinicr {fiibl. v. de J'aris, nis. de la reserve).
3o0 L'AFFAIRE DU COLLIER.
la couronne ^ Il mourut à Stuttgart le 18 sep-
tembre 1794. Sa veuve se remaria avec son associé
Paul Bassenge -. Ils laissèrent un fils, unique héri-
tier de la créance commune, Henry- Alexandre Bas-
senge. Celui-ci attaqua les hoirs Liger : « En vain
les héritiers Liger voudraient-ils se couvrir du
séquestre apposé en 1790 sur les biens de Saint-
Vaast : dire n'est pas faire et séquestre n'est pas
quittance. Si, dans le cours d'une révolution trop
orageuse, le sieur Liger, pressé par les circons-
tances, a été évincé de son bail par les circonstances
indépendantes de sa volonté, s'il n'en a joui qu'en
partie, si môme, par suite de sa relation avec Son
Éminence, il a succombé sous la faux révolution-
naire, il n'en suivrait pas nécessairement que ses
héritiers conserveraient le bien, la fortune, et nous
osons dire plus, le pain et le dernier denier de l'or-
phelin vivant aujourd'hui des seuls secours de la
bienfaisance. Si Liger est mort révolutionnairement,
Bôhmer et Bassenge sont morts de chagrin et de
misère, ne laissant à l'exposant que la charité
publique pour héritage. »
Le '28 février 18:20, le duc Louis de Riario-Sforza,
colonel de cavalerie, étant aux droits de Henry-
Alexandre Bassenge, réclamait les biens provenant
du cardinal et déposés dans la caisse du grand-duc
de lîade. Et le 21 août 18i3, la première chambre
du tribunal civil deja Seine avait encore à débouter
1. 1789, 31 déc. Bohmcr obtient l'autorisation de vendre sa charge de
joaillier de la couronne à Mcnière, joaillier, emploj'é dans le service
du garde-meulile de la couronne, Arch. 7mt.. O'/'^Ol.
■1. Bôhmer avait épouse Catlierine Renaud (contrat du 23 juin 1168,
devant M' Semillard. à Paris). Catherine se remaria avec Paul Bassenge
âBâle, le -28 juillet 1796. Elle mourut à Dresde, le 1-' sept. 1806.
LA CRÉANCE DU COLLIER. 3'jl
les ayants droit de Nicolas Deville d'une demande
relative à Textinction de la dette du Collier intro-
duite contre le prince Armand de Rohan-Rochefort,
lég-ataire de Charlotte-Louise Dorothée de Rohau-
Rochelort, légataire du prince Louis de Rolian '.
1. Gazette des Tribunaux, 1SJ3, 2 sept.
i
TABLE DES GRAVURES
Portrait de Alarie-Antoinette, pnr Mme Vigée-Lebnin.
FKONTISPICE.
Le prince Louis de Rohan, cardinal et évèque de Stras-
bourg M
Jeanne de Saint-Rémy de Valois, comtesse de la Motte... 57
Le « salon des Singes », décoration de Christophe Huet.. 80
Buste de Caglioslro, par Houdon 87
Ancien hôtel d'Orvillers, cour intérieure et escalier
principal 101
Nicole Leguay, dite baronne d'Oliva 147
]\Iarc-Antoine-Nicolas, comte de la Motte loO
Madeleine BrilTault, dite Rosalie, femme de chambre de
Mme de la Motte 153
Le Collier de la reine 172
Lettre de cachet, contresignée par le baron de Rretcuil. 247
Lorenza Feliciani, comtesse de Caglioslro 297
23
TABLE DES CHAPITRES
I. — Les Sources i
II. — Au seuil de la cathédrale de Strasbourg.... Il
III. — Le prince Louis Ib
IV. — L'ambassade de Vienne 21
V. — Marie-Thérèse 31
VI. — Marie-Antoinette 31
VII. — Jeanne de Valois 57
VIII. — Le comte de la Motte 69
IX. — Au château de Saverne 79
X. — Cagliostro 87
XI. — Misère de Jeanne de Valois 109
XII. — Autour de la Cour 119
XIII. — La maison de la comtesse 125
XIV. — La peine du cardinal de Rolian 131
XV. — La faveur de la reine 141
XVI. — La baronne d'Oiiva 1 17
XVII. — Le bosquet de Vénus 153
XVIII. — Premiers effets des bonnes grâces de la
reine 159
XIX. — Délicate énigme 1G7
XX. — Le collier 173
XXI. — Un supplément aux Mille et une Nuits 183
XXII. — Bette d'Étienville, bourgeois de Saint-Omer. 193
XXIII. — Les fiançailles du baron de Pages 207
XXIV. — Le coup de foudre 213
XXV. — « De la fange sur la crosse et sur le sceptre. » 237
356 TABLE DES CHAPITRES.
XXVI. — La Bastille 2tl
XXVII. — Les préliminaires du jugement 261
XXVIII. — Correspondance secrète 273
XXIX. — La défense et les défenseurs 271
XXX. — « Voilà du nouveau! Voilà du nouveau! »... 287
XXXI. — Avant le jugement 291
XXXII. — Mme de Cagliostro en liberté 297
XXXIII. — Le jugement 301
XXXIV. — Triomphe populaire 315
XXXV. — La douleur de la reine 319
XXXVI. — Les magistrats 323
XXXVII. — Ordres d'exil 327
XXXVllI. • — Bette d'Étienville romancier 333
XXXIX. — L'exécution 339
XL. — La créance du collier 315
Coulommiers. — Iiiip. P. BRODARD. — 516-1901.
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